Infra-vision, techno et corps en transe : Infra de Rebecca Topakian

Mais à qui appartiennent ces corps en danse et en transe photographiés dans la nuit ? Notre chroniqueuse Oleñka Carrasco mène l’enquête sur Infra, un livre à part signé Rebecca Topakian, aux éditions Classe Moyenne.

©Rebecca Topakian. Infra 2017

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below) 

On devine un corps dans l’obscurité – non, ce n’est même pas un corps, c’est une ébauche, une partie d’un tout, un muscle qui se superpose, s’unit à un visage ou peut-être une expression. Tout se confond. Et ce n’est pas seulement à cause d’une pagination à première vue incongrue. Non, la confusion vient d’un état de fait : nous sommes dans l’obscurité, au milieu de la nuit de ceux qui dansent en voulant se perdre dans la nébuleuse techno d’un club de Paris.

Nous arrivons à ses visages de somnambulisme prémédité, au mouvement extravagant de ces corps, grâce à Rebecca Topakian et son livre Infra – oui, Infra comme infrarouge.

©Rebecca Topakian. Infra 2017

“J’ai transformé un appareil numérique afin qu’il ne soit sensible qu’aux longueurs d’onde correspondant à l’infrarouge. J’utilise un éclairage du même type, agissant comme un flash invisible à l’œil humain.” Et grâce à cette manipulation, Rebecca est capable de montrer la liberté de ceux qui s’abandonnent à vivre et sentir le moment présent au travers de la danse. Mais pourquoi faire irruption dans l’intimité de ceux qui veulent se perdre dans l’obscurité d’un lieu pour se laisser aller ? D’où vient ce besoin d’illuminer ces espaces, ces corps ? Il me manque des réponses : je vais à la rencontre de la photographe.

Rebecca arrive à notre rendez-vous : elle a l’air d’une fille timide, ne parle pas plus que ce qu’il faut ; je lui demande qu’elle me raconte l’histoire, et je découvre que le coeur du travail de Rebecca Topakian dans Infra est en fait la propre relation qu’elle a avec la photographie et avec le monde qui l’entoure. Il faut donc commencer par le début.

Rebecca Topakian

Rebecca souffre d’agoraphobie et la photographie fonctionne en premier lieu comme un élément térapeuthique qui la force à sortir de chez elle. Quand elle sortait, elle parvenait à se concentrer davantage sur l’exercice photographique et pouvait dépasser les limites de sa phobie. En ce sens, elle voulut aller encore au-delà de ses limites et s’intéressa à la photographie de clubs techno, des lieux qui lui étaient complètement antonymes, dont elle avait peur.

Au début, elle photographiait ouvertement ses sujets, les illuminait avec un flash ; alors, tout le monde croyait qu’elle était la photographe du club. Les danseurs et les danseuses posaient, cessaient d’être naturels. L’objectif de Rebecca, observer la multitude en transe sans besoin de mise en scène de soi, se perdait. C’est alors qu’elle décida de manipuler son appareil photographique et de déambuler incognito dans la nuit de certains clubs parisiens. Les premières images, fruits de cette expérience, deviennent une révélation pour Rebecca Topakian : “ma relation avec la foule qui danse cessa de me faire peur. C’était la contemplation de la beauté de ceux qui trouvent le plaisir pur d’être dans le moment présent, sans besoin de se connaître, de parler ; la rencontre d’une communauté provisoire dans laquelle tout est possible au moyen de la danse et de l’obscurité ».

Le projet se réalise entre 2015 et 2016 : Rebecca est en troisième année de l’Ecole de photographie d’Arles et profite de pouvoir bénéficier de la Conversation Olympus pour entamer un dialogue photographique avec Dorothée Smith. Cet échange enrichit le projet, et à partir de ce moment, Infra est exposé à plusieurs reprises.

Mais le livre n’existe pas avant 2017.

Rebecca me raconte l’histoire de la conception du livre comme s’il s’agissait d’une épiphanie : “je marchais dans la chaleur de Cosmos, aux Rencontres d’Arles, et j’ai soudain imaginé le livre : papier noir ; photographie en argent ; pages interchangeables ; un élastique rouge ; une enveloppe en papier métallisé rouge pour garder le livre. Soudain, Infra prit la forme d’un livre dans ma tête.” Intervient alors l’éditeur Classe Moyenne. Une petite et jeune maison d’édition qui ouvre son catalogue en éditant Infra. La relation entre Rebecca et Romain, l’éditeur, est étroite, ils travaillent ensemble, à distance, voyagent à Barcelone pour les premiers essais et le livre est édité avec un profond esprit de collaboration, un esprit que l’éditeur conserve dans l’édition de tous ses livres.

La maison d’édition naît en 2017 à Lille. Marie Lamassa raconte : Classe Moyenne essaie d’établir avec ses auteurs une relation intime où, en tant qu’éditeurs, ils soient capables de traduire la puissance artistique de leurs projets photographiques en créant des livres accessibles économiquement et qui soient en même temps édités comme des objets d’art. Le nom propre de la maison d’édition n’est pas anodin, et en chaque livre il y a toujours un élément de provocation : une touche de critique sociale émane de chaque production.

De cette fusion naît le photobook Infra, 40 pages en format A4. Impression offset argent HUV. Papier Serio Nero super agréable au toucher. Sans textes ni pagination. Le livre est relié seulement au moyen d’un élastique rouge, ce qui permet au lecteur de réorganiser les corps intérieurs selon ses propres goûts, et même d’extraire des pages qui peuvent parfaitement s’accrocher au mur. Il a été imprimé en 600 exemplaires, qui peuvent se trouver dans différentes librairies de France, Belgique, Royaume-Uni et Allemagne.

Classe Moyenne sera présent cette année au Temple Arles Books et il nous y montrera deux nouveautés sur lesquelles il travaille actuellement, ainsi que ses derniers livres. Nous pourrons aussi récupérer une copie d’Infra signée par Rebecca, qui y sera certainement aussi.

Selfless. La nouveauté de Classe Moyenne

Infra, sans aucun doute, un photobook qui nous ouvre un petit interstice de lumière pour observer au-delà de la capacité de nos yeux dans la clarté ; mais aussi un objet à démanteler, manipuler, faire sien, unique, comme le mouvement infini de ces corps qui un jour dansèrent dans l’ivresse d’une nuit parisienne.

Pour connaître plus à font le travail de Rebecca Topakian, et son fascinant dernier projet : Dame Gulizar and Other Love Stories, rdv sur son site.

Pour connaître tous les titres de Classe Moyenne

 

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com/ Oleñka est sur Instagram

 


Versión española

Un cuerpo se adivina en la oscuridad, no, no es tan siquiera un cuerpo, es un esbozo, una parte de un todo, un músculo que se superpone, se une a un rostro o quizás una expresión.Todo se confunde no sólo por una paginación a primera vista incongruente, no, la confusión viene de un hecho, estamos a oscuras, en el medio de la noche de aquellos que danzan queriendo perderse en la nébula techno de un club de París.

A sus rostros de sonambulismo premeditado, al movimiento extravagante de sus cuerpos llegamos gracias a Rebecca Topakian y su libro Infra, sí, de Infrarrojo.

“He transformado una cámara digital para que sólo sea sensible a las longitudes de onda correspondientes al infrarrojo. Utilizo el mismo tipo de iluminación, actuando como un flash invisible al ojo humano.” Y gracias a esa manipulación Rebecca es capaz de mostrar la libertad de aquellos que se abandonan a vivir y sentir el momento presente a través de la danza. Pero ¿por qué irrumpir en la intimidad de aquellos que quieren perderse en la obscuridad de un lugar para dejarse ir?¿Cuál es la necesidad de iluminar esos espacios, esos cuerpos? Me faltan respuestas, voy al encuentro de la fotógrafa.

Rebecca llega a nuestra cita, parece una chica tímida, habla lo justo, le pido que me cuente la historia, y descubro que el corazón latiente del trabajo de Topakian en Infra es la propia relación de Rebecca con la fotografía y con el mundo que la rodea. Entonces, hay que comenzar por el principio.

Rebecca Topakian

Rebecca padece de Agorafobia y la fotografía funcionó en primera instancia como un elemento terapéutico que la forzaba a salir de casa. Al salir, ella lograba concentrarse más bien en el ejercicio fotográfico y podía sobrepasar los límites de su fobia. En este sentido, quiso traspasar un poco más sus límites y se interesó por fotografiar los clubes techno, lugares que le eran completamente antónimos, a los que temía.

Al principio, ella fotografiaba abiertamente a sus sujetos, los iluminaba con un flash, entonces todos creían que era la fotógrafa del club, posaban, dejaban de ser naturales, el objetivo de Rebecca, observar a la multitud en un trance sin necesidad de mise en scene de soie même, se perdía. Es entonces cuando decide manipular su cámara fotográfica y deambula de manera incógnita en la noche de ciertos clubes parisinos. Las primeras imágenes producto de ese experimento se vuelven una revelación para Topakian, “mi relación con esa multitud que danza dejó de ser el miedo, era la contemplación de la belleza de aquellos que encontraban el placer puro de estar en el momento presente, sin necesidad de conocerse, de hablar, el encuentro de una comunidad provisional en la que todo es posible a través de la danza y en oscuridad”.

El proyecto se realiza entre 2015 y 2016, Rebecca se encuentra en su tercer año en la Escuela de Photographie de Arles y disfruta del beneficio de la “Conversación Olympus” en la que la joven estudiante entabla un diálogo fotográfico con Dorothée Smith. Este intercambio enriquece el proyecto, y a partir de ese momento Infra se expone en diversas oportunidades.

Pero el libro no existe hasta 2017.

Rebecca me cuenta la historia de la concepción del libro como si de una epifanía se tratara. “Yo caminaba en el calor de Cosmos en los Rencontres de Arles, y de pronto imaginé el libro, papel negro, fotografía en plata, páginas intercambiables, un elástico rojo, un sobre en papel metalizado rojo para guardar el libro. De pronto Infra tomó forma de libro en mi cabeza”. Y allí entra la editorial Classe Moyenne. Una pequeña y joven editorial que abre su catálogo editando Infra. La relación entre Rebecca y Romain, el editor, es estrecha, trabajan en conjunto, a distancia, viajan a Barcelona para las primeras pruebas y el libro se edita con un profundo espíritu de colaboración entre ambos, un espíritu que la editorial conserva en la edición de todos sus libros.

La maison d’édition nace en 2017, está basada en Lille. Con sus autores, según me cuenta en una entrevista Marie Lamasse, Classe Moyenne intenta establecer una relación íntima en la que como editorial sean capaces de traducir la potencia artística de sus proyectos fotográficos creando libros accesibles al bolsillo y al mismo tiempo siendo editados como objetos artísticos. El propio nombre de la editorial no es anodino, y en cada libro siempre hay un elemento de provocación. Hay algo de crítica social que respira en la producción de la editorial.

Y de esta fusión nace el photobook Infra, 40 pages en format A4. Impression off set argent HUV. Papier Serio Nero super agradable al tacto. Sin textos, sin números de páginas. El libro está encuadernado sólo con un elástico rojo, lo que permite al lector reorganizar los cuerpos interiores a su antojo, incluso, extrayendo páginas que pueden perfectamente colgarse en un muro. Se realizaron 600 exemplaires y puede encontrarse en distintas librerías de Francia, Bélgica, UK, Alemania.

Classe Moyenne estará presente este año en Temple Arles Books y allí nos mostrarán dos novedades en las que trabajan actualmente y sus últimos libros. También podremos llevarnos una copia de Infra firmada por Rebecca que seguro estará presente.

Selfless. Une des nouveautés de Classe Moyenne

Infra, sin duda, un photobook que nos abre una pequeña rendija de luz para observar más allá de la capacidad de nuestros ojos en claridad ; pero también un objeto a desmantelar, a manipular, a volverlo propio, único, como el movimiento