Le blog de Bruno Dubreuil

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Les photobooks s’envolent des étagères !

in oh my photobook !
Courtesy LE BAL © Matthieu Samadet

Oleñka aime les photobooks, mais là, c’est carrément le coup de foudre pour Surveillance Index, Performing books #1 au Bal. Dépêchez-vous, c’est jusqu’au 27 janvier !

C’était en septembre de l’anné passée. Bien avant que les stands de Paris Photo aient été installés et que commencent les parcours de Photo Saint-Germain, FotoFever, OffPrint et Polycopies. Le Bal prenait déjà les devants dans le domaine des photolivres à Paris, en organisant le Salon d’Édition Rolling Paper #1. Une douzaine d’éditeur indépendants s’y étaient donnés rendez-vous avec des propositions très intéressantes, qui apportaient de nouvelles approches interdisciplinaires dans l’univers de la création de photobooks.

L’année 2018 est à peine commencé que Le Bal nous surprend à nouveau avec un événement qui sort de la mise en scène conventionnelle des photobooks comme de simples objets à acheter, à signer ou à feuilleter sur la table d’un éditeur. SURVEILLANCE INDEX, Performing books #1, conçu par Emilie Lauriola, responsable de la librairie du BAL, est un véritable événement qui transforme les livres en acteurs et protagonistes.

La manifestation se constitue autour d’un thème, celui de la surveillance, avec ses “mécanismes visibles et invisibles”. Nous entrons alors dans la vaste collection de l’américain Mark Ghuneim (entrepreneur américain, directeur général de l’application Curator de Twitter, fondateur de l’agence de marketing digital Wiredset, il est considéré comme un expert en innovation technologique) : 200 livres de photographies, tous liés entre eux par ce thème. Beaucoup des interrogations que pose Ghuneim sont représentées dans le magnifique diaporama initial de l’exposition. On profite dans un grand confort du défilé d’images des livres sélectionnés, comme si on allait apprécier un film de cinéma d’été.

Courtesy LE BAL © Matthieu Samadet

Mais là où la performance des livres devient sublime, c’est quand on descend les escaliers, et que l’on aperçoit tous les livres exposés sur une tour qui fonctionne comme un bar-à-livres. Là, tu te laisse tenter, tu commandes ton livre au barista, avec qui tu auras certainement de quoi débattre autour de ton choix du jour. Et le reste, c’est l’éternel plaisir de feuilleter.

La manifestation est très riche : tout au long des 17 jours qu’elle dure, elle est nourrie d’un excellent programme de projections, de conférences, d’un atelier avec Mishka Henner, d’un autre avec RYBN (infos ici). A quoi s’ajoutent : un cycle cinéma, plusieurs rencontres – dont une avec Mark Ghuneim -, des vidéoconférences, un débat certainement indispensable aujourd’hui (Territoire sous surveillance). Des concerts et même une CryptoParty que, pour ma part, je ne veux surtout pas manquer!

Voyeurisme à Los Angeles, double page extrait de l’ouvrage Tom, 2013 Doug Rickard ©Surveillance Index – Courtesy Le Bal

Si avec Rolling Paper #1, Le Bal essayait de nous offrir une approche vivante du livre, il consolide aujourd’hui sa dimension de laboratoire de recherche autour du livre, où chaque ouvrage participe d’une manière active à la construction d’une réflexion.

Peut-être que dans les images des livres choisis, des réponses se manifestent ou de nouveaux questionnements surgissent. Dans tous les cas, le livre est au centre : il respire, il vit.

Courtesy LE BAL © Matthieu Samadet

SURVEILLANCE INDEX.
Performing books #1.
Du 10 au 27 janvier au BAL.
+ d’infos ici.

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco mettra son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

La rentrée de Viensvoir en 2018

in Editorial

L’année commence et déjà, on aimerait savoir ce qu’elle va nous réserver d’autres que les commémorations de mai 68 et de la victoire en coupe mondiale de ballon. Allez, on vous dit tout.

Patrice Pantin mettra-t-il le feu à viensvoir ?

En 2018, sur Viensvoir, il y aura des rencontres avec des artistes, des portraits intimistes, des visites d’atelier : pour entrer dans la cuisine de l’art, voir la tambouille créative et partager des paroles fortes. Et en sortant des sentiers battus du mainstream culturel. Nous nous laisserons très bientôt fasciner par les extraordinaires dessins de Patrice Pantin. Et à la tombée de la nuit, plongerons dans la littérature en images de Frédéric Pajak, pour débattre du rapport entre et image et texte.

Nouvelle année, nouvelles plumes. Vous avez pris l’habitude de suivre les Découvertes et tendances de Silvy Crespo (elle nous prépare une interview fumante…), Viensvoir est heureux d’accueillir une nouvelle rubrique : celle de Oleñka Carrasco. Une fois par mois, elle nous entraînera à la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, ainsi que des éditeurs indépendants et des tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle se transformera en guide d’exploration d’une balade dans le monde des livres.

Mais Olenka, quel est ce mystérieux photobook ?

En 2018, j’aurai encore plein d’histoires à vous raconter. Parmi elles, celle du studio Parisio à Naples, celle du rêve retrouvé dans une photographie, ou encore celle du petit garçon qui n’avait pas pu entrer pour visiter le camp d’Auschwitz.

Une balade napolitaine dans le passé de la photographie

Et toujours des chroniques invitées. On attend avec impatience la suite de l’article sur l’importance de la céramique dans l’art contemporain : Laure Chagnon a creusé le sujet en réalisant une interview croisée de la céramiste Anna Iris Lüneman et du photographe Denis Darzacq.
Et d’autres plumes vont encore faire leur apparition sur Viensvoir, pour aller dans tous les recoins de l’art, des endroits où il se montre, mais aussi de ceux où il se cache.

Enfin, en 2018, on dénoncera quelques trucs qui nous énervent, mais rassurez-vous, il y aura aussi de la tendresse.
Ça va être une belle année, vous allez voir.
Bella année à toutes et tous !

Gordon Gekko et les algorithmes

in Découvertes et tendances

La photographie peut-elle parler efficacement des algorithmes ? Silvy Crespo relève le défi et nous présente le travail d’Eline Benjaminsen .

© Eline Benjaminsen

English version included below

Les nuits hivernales étant longues et froides, je me suis récemment surprise à passer ma soirée en compagnie d’une barquette d’olieballen, spécialité néerlandaise de saison, et de Gordon Gekko, investisseur sans scrupules incarné par le charismatique Michael Douglas, dans le film Wall Street, d’Oliver Stone.

Alors que je savourais chaque bouchée d’huile en m’extasiant sur les cheveux gominés de Michael Douglas, je n’ai pu m’empêcher de penser au projet « Where the money is made, Surfaces of algorithmic capital » d’Eline Benjaminsen, photographe basée aux Pays-Bas.

© Eline Benjaminsen

Le projet d’Eline nous plonge au cœur du trading à haute fréquence, THF pour les initiés. Mais qu’est ce qui se cache sous cet acronyme qui vous fera briller en soirée, ou vous vaudra d’être cloué au pilori ?

Le THF est une technique d’achat et de vente de titres qui consiste à utiliser des algorithmes mathématiques complexes et des ordinateurs ultra-puissants, afin de détecter et d’exploiter les micromouvements de marché dans le but de réaliser des transactions financières. Plus précisément, disons que les sociétés spécialisées dans le THF cherchent à multiplier, le plus rapidement possible, des transactions présentant des petites différences de prix, différences qui misent bout à bout sont susceptibles de générer d’importants profits. Finalement, c’est tout simple : il s’agit de gagner plus !

Deux éléments définissent ainsi le THF. D’une part, les arbitrages ne sont plus le fait d’hommes, dans une salle de marché, mais celui d’algorithmes : avec le THF, plus de Gordon Gekko, mais des ordinateurs et des lignes de codes. D’autre part, la vitesse à laquelle les arbitrages ont lieu (puisque l’échelle de temps nécessaire à la réalisation d’une opération est de l’ordre de la dizaine de millisecondes, soit une vitesse proche de celle de la lumière). Gagner plus, plus vite, de plus en plus vite !

Le THF et les questions qu’il soulève sont analysés dans la publication accompagnant le projet de Eline Benjaminsen. Cette publication se présente sous la forme d’un journal, imprimé sur le même papier que le célèbre Financial Times, et qui nous fait profiter des contributions des chercheurs Alexandre Laumonier et Sophie Dyer (Goldsmiths), ainsi que du journaliste Joost Dobber (Dutch Financial Daily).

Alors, à ce stade, me demanderez-vous, comment traiter photographiquement un tel sujet, lequel n’a en apparence rien de photographique ? La question se pose d’autant plus que l’on comprend que, matériellement et physiquement, l’œil humain n’est pas capable de reconstruire le mouvement de l’algorithme, eu égard à la vitesse à laquelle ce dernier intervient.

© Eline Benjaminsen

Mais c’est là que réside une grande partie de l’intérêt de ce projet. Comment rendre visible ce qui est hors de la portée de notre perception ?

Compte tenu du sujet, et des tendances photographiques actuelles, nous aurions pu nous attendre à des images abstraites, augmentées, alléchantes, qui auraient tenté de matérialiser l’algorithme. Au lieu de cela, Eline nous donne à regarder des clichés représentant des paysages, tantôt urbains, tantôt ruraux, où tout paraît normal, pour ne pas dire banal, où rien ne semble se passer.

Mais pourquoi photographier des lieux, en apparence insignifiants, alors qu’il est question d’algorithmes et de transactions financières ?

Le travail d’Eline consiste à étudier les structures du pouvoir qui existent en dehors de notre environnement physique. Elle m’explique qu’il s’agit de nous confronter aux limites de notre vision en nous livrant des images qui ne nous montrent pas les algorithmes de la finance, mais seulement des lieux par lesquels transitent ces ondes invisibles.

J’apprends ainsi que depuis plusieurs années, les sociétés de trading se sont lancées dans une véritable course à la vitesse ; c’est à celle qui arrivera à avoir un pylône, et par conséquent un émetteur potentiellement plus rapide que le concurrent, sur une ligne droite de 669 kilomètres reliant Londres à Francfort et traversant la France et la Belgique.

Aussi, pendant plus d’un an, Eline a effectué plusieurs allers et venues entre les Pays-Bas et ces différents pays afin de documenter ces lieux où se situent ces marchés immatériels. Et en effet, lorsque l’on observe une nouvelle fois les photographies qui composent ce projet avec plus d’attention, on constate la présence dans le paysage de points blancs, comme des pustules plus où moins grosses. Ce sont eux qui matérialisent la présence de ces algorithmes invisibles.

© Eline Benjaminsen

Le projet réalisé par Eline illustre donc, par le biais d’une démarche documentaire directe et sans fioritures, un changement de paradigme amorcé depuis un certain temps. Ainsi, à la célèbre phrase de Benjamin Franklin « le temps c’est de l’argent », s’est substituée l’expression « la vitesse c’est de l’argent ». La création de richesses, est verticale ; elle a lieu au dessus de nos têtes, à la vitesse de la lumière. Ce qui la rend invisible et donc, quasiment, incontrôlable.

Finalement, Gordon Gekko a en partie raison en disant que le bien le plus précieux qu’il connaisse est l’information puisque, comme nous pouvons le comprendre à l’aune du projet d’Eline, cette information, qu’elle traite de la connaissance du micromouvement de marché où de l’ordre d’achat ou de vente est précieuse aux sociétés de trading. Mais aujourd’hui l’information n’est rien sans la vitesse.

Il y a donc fort à parier que dans un futur remake, Gordon ajoutera que les biens les plus précieux qu’il connaisse sont l’information et la vitesse !

PS: en cette période de fin d’année, je vous souhaite de passer de joyeuses fêtes, quoi que vous fêtiez !

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle ira dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

Pour plus d’informations :
Vous pouvez vous procurer la publication « Where the money is made, Surfaces of algorithmic capital » (rédigée en anglais) ici. Elle coûte 10 euros.

© Eline Benjaminsen

English version

Gordon Gekko and the algorithms

Silvy Crespo

The winter nights being long and cold, I recently spent my evening, to my own surprise, with olieballen, a Dutch seasonal specialty, and Gordon Gekko, an unscrupulous investor embodied by the charismatic Michael Douglas in Oliver Stone’s movie Wall Street.

Whereas I was enjoying every bite of my oily ball while at the same admiring Michael Douglas’ sleek hair, I couldn’t help but to think about the project « Where the money is made, Surfaces of algorithmic capital » by Eline Benjaminsen, a photographer based in the Netherlands.

Eline’s project plunges us into the heart of high-frequency trading, better known by the insiders as HFT. But what is covered by this acronym that will either make you shine in cocktails, or have you nailed to the pillory?

HFT is a securities buying and selling technique that uses complex mathematical algorithms and ultra-powerful computers to detect and exploit micro market movements in order to realize financial transactions. Specifically, put simply companies specializing in HFT are seeking to multiply, as quickly as possible, transactions with small price differences that are likely to generate large profits. In the end it is quite simple: the goal is to try to earn more money.

Two elements define the HFT. On the one hand, arbitrations are no longer made by men in a trading room, but by algorithms: with HFT, no more Gordon Gekko but instead computers and lines of code. On the other hand, the speed at which arbitrations take place since the timescale required to perform an operation is about ten milliseconds, a speed close to the speed of light.

The HFT and the questions it raises are analyzed in a publication accompanying the project of Eline Benjaminsen. This publication takes the form of a newspaper, printed on the same paper as the famous Financial Times, and which allows us to benefit from the input from the researchers Alexandre Laumonier and Sophie Dyer (Goldsmiths) and from Joost Dobber (journalist at the Dutch Financial Daily).

So, now, you will ask me how to deal with such a topic, which does not seem to have anything to do with photography ? The question arises all the more as we understand that, materially and physically, the human eye is not capable of reconstructing the movement of the algorithm given the speed at which it intervenes.

But this last aspect, in my opinion, is where the heart of this project lies. How can we render visible what is beyond the reach of our perception?

Given the subject and the current photographic trends, we could have expected abstract, augmented, tempting images that would have attempted to materialize the algorithm. Instead, Eline offers to our gaze images representing landscapes, sometimes urban, sometimes rural, where everything seems normal, not to say banal, where nothing seems to happen.

But why take pictures of seemingly insignificant places when it comes to algorithms and financial transactions?

Eline’s work consists in studying the power structures that exist outside our physical environment. She explains to me that the work aims at confronting us with the limits of our vision by presenting images which instead of depicting the algorithms of finance only show the places through which these invisible algorithmic waves circulate.

I learnt that for several years now, trading companies have been in a real race for speed; the winner is the one that will manage to get a pylon, and therefore a potentially faster transmitter than its competitor, on a 669 kilometers straight line connecting London to Frankfurt and crossing France and Belgium.

Also, for more than a year, Eline has travelled back and forth between the Netherlands and these countries to document where these intangible markets are located. And indeed, when we look again at the photographs that compose this project, with more attention, we notice the presence in the landscape of white dots, like pustules more or less large. The latter materialize the presence of these invisible algorithms.

The project carried out by Eline illustrates, through a direct and uncomplicated documentary approach, a paradigm shift initiated some time ago. Thus, Benjamin Franklin’s famous quote « time is money » has been replaced by the expression « speed is money ». The creation of wealth is vertical; it takes place above our heads, at the speed of light. This makes it invisible and consequently, hardly if not almost, uncontrollable.

Eventually, Gordon Gekko is partly right in saying that the most valuable commodity he knows is information since, as we can understand from Eline’s project, this information, be it the knowledge of the micro market movements or of the order to buy or sell, is valuable to trading companies. But today information is nothing without speed.

It is therefore highly probable that in a future remake, Gordon would add that today the most valuable commodities he knows are information and speed!

PS:

At this time of the year, I wish you a happy holiday, no matter what you celebrate!

For more information:/

You can buy the publication « Where the money is made, Surfaces of algorithmic capital », which is written in English, via http://www.elinebenjaminsen.com
Price: 10 euros.

Dans l’intimité du jazz avec Pascal Kober

in L'art au quotidien
Le ballet des photographes (Jean-Philippe Pichon, David Redferns, Martin Stahl, Gianni Paolo Pillon, Christian Rose, Philippe Cibille et Sylvain Frappat) avec Pat Metheny, Herbie Hancock et Dave Holland, Festival Jazz à Vienne, 1990, © Pascal Kober

Qui ne s’est jamais trouvé à quelques centimètres d’un pavillon de saxo soufflant à plein volume ne connait pas vraiment la puissance de la musique. La musique : ce truc qui nous touche l’âme ou le corps et qui établit une connexion intime entre nous et le musicien. Entre les deux, la photographie, qui nous rapproche d’une voix, d’un doigté, d’un souffle. C’est-à-dire, l’intimité visuelle de la musique. Entretien en images avec Pascal Kober, entre tendresse et coup de gueule !

Photo et musique : un sujet qui, pour moi, fait constamment retour. Depuis quelques bases iconographiques posées sur OAI13 en 2014 (ici), jusqu’aux images de Yves Marchand et Romain Meffre mises en son (ici). Sans oublier le récent article de Camille Sauer sur la visualisation du son (ici). Aujourd’hui, on s’aventure backstage, du côté du photographe, en improvisant un petit chase avec Pascal Kober.

Pascal Kober, c’est quatre décennies de photos de jazz qui vous contemplent. On l’écoute :

Viensvoir : dans toutes les images que tu as réalisées, quelle est ta photo de coeur ?

Lou Tavano, Jazz Club de Grenoble, 2012, © Pascal Kober

Pascal Kober : Lou Tavano, parce que j’ai pu saisir cet instant de grâce dans un petit club de jazz. Là où vit cette musique. Des conditions de reportage qui n’existent hélas quasiment plus dans les grands festivals. Lou aime Bali, la Russie et la musique classique. Et ça me suffirait pour l’aimer…

« Pour ceux qui n’aiment pas le jazz » : en 1992, je titrais ainsi un texte qui se concluait par : « L’amour du jazz est un cheminement, avec des étapes où il fait bon se reposer avant d’aborder d’autres aventures. Un seul fil conducteur : la curiosité. Sans laquelle rien n’a jamais été possible. Il existe mille façons d’aimer le jazz. Comme il existe mille manières d’aimer. Tout court. » Écoutez Lou Tavano. Son dernier album s’intitule « For You »… Pour toi.

La photo qui a été la plus difficile à faire ?

Melody Gardot et Edwin Livingstone, Festival Jazz à Vienne, 2015, © Pascal Kober

Je connais Melody depuis les années où elle composait ses « Bedroom sessions » depuis son lit d’hôpital. Et nous avons passé de délicieux instants ensemble autour d’un verre de vin, à grignoter fromage et saucisson dans un petit hôtel de Barcelonnette, dans les Alpes-de-Haute-Provence. En dépit de cette proximité amicale, Melody reste extrêmement protégée par son entourage d’artiste et il est extrêmement difficile de la photographier dans de bonnes conditions en situation de concert.

Celle dont tu es le plus fier ?

Joe Zawinul, Festival Jazz à Vienne, 1991,© Pascal Kober

Sur les gradins du théâtre romain, le créateur de Weather Report, pourtant originaire de l’Autriche, est fasciné, comme la plupart des musiciens venus du Nouveau Monde, par ces vieilles pierres chargées de près de deux mille ans d’histoire. Une image « off the record » avec un point de vue totalement improbable qu’il a fallu savoir saisir sur le vif.

Le musicien le plus sympa avec les photographes ?

Lisa Simone, Festival Jazz à Vienne, 2016, © Pascal Kober

J’avais rencontré Nina, sa maman, en 1992, dans un festival à Pointe-à-Pitre, aux Caraïbes. Pas facile, la maman… Et vie tout aussi peu facile pour Lisa, sa fille. L’ancienne de l’US Air Force est en empathie immédiate avec son public et avec tous ceux qu’elle rencontre, photographes y compris. Ce jour-là, elle m’a accordé deux petites séances photos. La première en mode glamour en studio. La seconde, ici, plus décontractée, pour ce portrait « à la John Lennon » dont je sais qu’elle l’adore (le portrait, tout comme Lennon !).

Et le ou la plus, disons…délicate à photographier ?

Eliane Elias, 2005, Jazz à Vannes, © Pascal Kober


Musicalement, ce soir-là, la pianiste brésilienne, reste dans les classiques de la bossa nova, ceux du grand Antonio Carlos Jobim. Et si l’on sent sur scène un tel plaisir de jouer, notamment chez le jeune guitariste Gustavo Saiani, c’est que justement, il y a là des années de métier. Presque trop si l’on en croit les réflexions d’Eliane Elias au photographe durant le sound-check : « Avez-vous fait assez des photos ? » Assez de photos ! Comme si la photo était un sport ! Et toi, Eliane, as-tu fait assez de notes ? Il faut s’emporter sur ces dérives marketing de la scène jazz quant à la (juste) place de la photographie et, incidemment, de la mémoire du jazz dans l’histoire de cette musique…

Ta meilleure photo backstage ?

Terri Lyne Carrington, Festival Jazz à Vienne, 1990, © Pascal Kober

Terri Lyne Carrington était venue se relaxer après son sound check avec Stan Getz, qu’elle accompagnait alors à la batterie. Quelques minutes auparavant, je lui avais offert deux petits tirages de courtoisie. Portraits réalisés lors d’un précédent concert. Souvenirs… Elle les avait délicatement glissés entre les pages d’une biographie d’Angela Davis. De telles scènes sont aujourd’hui de plus en plus difficiles à saisir en raison de la volonté hégémonique de l’entourage de certains artistes de contrôler leur image. Demain, seront-elles encore possibles ? Que restera-t-il de la mémoire photographique du jazz si de telles pratiques devaient se développer ?

Allez Pascal, un petit rappel :

Ta photo favorite dans toute l’histoire du jazz ?

Pascal Kober : c’est non pas l’œuvre d’un photographe de jazz mais celle d’un très grand nom de la photographie, Irving Penn, dont l’œuvre est actuellement exposée à Paris.
Irving avait réalisé plusieurs portraits de Miles Davis (ainsi que des mains du trompettiste) pour le livret de son disque intitulé Tutu. Une image essentielle pour moi (celle de la pochette) en ce qu’elle dit beaucoup, à la fois de la personnalité de Miles et de celle du photographe, mais aussi de l’histoire du jazz. Magistrale au sens premier du terme.

Abécédaire amoureux du jazz
180 pages
Plus de 200 photos couleurs et noir & blanc
Format 20 x 20 cm
25 euros
Éditions Snoeck
http://www.snoeckpublishers.be

L’invisible se laisse-t-il photographier ?

in L'art au quotidien
© Geoffroy Mathieu

Si la matière noire est invisible et constitue pourtant 95% du cosmos, qu’a donc bien pu photographier Geoffroy Mathieu dans son livre publié ces jours-ci aux Editions Poursuite ?

Photographier le monde n’est pas si facile. C’est une épreuve, à chaque fois. Savoir où poser les yeux. Identifier. Isoler. Cadrer. Faire parler. Se sentir en charge de ça : le visible à conserver, à transmettre. Avec, quelque part dans un recoin de la mémoire, toutes les occasions ratées : parce que le visible, ou le vécu, ont débordé la photo.

© Geoffroy Mathieu

J’ouvre le livre de Geoffroy Mathieu. C’est le matin, très tôt. Je me remémore notre conversation, dans un café de la Gare de Lyon. Je pense, en regardant les photos, qu’il faudrait arriver à ne presque pas en parler. Mais les laisser s’installer, monter lentement comme ces fumées lourdes qui envahissent progressivement une scène de concert en commençant par ramper sur le sol avant de s’élever en se dissolvant. Je me dis que même cette métaphore est vaine. Que ce n’est pas comme ça. Que, plutôt, le visible nous fait face dans une sorte de défi.

© Geoffroy Mathieu

Plusieurs matins de suite, je commence ma journée en ouvrant le livre. J’ai l’impression qu’il m’échappe à chaque fois. Qu’il résiste. Je relis les notes que j’ai prises pendant la conversation avec Geoffroy. Elles aussi résistent : ici, j’ai griffonné essence d’objet. Un peu plus loin : que le pessimisme et le dense puissent être sauvés par l’acuité (je ne sais plus si c’est Geoffroy qui l’a dit ou moi qui ait synthétisé ses paroles). Et encore : je veux fuir toute narration.

Et puis, ce moment où il a parlé de son rapport à la photographie selon les différents âges de la vie. Trentenaire : la décennie de la construction. Quarantenaire : une décennie où la maladie, la perte, le tragique ont pris plus de place. Et ça se ressent forcément dans les photos.

Je me souviens qu’à propos du sujet des images, il évoquait des choses lourdes, ancrées, pas déplaçables, parfois absurdes. Quelque chose de tellurique qui intègre aussi du vivant. La matière comme un évènement.

Ce n’est pas que le livre soit muet, c’est qu’il ne se laisse pas dire. C’est que le commentaire ne paraît pas être la bonne façon de parler de ces images indécises.
Demain matin, je l’ouvrirai.
Et je resterai encore sur cette image :

© Geoffroy Mathieu

Matière Noire de Geoffroy Mathieu : une exposition dans le cadre du Festival LA PHOTOGRAPHIE MARSEILLE #7, du 16 décembre au 4 février 2018, Galerie Salle des Machines, Friche de la Belle de Mai, 41 rue Jobin, Marseille 3ème

Le site de Poursuite Editions ici

Photographier le son

in Exposition
William Klein, sans titre, 1952-1961, Archives William Klein, © William Klein

Une semaine placée sous le signe de la représentation de l’Invisible. Pour commencer, cette question : comment visualiser le son avec la photographie ?

Comment la photographie abstraite peut-elle témoigner de phénomènes invisibles ? C’est l’un des enjeux indirects de l’exposition « Photographisme » qui se tient dans la Galerie de photographies du Centre Pompidou. Avec cette question toute simple : comment donner une forme plastique à la musique ?

© Camille Sauer

La notation musicale est apparue pour la première fois sous la forme de signes inscrits dans des tablettes d’argile par des clous (c’est l’écriture cunéiforme). Et depuis le XVIIème siècle, sa forme n’a guère évolué : les nombreuses tentatives de musiciens telles que les partitions Cagiennes, n’ont pas eu raison du conservatisme appliqué à la notation musicale actuelle.

William Klein, Sans titre,1952-1961, Archives William Klein, © William Klein

William Klein va consacrer ses études à inventer une écriture photographique qui transpose l’écriture musicale et lui donne espace et liberté. Par l’expérience du photogramme, cet artiste américain mêle l’objet de sa création avec la sensibilité du papier. Il initie ainsi une nouvelle voie en matière de composition musicale tout en interrogeant notre incapacité à nous abstraire du réalisme pour nous tourner vers le réel.

Wojciech Zamecznik, Étude pour l’affiche du festival international de musique contemporaine « Automne de Varsovie », 1962, Collection Centre Pompidou, Paris, © J.&S. Zamecznik / Archeology of photography Foundation

Un autre artiste présenté dans l’exposition, le polonais Wojciech Zamecznik, traite lui aussi de la réalité sonore et plonge le spectateur au cœur de la matière. Ainsi le manifeste son étude pour l’affiche du festival international de musique contemporaine Automne de Varsovie. C’est le physicien allemand Ernst Chladni qui a découvert en 1787, qu’en saupoudrant de sable fin une plaque souple carrée qu’il inclinait ou faisait vibrer, certains sons dessinaient des images distinctes dans le sable. Peut-être est-ce en faisant écho à ces images quee Wojciech Zamecznik capte l’impact de l’onde sonore. C’est par l’expression d’une part de la réalité biologique du son qu’il témoigne de la contemporanéité dans son art photographique. William Klein ira même plus loin en poursuivant la question de l’interférence sonore par l’expression graphique d’une diversité de fréquences plus ou moins perceptibles. Le temps de l’expérience sonore ainsi que le tempo musical sont désormais rendus visibles.

Motifs acoustiques, Ernst Chladni

Wojciech Zamecznik, sans titre, 1963, Collection Centre Pompidou, Paris, © J.&S. Zamecznik / Archeology of photography Foundation

Wojciech Zamecznik nous ouvre aussi les yeux sur des phénomènes musicaux sans lesquels une part de la réalité musicale serait impossible à réaliser : la graphie du chef d’orchestre ainsi que son rôle capital dans l’exécution d’une symphonie. Celle-ci témoigne du génie du chef d’orchestre tandis que le mouvement de la main du conductor sublime la logique musicale. Logique à laquelle se consacrera William Klein par le biais de la notation et du verbal en musique.

Wojciech Zamecznik, Étude pour l’affiche « Musique polonaise », 1963, Collection Centre Pompidou, Paris, © J.&S. Zamecznik / Archeology of photography Foundation

Alors, même si la lecture de cette exposition est peut-être un peu complexe, William Klein et Wojciech Zamecznik nous donnent à voir un ensemble de recherches qui questionnent notre expérience du son et de la musique. Et précisément, pour en percevoir les manifestations, le visiteur devra s’ouvrir à de nouvelles perspectives en matière de lecture et d’interprétation. Une exposition qui donc, fait travailler l’esprit autant que les yeux.

Camille Sauer

Artiste et compositrice, Camille Sauer interroge nos systèmes de représentations par le biais de la recherche écrite, schématique ou artistique. Dans son travail, tout est affaire de musique et de pédagogie.

L’exposition PHOTOGRAPHISME, KLEIN, IFERT, ZAMECZNIK se tient jusqu’au 29 janvier 2018 dans Galerie de photographies, (Forum -1) du Centre Pompidou.

Terre à l’horizon

in Découvertes et tendances
© Denis Darzacq et Anna Iris Lüneman, Double Mix

Elle a quitté les magasins de vaisselle pour envahir les expositions d’art contemporain. Et depuis, elle s’étale en vitrine de tous les concept-stores et commence même à s’unir à la photographie. Mais qui est ce « Elle » ? La céramique, bien sûr ! Viensvoir donne une carte blanche à Laure Chagnon pour comprendre un peu mieux pourquoi la céramique est si hype, images à l’appui.

Sortie de l’oubli pendant les années 70, la pratique artistique de la terre a un peu pâti de l’esthétique très marquée de ses redécouvreurs. Un art certes né au néolithique, mais qui sent bon l’herbe et les chemises à fleurs : parler poterie, c’est sourire un peu.
Mais aujourd’hui, l’art contemporain a complètement retourné cet artisanat, l’entrainant dans des questionnements plus vastes, des dispositifs audacieux et une reconnaissance institutionnelle. La céramique, c’est chic.
Oui mais pourquoi ?
Il y a dans l’art de la céramique quelque chose d’immédiat, de physique. Un axe très rapide de l’idée à la forme : croquis pour les sculpteurs, objet pratique et bon marché pour les sociétés paysannes, technique hyper-plastique pour les artistes contemporains. La céramique sait se rendre malléable à tous les projets.
Un art du peu avec lequel on peut beaucoup.

© Laure Chagnon

Résumons en quelques idées fortes
L’argile inspire :
Richard Long l’artiste marcheur projette sur les murs des galeries celle de sa rivière Avon. Thierry Fontaine le photographe enfouit son visage dans la terre Réunionnaise. Miguel Barcelo et Josef Nadj, dans une surprenante performance, créent une dance orgiaque et potière.

Paso Doble ,Miguel Barcelo et Josef Nadj, fondation Beyeler, © photo Agusti Torres

L’épreuve du feu :
Pour devenir céramique l’argile modelée doit être cuite. C’est cette transformation moléculaire qui permet à une pièce de devenir stable et pérenne.
Mais une étape qui conditionne aussi les œuvres à la taille des fours.
Les artistes actuels contournent le problème en créant des œuvres invasives qui partent à l’assaut des murs. (cf Michel Gouery)

© Michel Gouéry, Goueryfication, courtesy Galerie Annede Villepoix

Ai Wei Wei sème à travers le monde ses 100 millions de graines de tournesols en porcelaine (réalisées par 1600 ouvriers pendant deux ans)
Elmar Trenwalder choisit lui l’assemblage pour bâtir ses cathédrales sensuelles et délicieusement exotiques.

© Elmar Trenkwalder, courtesy Galerie Bernard Jordan

On se réjouit de voir peu à peu ces œuvres de terre échapper à leur statut d’objet manipulable.
Certains feignent de le regretter et jouent malicieusement avec ce que fut la céramique pendant des siècles (voir le travail de Paul Scott ou ici Sébastien Gouju).

© Sébastien Gouju, courtesy Galerie Sémiose, Paris

Colombins : la part d’enfance.
Modeler, jouer avec la terre c’est parfois redevenir un enfant : laisser place au pulsionnel, au régressif, au mal fait.
On s’éloigne ici de la notion de maitrise qui engeôle parfois le praticien dans son atelier. Libre, l’artiste se complaît dans d’exaltants tripatouillages.
On pense ici à Paul Mac Carthy ou à Kiki Smith.

© Paul Mac Carthy, Dwarf 1

Pour conclure j’aimerais parler d’un mariage curieux mais réjouissant : celui de la céramique et de la photographie.
L’épousée s’imprimant sur des pièces de porcelaine comme le propose Sophie Gouilleux.
Ou bien Cindy Sherman en Madame de Pompadour décorant un service à thé.
Mais l’union qui me semble peut-être la plus heureuse est celle du photographe Denis Darzacq avec la céramiste Anna Iris Lüneman. Ensemble, ils créent Double Mix, une hybridation très réussie entre la photo et la terre émaillée. 2D et 3D s’étreignent, créant une image forte et troublante : un objet photographique, joyeusement transdisciplinaire qui ouvre la voie à de nouvelles alliances audacieuses.

© Denis Darzacq et Anna Iris Lüneman, Double Mix

Choisie par les artistes pour sa matérialité à l’heure où l’art s’épanouit dans le virtuel, l’artiste céramiste a de beaux défis à relever : sortir du carcan disciplinaire tout en étudiant avec sérieux les contraintes techniques et, si la terre ne ment pas, lui faire parler le langage de notre époque.

A voir :
La Cité de la Céramique à Sèvres ici
La Borne, village de potier et centre de formation ici

A lire :
Art Press 2 : la céramique au-delà de la céramique

Formée à l’école des Arts Décoratifs, Laure Chagnon développe sa pratique artistique autour de créations hybrides mêlant photographie, verre et céramique. Elle anime actuellement un atelier libre de céramique à Paris.

Alors, c’est quoi les tendances de la photo d’aujourd’hui ?

in Découvertes et tendances
Extrait du magazine Else #14, © Matthieu Lavanchy

C’est l’ambition (ou le rêve ?) de tout analyste de la photographie : parvenir à ouvrir l’éventail des pratiques photographiques contemporaines. Montrer les écarts tout en les rassemblant dans une même qualité d’expression. C’est la réussite de Else, la revue du Musée de l’Elysée de Lausanne.

C’est toujours avec une certaine gourmandise que j’accueille la dernière parution de Else : grand format, papier et impression de haute qualité, travaux photographiques développés sur plusieurs pages et surtout, des découvertes à chaque numéro.

Mais ce qui m’impressionne le plus, c’est la capacité à réunir des approches extrêment différentes qui, juxtaposées, semblent définir un même champ : celui de la photographie d’aujourd’hui.
Livrons-nous à notre péché mignon : la catégorisation.

Double-page extraite du magazine Else #14, © Anne Golaz

La photographie comme pratique reliée à l’Histoire (les photos retravaillées par Marcelo Brodsky, ou l’ensemble des ouvrages saisis aux membres de la guerilla du Sentier Lumineux, présenté par Pablo Hare), et à sa propre histoire ( émouvants pin’s photographiques venus d’Asie présentés par Erik Kessels).

La photographie comme pratique liée au pouvoir d’écrire et de raconter une histoire en images (une approche que je mets souvent en avant sur ce blog). Que ce soit dans un rapport autobiographique (le projet Corbeau signé Anne Golaz) ou plus documentaire/narratif (ne passez pas à côté des attendrissantes chroniques de Ad Nuis).

Extrait du magazine Else #14, © Ad Nuis

La photographie comme pratique expérimentale qui exploite ses potentialités physiques : les photogrammes du libanais Nadim Asfar ou les émulsions chimiques flottantes du chinois Jiang Pengyi (on notera au passage que le champ éditorial de la revue n’est pas seulement esthétique mais aussi géographique).

Extrait du magazine Else #14, © Jiang Pengyi

Une pratique artistique capable de porter une critique sur notre monde et de notre rapport à l’image : par l’usage de la fiction (Maurice Mbikayi) ou par une approche plus conceptuelle (les petites natures mortes de Simon Tanner, avec la complicité hasardeuse du logiciel Caption Bot).

Car la photographie a aussi ce pouvoir singulier, celui de se parer d’une apparente légèreté (Nicolas Daubanes) ou d’humour (les sculptures mousseuses de Mathieu Lavanchy) pour être encore plus subversive et mieux nous interroger sur… nos catégories esthétiques : la boucle est bouclée !

Extrait du magazine Else #14, © Nadim Asfar

Et c’est déjà Noël : les trois premières personnes qui enverront un mail indiquant leur adresse postale à l’adresse bruno@ourageis13.com recevront en cadeau le dernier numéro de Else. A vos claviers !

Art brut : une étrange découverte…

in Exposition

English version included below

Broderie anonyme, collection abcd / Bruno Decharme

L’exposition « La folie en tête : aux racines de l’art brut » qui se tient à la Maison de Victor Hugo m’a permis de faire une étrange découverte. Enfin, pas tout à fait une découverte, mais plutôt une redécouverte : une de ces évidences qui crevaient tellement les yeux qu’on avait fini par ne plus lui faire de place.

Mais avant de dévoiler cette évidence, disons combien cette exposition sera enrichissante pour tous les passionnés de l’art brut : ils auront la possibilité d’y voir des oeuvres rares, qui renvoient aux origines de ce qu’on n’appelait pas encore l’art brut. Car à cet instant (celui de leur production), il s’agit surtout d’oeuvres réalisées par des malades mentaux (dans une langue plus allusive, en 1823, le Crichton Royal Hospital se décrit comme un asile pour lunatiques). L’exposition se compose de quatre collections fondatrices pour cette émergence d’un art propre aux patients d’asile psychiatrique, commençant avec celle du Dr Browne (Ecosse) en 1838.

Avec plusieurs questions qui pointent en filigrane : l’artiste brut ne commence-t-il à exister qu’au XIXème siècle ? Ne se développe-t-il que dans ces lieux d’isolement ? Car osons revenir en arrière serait-il, par exemple, impossible d’imaginer un paysan grec de l’Antiquité obstinément affairé à créer de l’art brut, non pour la cité mais pour répondre à sa seule nécesssité intérieure ? C’est comme si l’art brut ne pouvait exister indépendamment de son historicisation et de sa théorisation…

Le Voyageur français, sans titre, entre 1902 et 1905, peinture à l’eau sur papier à dessin, © Collection de l’Art Brut, Lausanne, photo Claude Bornand

Mais revenons aux oeuvres : certaines impressionnent par leur éminente singularité (c’est l’un des caractères propres aux créations d’art brut), d’autres parce qu’elles préfigurent incroyablement certaines oeuvres entrées dans l’histoire de l’art contemporain : je pense surtout au calendrier de Heinrich Grebing (Collection Prinzhorn), formellement en lien avec l’oeuvre, encore à venir, de Roman Opalka.

Pourtant, voilà la découverte : si certaines oeuvres sont singulières, d’autres s’inscrivent complètement dans une conception artistique classique, ne visant que les canons de la mimesis. On l’avait oublié. On avait fini par croire que l’aliénation mentale était une voie royale vers la singularité artistique. N’y aurait-il d’ailleurs pas là un joli conte moral : celui d’un individu psychologiquement et socialement affligé, certes, mais qui paie là le prix pour atteindre le montant (compensatoire ?) de son univers artistique. Or, précisément, il y a dans l’exposition plusieurs oeuvres qui sont des tentatives de dessin classique. Maladroites, imparfaites, non virtuoses, mais qui visent la ressemblance, la joliesse, voire même s’inscrivent dans un courant artistique identifié (l’impressionnisme).

Joseph Askew, Still life with Tankard and Pot Plants, aquarelle sur papier, 1868, © Dumfries and Galloway Libraries, Information and Archives Ewart Library

Un des mythes de l’art brut prend pour fondement l’absence de culture artistique des auteurs. Mais on sait aujourd’hui qu’au contraire, les patients d’hôpitaux psychiatriques avaient en mains des livres et des magazines reproduisant des images. Comment donc une partie d’entre eux auraient-ils pu échapper au désir premier de reproduire du mieux possible (avec les moyens techniques à leur disposition) l’image vue ? Comment se seraient-ils tous, d’entrée, débarrassés de la volonté d’égaler ce qui était là, devant leurs yeux, plutôt que de plonger dans un univers intérieur singulier ?

Seulement voilà : ces oeuvres, parce qu’elles s’apparentent plus à celles d’amateurs, d’artistes du dimanche, n’offrent que peu d’intérêt au regard des autres. Elles ne révolutionnent pas les médiums, sont plus enfantines que primitives, s’inscrivent dans les catégories plutôt qu’elles ne les bouleversent. Mais surtout, elles parlent d’une approche artistique conventionnelle : or comment l’art brut se satisfairait-il que l’art des malades mentaux se révèle… un art conformiste ! Il me semble pourtant difficile de penser l’art brut sans tenir compte de cette volonté, chez une partie des patients, de s’inscrire dans un art normé. Une sorte d’angle mort presque un peu honteux…

Else Blankenhorn, sans titre, [Couchée avec aura],©Sammlung Prinzhorn Heidelberg

L’exposition « La folie en tête : aux racines de l’art brut » se tient à la Maison de Victor Hugo, 6 place des Vosges, 75004 Paris, jusqu’au 21 mars 2018.

Pour s’initier pas à pas à la naissance de l’art brut et à l’évolution de son histoire, il est recommandé de voir le film d’Arthur Borgnis, Eternity has no door of escape, disponible ici.

English version

Art brut: a strange discovery…

The exhibition « La folie en tête: aux racines de l’ art brut » at the Maison de Victor Hugo allowed me to make a strange discovery. Finally, not quite a discovery, but rather a rediscovery: one of those obvious things that were so obvious that we had finally made no room for it.
But before revealing this evidence, let’s say how enriching this exhibition will be for all those who are passionate about raw art: they will have the opportunity to see rare works, which go back to the origins of what was not yet called raw art. Because at this moment (the one of their production), it is mainly works made by mentally ill people (in a more allusive language, in 1823, the Crichton Royal Hospital describes itself as a haven for lunatics). The exhibition consists of four founding collections for this emergence of an art specific to psychiatric asylum patients, beginning with that of Dr Browne (Scotland) in 1838.
With several questions that stand out as a watermark: does the raw artist not begin to exist until the 19th century? Does it only develop in these isolated places? For, for example, would it be impossible to imagine a Greek peasant farmer from antiquity stubbornly busy creating raw art, not for the city but to respond to its own inner necessity? As if raw art could not exist independently of its historicalization and theorization…
But let us come back to the works: some of them impress with their eminent singularity (one of the characteristics of raw art creations), others because they foreshadow incredibly certain works that have entered the history of contemporary art: I am thinking above all of the calendar of Heinrich Grebing (Prinzhorn collection), formally linked to the work, still to come, of Roman Opalka.
However, here is the discovery: while some works are singular, others are completely in line with a classical artistic conception, aiming only at the canons of the mimesis. We forgot about him. One had come to believe that mental alienation was a royal road to artistic singularity. Moreover, there is not a pretty moral tale here: that of an individual psychologically and socially afflicted, certainly, but who pays the price to reach the amount (compensatory?) of his artistic universe. However, there are several works in the exhibition that are attempts at classical drawing. Dishonest, imperfect, non-virtuoso, but which aim at resemblance, beauty, or even are part of an identified artistic trend (impressionism).
One of the myths of raw art is based on the absence of artistic culture of the authors. But we now know that, on the contrary, patients in psychiatric hospitals had books and magazines reproducing images in their hands. How then could a part of them have escaped the first desire to reproduce the image seen as best as possible (with the technical means at their disposal)? How could they all, from the outset, have gotten rid of the will to equalize what was there before their eyes, rather than plunging into a singular inner universe?
But here it is: these works, because they are more like those of amateurs and Sunday artists, offer little interest to others. They do not revolutionize mediums, are more childish than primitive, fit into categories rather than upset them. But above all, they speak of a conventional artistic approach: how would raw art satisfy itself that the art of the mentally ill is revealed… a conventional art! It seems to me, however, difficult to think of raw art without taking into account the willingness of some patients to follow a standardised art. A sort of almost shameful blind spot…

Où est le paysage ?

in Cours/Workshop

Il semblerait que le paysage soit devenu un mot-valise : tout est paysage. Ou tout serait susceptible de se constituer en paysage.
Alors, il faut réinterroger la notion de paysage.

Comprendre comment, et pourquoi elle apparait. Détailler la manière dont le medium photographique renouvelle le genre. Découvrir d’autres approches de cet art du paysage (passionnant détour par l’orient). Imaginer d’autres paysages.

La saison 2 du cycle Une autre histoire de l’art, à la Galerie Binome, est entièrement consacrée à ce thème. Entre analyse et intuition créative, il s’agit surtout d’apporter des éléments de réflexion en croisant nos expériences personnelles avec l’art, l’anthropologie et l’histoire des mentalités. Echanger, réfléchir ensemble pour donner du sens à ce que nous voyons.

En chameau, en caravelle, en vaisseau spatial ou juste par la pensée, nous nous transporterons dans la réalité et ses images.

Avec cette question ultime : pourquoi désirer le paysage ? A quelle posture humaine nous renvoie-t-il ?

La présentation plus détaillée du cycle et toutes les modalités d’inscription sont ici


Photos de l’article © Bruno Dubreuil

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