Le blog de Bruno Dubreuil

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L’image théologique

in Exposition
 Blue Vertical, New Colorstudy, Jan Dibbets,Photographie, C-print sur Dibond, 1976-2012, Collection Jan Dibbets, Amsterdam © Adagp, Paris, 2018

(English version included below)

Rapprocher des oeuvres : un exercice difficile mais qui se révèle fertile à la BnF.

Des deux expositions actuellement présentées à la BnF du site François-Mitterrand, l’une consacrée aux Nadar, célèbre famille de photographes, et l’autre élaborant des Conversations avec l’art médiéval (c’est le sous-titre de Make it New), on s’attendrait à ce que cette chronique porte sur la première : prestigieuse somme, aussi richement documentée en photographies et documents d’époque que remarquablement narrée.

C’est pourtant la seconde qui laisse une trace plus profonde, car audacieuse, problématique et pour tout dire, irrésolue. C’est-à-dire, en suspens, ce qui est après tout ce qu’on peut attendre de mieux d’une exposition artistique.

L’exposition Make it New prend pour matière de travail un manuscrit médiéval, La Louange à la sainte Croix, composé entre 810 et 814 par Raban Maur, abbé au monastère de Fulda en Germanie. Si cette période de l’histoire et le découpage du territoire européen est un peu flou, cette courte vidéo se révèlera opportune.

Raban Maur, Louange à la sainte croix, vers 847 Latin 2422, BnF, dpt. des Manuscrits

La Louange à la sainte Croix n’est pas un manuscrit comme les autres : ses 28 poèmes s’épanouissent en faisant apparaître des motifs géométriques et chromatiques, mais aussi en suivant des lois mathématiques. On pourrait penser aux contraintes oulipiennes s’il n’y avait pas là un profond codage sensé mettre en relation le divin et la forme de l’univers. L’oeuvre confine au vertige. cet ésotérisme de la forme génère une puissance d’abstraction quasi-intemporelle.

La rapprocher d’oeuvres contemporaines est tentant mais pas si facile. La tâche a été confiée à Jan Dibbets : c’est là que nous retrouvons le lien avec la photographie puisque Jan Dibbets est lui-même photographe (plutôt conceptuel) et qu’il a commissarisé en 2016 une exposition formidablement stimulante, La Boîte de Pandore, au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris (notez qu’à la librairie de la BNF, le catalogue de cette exposition est bradé au prix de 15€ : cadeau !).

Richard Long Cornwall Slate Line, 1981. Installation durant l’exposition Collections Parallèles, © Adagp, Paris 2018 Photo I.S.O. avec la permission du CAPC de Bordeaux

 

Voici donc Jan Dibbets face à ce questionnement : comment faire résonner un art médiéval avec celui d’artistes du XXème siècle, artistes conceptuels, de land art et minimalistes ?

La tâche n’est pas mince si l’on veut éviter des liens trop formels ou trop évidents. Ainsi, le grand commissaire Jean-Hubert Martin, lors de l’exposition Carambolages au Grand Palais, n’avait-il rien carambolé du tout en juxtaposant une dalle funéraire du XIIIème siècle et une sculpture de Carl André ((North Deck). Le rapprochement était trop formel et épuisait son sens en devenant explicite. Pire encore : il secondarisait l’oeuvre contemporaine en lui accolant une prétendue racine, amenuisant ainsi son inscription anthropologique (relire le chapitre anthropomorphisme et dissemblance dans Ce que nous voyons, ce qui nous regarde de Georges Didi-Huberman nous éclairera efficacement ).

Rien de tel dans le commissariat de Jan Dibbets, qui, lui aussi, convoque Carl André, en plus de Donald Judd, Sol LeWitt, Richard Long, François Morellet, lui-même et quelques d’autres, dans un dialogue dépouillé et silencieux. Pourtant, là aussi, le rapprochement pourrait, au premier regard sembler surtout formel : écho des carrés de Sol LeWitt ou des cercles de Niele Toroni.

Raban Maur, Louange à la sainte croix, vers 847 Latin 2422,BnF, dpt. des Manuscrits

 

Untitled, 1970, Sol LeWitt, © Adagp, Paris, 2018, avec la permission de la collection MJS, Paris

 

Ce serait passer à côté d’une anthropologie de ces formes géométriques élémentaires : carré, cercle, triangle, rectangle étiré dans le sens de la hauteur, sont des formes élémentaires qui ne nous renvoient pas qu’à des signifiés. Elles n’ont pas qu’une valeur symbolique, elles nous conditionnent. Elles ne sont pas que des signes optiques, elles agissent sur notre corps et notre psychisme.

Et c’est pour les laisser agir librement que Jan Dibbets a conçu un espace méditatif, dans lequel les oeuvres oscillent entre la forme élémentaire et sa quasi-disparition. Avec, pour point d’orgue, l’extraordinaire photographie de Jan Dibbets lui-même : presque un monochrome bleu parcouru par des reflets, une légère courbure qui crée une forme de mouvement et en haut à gauche, l’apparition d’un coin noir, comme si le rideau était une page qui allait se tourner. Entre le vide et le plein, l’image du rien ou celle du tout, une image théologique.

Le site de la BnF

English version 

A theological image

Bringing works closer together: a difficult but fertile exercise at the BnF.

Of the two exhibitions currently on display at the BnF François-Mitterrand, one devoted to the Nadar, a famous family of photographers, and the other developing Conversations with Medieval Art (it is the subtitle of Make it New), one would expect this chronicle to focus on the first: a prestigious sum, as richly documented in photographs and documents of the period as remarkably narrated.

Yet it is the second that leaves a deeper trace, because it is bold, problematic and, to put it bluntly, unresolved. In other words, in suspens, which is after all the best that can be expected from an art exhibition.

The exhibition Make it New takes as its working material a medieval manuscript, Praise to the Holy Cross, composed between 810 and 814 by Raban Maur, abbot at the monastery of Fulda in Germany. If this period of history and the division of the European territory is a little blurry, this short video (french version) will prove to be interesting.

Praise of the Holy Cross is not a manuscript like any other: his 28 poems flourish by revealing geometric and chromatic motifs, but also by following mathematical laws. One could think of the oulipian constraints if there was not a deep coding that was supposed to connect the divine and the form of the universe. The work borders on vertigo. It has an almost timeless power of abstraction.

Bringing it closer to contemporary works is tempting but not so easy. The task was entrusted to Jan Dibbets: this is where we find the link with photography since Jan Dibbets is himself a photographer (rather conceptual) and that he commissioned in 2016 a tremendously stimulating exhibition, La Boîte de Pandore, at the Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris (note that at the BNF bookshop, the catalogue of this exhibition is on sale for 15€ : gift!).

Here is Jan Dibbets facing this questioning: how to make a medieval art resonate with that of 20th century artists, conceptual, land art and minimalist artists?

This is no small task if we want to avoid too formal or obvious links. Thus, the great curator Jean-Hubert Martin, during the Carambolages exhibition at the Grand Palais, had not carambolated anything at all by juxtaposing a 13th century tombstone and a sculpture by Carl André ((North Deck). The rapprochement was too formal and exhausted its meaning by becoming explicit. Worse still: he secondarized the contemporary work by attaching a supposed root to it, thus reducing its anthropological inscription (rereading the anthropomorphism and dissemblance chapter in Georges Didi-Huberman’s Ce que nous voyons, ce qui nous regarde will enlighten us effectively).

There is nothing like this in Jan Dibbets’ curating, which also invites Carl André, in addition to Donald Judd, Sol LeWitt, Richard Long, François Morellet, himself and some others, into a bare and silent dialogue. However, here too, at first glance, the rapprochement could seem mainly formal: echoes of Sol LeWitt’s squares or Niele Toroni’s circles.

This would be missing an anthropology of these elementary geometric forms: square, circle, triangle, rectangle stretched in the direction of height, are elementary forms that do not only refer us to meanings. They are not only of symbolic value, they condition us. They are not only optical signs, they act on our body.

And it is to let them act freely that Jan Dibbets has designed a meditative space, in which the works oscillate between the elementary form and its near disappearance. The highlight is Jan Dibbets’ own extraordinary photography: almost a blue monochrome with reflections, a slight curvature that creates a form of movement and at the top left, the appearance of a black corner, as if the curtain were a page that would turn. Between the void and the full, the image of nothing or the image of everything, a theological image.

Déviances photographiques

in Découvertes et tendances
© Sergio Vega, Modernisme Tropical, Galerie RocioSantaCruz

(English version included below)

Des oeuvres étranges à Paris Photo.

Il serait vain de chercher à dégager le futur de la photographie dans une manifestation aussi large et diversifiée que Paris Photo. Ce futur est peut-être plus lisible dans des évènements à taille plus réduite, par exemple dans le salon Approche Paris, qui faisait la part belle à toutes sortes d’expérimentations et d’iconoclasmes photographiques.

Pourtant, à Paris Photo, d’un espace d’exposition à l’autre, des oeuvres nous arrêtent et se font écho. Elles sont étranges, leur simplicité et leur fragilité apparaissent un peu incongrues lorsqu’elles sont mises en regard avec certains tirages aussi majestueux que clinquants.
Elles relèvent d’une sorte de bricolage sympathique : quelques tirages ou impressions photographiques, des feuilles de couleurs ou des parties peintes, des baguettes de balsa, et pour tenir l’ensemble, des pinces ou des punaises. Rien donc qui puisse enrichir les encadreurs.

© JANET CARDIFF & GEORGE BURES MILLER, Fraenkel Gallery

Une forme non limitée dans l’espace, presque encore en expansion. Quelque chose entre la maquette d’école élémentaire et le projet en construction, entre sculpture et photographie : encore un OPNI (Objet Photographique Non Identifié).
Une apparence formelle commune qui, toutefois, ne nous assure pas que leur champ esthétique est identique, qu’elles ouvrent sur le même type de signifiance. Mais il est indiscutable qu’elles travaillent la photographie avec les mêmes outils.

© Olivier Nottellet, Galerie Odile Ouizeman

Mais alors de quoi faudrait-il parler ici ? De photographie augmentée (le terme commence a largement commencé à fleurir) ? De photographie enrichie (on sait trop bien que l’enrichissement, par exemple celui de l’uranium, peut nous conduire à tout faire péter) ?

Il serait peut-être plus juste de parler de photographie détournée. Ou plutôt, déviée. Comme on dévie le cours d’un fleuve pour le faire sortir de son lit et qu’il aille irriguer d’autres plaines. Ici, le lit d’origine serait le réel, la photo en tant que « fenêtre ouverte sur le monde réel ». Et les plaines à fertiliser, celles du rapport produit entre ce réel et une autre forme du réel : celle apportée par la concrétude de l’objet.

Dans cette concrétude de la matière, dans son volume opposé à la platitude du tirage photographique, dans la souplesse et la volatilité de l’ensemble, la photo se trouve dépossédée de ses qualités originelles et peut entamer de nouveaux voyages esthétiques.
Art never stops.

 
 
 
English version

Photographic deviations

It would be futile to seek to unravel the future of photography in an event as large and diverse as Paris Photo. This future may be more visible in smaller events, for example in the Approche Paris exhibition, which featured all kinds of photographic experiments and iconoclasses.

Yet, in Paris Photo, from one exhibition space to another, works stop us and echo each other. They are strange, their simplicity and fragility seem a little incongruous when compared with some of the majestic and flashy prints.
They are a kind of sympathetic do-it-yourself: a few prints or photographic impressions, sheets of colour or painted parts, balsa sticks, and to hold the whole, pliers or pins. Nothing that could enrich the framers.
An unlimited shape in space, almost still expanding. Something between the model of an elementary school and the project under construction, between sculpture and photography: another UPO (Unidentified Photographic Object).
A common formal appearance that, however, does not ensure that their aesthetic field is identical, that they open onto the same type of significance. But it is indisputable that they work with the same tools in photography.

But then what should we talk about here? Augmented photography (the term has largely started to flourish)? Enriched photography (we know all too well that enrichment, for example uranium, can lead us to blow everything up)?

It might be more accurate to talk about misappropriated photography. Or rather, deviated. As one diverts the course of a river to get it out of its bed and irrigates other plains. Here, the original bed would be the real, the photo as a « window to the real world ». And the plains to be fertilized, those of the relationship produced between this reality and another form of reality: the one brought by the concreteness of the object.

In this concreteness of the material, in its volume opposite to the platitude of the photographic print, in the flexibility and volatility of the whole, the photo is deprived of its original qualities and can begin new aesthetic journeys.
Art never stops.

Une autre histoire de l’art, saison 3

in Cours/Workshop

Il faudrait pouvoir parler d’art en reprenant les choses depuis le début. En n’acceptant aucune idée reçue. Aucune des graines qui ont été consciencieusement semées dans nos têtes pour nous inculquer une certaine idée de la beauté ou de la valeur artistique.

Il faudrait essayer de comprendre ça de l’intérieur. Depuis la tête et le corps de l’artiste ou dans celle du récepteur.
Il faudrait questionner les racines du geste artistique et du discours esthétique. Pour avoir une prise critique sur ce que l’on regarde et ce que l’on vit. Pour s’ouvrir.

Pour la troisième année, en partenariat avec la galerie Binome, Bruno Dubreuil mène un cycle de conférences interactives intitulé Une autre histoire de l’art. Cette année traitera des frontières de l’expression artistique.

Car quand l’art sert à dire, à exprimer, plutôt qu’à marquer ou à ritualiser, vient un moment où il parvient aux limites de ce qui peut se dire. Nous explorerons ces expériences-frontières auxquelles il se confronte alors.
Bien loin des rivages connus, une navigation en pleine mer qui nous entraînera de Jeff Wall à Ceija Stojka, Oscar Munoz, en passant par l’écrivain Charles Reznikoff et même une escale du côté du clown Arletti !

Le programme complet et tous les détails sont ici.

Voyage à travers les images de la mémoire

in Découvertes et tendances
Il va falloir se dépêcher : n’y a que 150 exemplaires de The Narratee

Confession amoureuse autour du livre de photographie et coup de foudre pour le nouveau livre de Amanda Butterworth et Saskia Overzee.

(English version included below)

J’ai changé. Au début, j’achetais les livres de photos de mes photographes préférés, surtout des monographies. Je me suis si souvent plongé dans celles de Lee Friedlander, d’Alain Fleischer ou d’Eric Rondepierre. Puis, progressivement, des ouvrages qui correspondaient plus à des récits ( Sur la Piste de Big Foot par Guy Le Querrec, un livre que j’ai beaucoup feuilleté ; ou le Dorchester Days de Eugene Richards). Enfin, j’ai commencé à me tourner vers des ouvrages plus singuliers, des récits (ah, Vermillon d’Anne-Lise Broyer, cher à mon coeur).

Mais je vois bien que j’ai changé. Aujourd’hui, je vais vers des livres qui se posent devant moi comme des énigmes. Il y a Ser de la Cala de Gerard Boyer (Fuegobooks). Il y a surtout, surtout Collective Memory de Saskia Overzee et Amanda Butterworth. Un livre que je regarde encore et encore.

The Narratee encore en construction entre Amandine et Saskia

J’ai eu le bonheur de partager une conversation avec Amandine et Saskia lors de la dernière édition d’Unseen à Amsterdam et d’évoquer avec elles leur manière unique de construire un récit, de rapprocher des images, de les interpénétrer, de les traverser par des gestes plastiques, de varier les supports. Lire un livre de Saskia Overzee et Amanda Butterworth, c’est vivre une expérience artistique singulière.

Non, ce n’est pas un mini-livre, c’est juste une maquette !

Je vous dis ça parce que leur nouveau livre, The Narratee, paraît tout juste et qu’elles le signeront en avant-première samedi prochain à 15h, lors de la prochaine édition de Polycopies. Il y est encore question de la mémoire et de ses détours, de nos souvenirs, histoire ou fiction. D’une mémoire flottante et reconstituée par fragments. Précipitez-vous !

The Narratee
The Narratee
The Narratee

Le site de Saskia Overzee et celui d’Amanda Butterworth

Polycopies se tient sur le Bateau Concorde-Atlantique Berges de Seine – Port de Solferino 75007 Paris Métro: Concorde / Assemblée Nationale
Le site de Polycopies

 
 
 

English version

Travel through images from memory

Hurry up, there are only 150 copies of The Narratee

Confession in love around the photobook and love at first sight for the new book of Amandine Butterworth and Saskia Overzee.

I’ve changed. At first, I bought the photo books of my favorite photographers, especially monographs. I have so often immersed myself in those of Lee Friedlander, Alain Fleischer or Eric Rondepierre. Then, gradually, books that corresponded more to stories ( Sur la Piste de Big Foot by Guy Le Querrec, a book I have leafed through a lot; or Eugene Richards’ Dorchester Days). Finally, I started to turn to more singular works, stories (ah, Vermillon by Anne-Lise Broyer, dear to my heart).

But I can see that I’ve changed. Today, I am moving towards books that stand before me like enigmas. There is Gerard Boyer’s Ser de la Cala (Fuegobooks). There is especially, especially Collective Memory by Saskia Overzee and Amanda Butterworth. A book I look at over and over again.

Amandine and Saskia talking about The Narratee

I had the pleasure of sharing a conversation with Amandine and Saskia during the last edition of Unseen in Amsterdam and to evoke with them their unique way of constructing a narrative, of bringing images closer together, of interpenetrating them, of crossing them with artistic gestures, of varying the supports. Reading a book by Saskia Overzee and Amanda Butterworth is a unique artistic experience.

Don’t be afraid by the size, it’s just a model !

I’m telling you this because their new book, The Narratee, has just been published and they will be signing it for the first time next Saturday at 3pm, during the next edition of Polycopies. It is still about memory and its detours, about our memories, history or fiction. A floating memory reconstructed in fragments. Don’t miss this event!

The Narratee
The Narratee
The Narratee

Saskia Overzee’s website and Amanda Butterworth’s website.

Polycopies: Bateau Concorde-Atlantique Berges de Seine – Port de Solferino 75007 Paris Métro: Concorde / Assemblée Nationale
Website

Les dix étapes indispensables de Paris Photo

in L'art au quotidien


La rédaction de Viens Voir vous révèle ses immanquables de la prochaine édition de Paris Photo.

Les expositions

1) La Galerie Asymetria, avec une intéressante promenade d’une photographie “asymétrique” polonaise : entre autres , Marek Piasecki, Jerzy Lewczynski.

2) La Galerie Tanit, avec les images décomposées de Jeanne et Moreau.

3) Le Salon d’honneur où l’on trouvera les Grands Formats d’Isabel Muñoz, les pièces de Ana Vitoria Mussi, et on pourra aussi revoir des tirages vintage de la série Hiroshima Collection de Hiromi Tsuchida.

4 ) Nous attendons avec impatience les nouvelles productions de Edouard Taufenbach (Viens Voir vous en avait parlé ici ), avec Du côté de Charlus, un hommage au célèbre baron proustien. Y retrouvera-t-on la dans du bourdon ? C’est dans le nouveau secteur Curiosa.

5) Très intrigués par cette une nouvelle technique photographique de Axel Hütte, inspirée du daguerréotype : au lieu d’utiliser du papier photo, il imprime sur un verre doté d’un revêtement et qui a pour effet de créer une luminosité intense grâce aux plaques métalliques réfléchissantes situées à l’arrière. Galerie Nikolaus Ruzicska, Salzburg.

Les talks

6) L’exposition comme moyen d’expression, une discussion prometteuse menée par David Campany avec la participation d’intervenants aussi prestigieux que Noémie Goudal, artiste, Liz Deschenes, artiste, Batia Suter, artiste, Roxana Marcoci, curatrice au MoMA et Olivier Lugon, historien Plateforme, samedi 10 novembre.

7) Elles x Paris Photo
Plusieurs évènements autour des femmes photographes et de leur représentativité
Fannie Escoulen, commissaire indépendante, proposera lors d’une journée de débats et de rencontres, de questionner la place des femmes dans l’histoire de la photographie, d’en explorer les contours historiques à travers leur présence dans des collections, des institutions ou dans l’histoire du livre de photographie, et de comprendre les raisons de leur marginalisation.
La Plateforme des Conversations (Auditorium Niveau 1), jeudi 8 novembre

14h15 → Lecture du Manifeste de #LaPartdesFemmes avec plus de 500 photographes signataires : le collectif s’exprime autour de la parité et la place des femmes photographes aujourd’hui.

Sur le même sujet de la parité, à 19h, rencontre avec Abigail Solomon-Godeau et Gabriele Schor qui s’interrogent sur : Où en sommes-nous aujourd’hui ? Femmes artistes, photographes, professionnelles de l’art et la lutte pour la parité

Pour découvrir les travaux des deux femmes photographes d’Iran et Maroc, venez à 17h15 au rencontre avec Tahmineh Monzavi, Fatima Mazmouz

Les prix

8) Prix Leica Oskar Barnack 2018:
Pour apprécier, entre autres, les séries  Red Ink de Max Pinckers et Empire de Samuel Gratacap.

Et le Prix Aperture du Livre avec, parmi les nominés, Nicolas Polli, dont le travail Ferox, The Forgotten Archives (1976–2010), avait fait l’objet d’un article à lire ici.
Jeudi 8/11 à 13h au Niveau 0 et pour connaître mieux les lauréats, rendez-vous vendredi 09/11 au Balcon d’honneur, Niveau 1, à 15h.

Les libraires et les signatures

09) Mack Books (stand SE3): signature par Ursula Schulz Dornburg de son ouvrage The Land In Between (Vendredi 9 à 13h00). Ursula Schulz-Dornburg est une photographe allemande explorant le lien entre le territoire, l’architecture et l’humain. Depuis la fin des années 1960, cette dernière a notamment effectué de nombreux voyages au Kazakhstan, en Arabie Saoudite, en Arménie afin de photographier des structures architecturales, symboles  d’un pouvoir impermanent.

10) Enfin, allez voir les nouveautés de la Livraria Madalena qui nous amène toujours d’intéressantes propositions éditoriales venues du Brésil, et des auteurs à découvrir.

Et c’est la semaine folle de la photo puisqu’il y a plein d’évènements : le salon Approche Paris, le Parcours PhotoSaintGermain, la toute nouvelle Biennale de l’Image Tangible, et plusieurs évènements autour du livre photo : Polycopies, Offprint et le Bal Books.

Cet article est signé par la rédaction de Viens Voir : Olenka Carrasco, Silvy Crespo et Bruno Dubreuil

Le dialogue des arbres. Rencontre entre Alessandra Caló et Nia Diedla

in oh my photobook !
© Nia Diedla, Maleza

Comment donner formes à la mémoires et à ses racines ? Notre photo bookista Olenka Carrasco nous le dévoile à travers deux superbes et sensibles projets.

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below)

Deux points distants. Des centaines de kilomètres entre une ville et l’autre, entre une vie et l’autre. Deux photographes et pratiquement une même image : la métaphore de la construction d’une intimité au travers des feuilles, des troncs, des arbres.

Aujourd’hui, j’aimerais vous parler de la rencontre poétique entre deux photobooks : Secret Garden, de la photographe italienne Alessandra Caló, et Maleza de la photographe chilienne Nía Diedla.

Cette année, j’ai eu la possibilité de feuilleter une infinité de livres de photo lors de mes visites aux Ferias et Festivals, mais je ne m’étais jamais sentie face à un dialogue si cohérent et profond entre deux esthétiques photographiques, entre deux manières de raconter une mémoire, entre deux approches de l’intimité, des souvenirs et de la construction de soi-même.
Pour cette raison, j’ai décidé de m’atteler à la tâche de matérialiser ce dialogue, de servir de médiatrice pour permettre que les deux livres et leurs auteures se rencontrent. En voici le résultat.

© Oleñka Carrasco, Nía Diedla avec Secret Garden

Commençons en Italie : Alessandra Caló (née en 1977) est une photographe qui vit et travaille en Reggio Emilia. « Depuis le début de sa carrière, elle travaille (…) sur des thèmes liés à la mémoire, l’identité et le langage de la photographie », en utilisant le souvenir comme matière première de travail. Depuis 2014, Alessandra commence à collectionner d’anciens négatifs photographiques de femmes anonymes imprimés sur des plaques de verre. Elle court les marchés aux puces de différents endroits du monde, des studios photographiques en voie d’extinction, des collections privées, et réunit plus de 300 plaques. S’inspirant des herbariums, elle utilise les plaques de verre pour construire des « visions arborées » de ces femmes anonymes, elle imagine que la construction intime de chacune d’elles peut se reconstituer dans leur propre jardin ; et puis elle laisse les mots à la responsabilité des auteurs contemporains qui écrivent et décrivent dans un récit l’histoire, une histoire, un souvenir inventé, une identité réappropriée.

© Alessandra Calò Secret Garden

Avec une extrême subtilité, Alessandra choisit chaque papier, imagine la forme, construit la maquette et édite le projet en 2018 avec l’éditeur Danilo Montanari. Le résultat est une perle de 16×20 cm de 106 pages imprimées en 200 exemplaires numérotés (100 en version italienne, 100 en version anglaise) et 10 exemplaires de collection.
Le livre prétend reproduire les jardins secrets de 23 femmes, et le résultat éditorial est d’une suprême délicatesse. Au toucher, le changement de texture, le plaisir de profiter de différents types de papier finement choisis et la forme de reliure qui renferme l’histoire de chaque femme est une réussite.

© Alessandra Calò Secret Garden (édition collection)
© Alessandra Calò Secret Garden reliure

Nous naviguons ainsi, grâce à ce livre, dans la mémoire réappropriée, en voyant croître les racines provenant de figures anonymes qui acquièrent des noms et des dates en revenant à la vie. (Nía navigue dans les pages de Secret Garden sur notre Instagram)

Revenons à Paris, où vit et travaille la photographe Nía Diedla (née en 1979), qui « comme photographe s’intéresse aux absences, aux racines, aux arbres généalogiques, à l’enfance et au souvenir inventé que l’on a d’elle. » En 2015, un accident se produit : sur un portrait tombent de petites fleurs sèches cachant la moitié du visage de Nía, et quand elle l’observe, le mot « Maleza » (mauvaises herbes) résonne en elle : elle avait trouvé le titre d’une collection d’images variées qu’elle accumulait depuis 2009 ; loin de son pays d’origine, le Chili, elle se regardait changer, s’observait entre l’ici et le là-bas, se cherchait dans ses ancêtres, photographiait. À partir de ce titre, Nía a commencé à construire les séries de son projet, les chapitres, tout a commencé à acquérir un nouveau sens, dans le tri constant de ses photographies.

© Nía Diedla Maleza

Maleza devient réalité lors d’une première exposition et Nía, passionnée de maquettes, de papiers et de textures, commence à jouer avec la construction d’un livre de photos. Nous avons eu la chance de feuilleter la première de ces maquettes créées.

2018, le projet arrive dans les mains de l’éditeur et photographe chilien Miguel Ángel Felipe Fidalgo, des Ediciones La Visita, qui décide de l’inclure comme titre numéro 15 de la très belle collection appelée « El rectángulo », en hommage au grand photographe chilien Sergio Larraín. Il faudrait s’attarder sur la puissance visuelle des numéros de cette collection, et sur le travail constant et impliqué que réalise Felipe Fidalgo. Chaque petit photolivre est doté d’une personnalité unique. Maleza mesure 11,5×15 cm, a 40 pages, une couverture en carton kraft et des pages intérieures délicieuses au toucher. Le livre voyage du Chili à Paris et est désormais une jolie collaboration transatlantique de 500 exemplaires, bilingues, entre Filigranes et La Visite.
(Alessandra nous montre l’édition de Maleza sur notre Instagram)

Maleza est une recherche introspective de Diedla, une connexion avec ses propres racines, orchestrée par la photographie, une façon de se revoir comme une enfant, marcher dans un champ chilien, en tenant la main d’un papa : c’est l’exil, c’est se sentir mauvaise herbe, qui se coupe mais qui persiste, une fleur qui n’en est pas une, mais dont la tige est résistante.

© Nía Diedla Maleza (Mauvaise Herbe)

Lors des Rencontres d’Arles de cette année, Nía et Alessandra se rencontrent chacune dans le livre de l’autre. Entre Cosmos et Summertime, les deux photographes se baladent dans les pages de leurs propres livres, les ajoutent dans la liste de voeux, utilisent Instagram pour parler du travail de l’autre, mais ne se croisent jamais. Moi, au milieu, je découvre les deux œuvres, je les interviewe séparément et en m’asseyant pour feuilleter chacun des livres, je découvre qu’il y a quelque chose qui s’est établi entre elles. Je les invite au dialogue. (Alessandra reçoit mon courrier, Maleza était dans sa liste de voeux depuis les Rencontres d’Arles)

https://www.instagram.com/p/BpcQgWkhE5G/?taken-by=alessandra__calo

Je demande à l’une, Nía : pourrais-tu être l’une des femmes anonymes trouvées sur une plaque de verre d’une brocante par Alessandra ? Complètement, répond-elle.

Quel serait le souvenir qu’Alessandra inventerait sur toi ? Que je me cache, que je fuie, que je me montre par morceaux, et que cette partie qui se révèle de moi est ludique.

© Nía Diedla Maleza

Je demande à l’autre, Alessandra : tu ne trouves pas que Maleza est comme le développement de l’une des histoires de tes femmes anonymes ?
Cette image que Maleza est l’histoire de l’une des femmes qui abandonnent leur jardin pour construire leur propre histoire est parfaite, me répond Alessandra, et elle continue : je pense que dans nos livres, nous avons toutes les deux essayé de parler de quelque chose du passé qu’il est très important de redécouvrir dans le présent. Ce que j’aime le plus de Maleza, c’est cette femme, venue d’un autre temps avec ses draps, ses robes, son miroir, sa chambre, tout se trouve dans une atmosphère de rêve où le Jardin devient un voeu ou un état mental.

© Alessandra Calò Secret Garden une des femmes : Lucia

C’est ainsi que la même année, deux livres de photos se rencontrent, en étant conçus à des points distants, mais se parlant et communiquant de loin dans le dos de chacune des auteures. Une preuve qu’il y a quelque chose de supérieur dans nos créations quand nous parlons de la mémoire, des souvenirs ; il y a quelque chose d’universel dans l’intimité : nous sommes tous faits de racines, il n’est donc pas difficile de se rencontrer comme des arbres.

Nía Diedla
Son site
Alessandra Calò
Son site

Maleza est disponible sur le site des Ediciones Filigranes et des Ediciones La Visita.
Il sera aussi disponible sur le stand de Filigranes à Paris Photo 2018.
Prix de vente : 10€ sans frais de port.

Secret Garden est disponible sur le site de Danilo Montanari Ediciones, pendant le festival de Paris Photo, vous pourrez le trouver dans Polycopies chez Tipi Books, ainsi que chez Studio Montespechio dans le Paris Vintage Photobook.
Prix de vente : 50 € ou 350€ (Édition Collection) sans frais de port.
Actuellement, une exposition de Secret Garden a lieu dans l’Instituto Italiano de Cultura, à Madrid, du 10 octobre au 20 décembre.

 

 

 

 

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com/ Oleñka est sur Instagram

Versión Española…

 

El diálogo de los árboles. Encuentro entre Alessandra Caló y Nía Diedla

© Nia Diedla, Maleza

¿Cómo dar forma a la Memoria y a sus raíces? Nuestra photobookista Oleñka Carrasco nos lo revela a través de dos sensibles y profundos proyectos fotográficos.

(Version française, english version)

Dos puntos equidistantes. Cientos de kilómetros entre una ciudad y otra, entre una vida y otra. Dos fotógrafas y prácticamente una misma imagen: la metáfora de la construcción de una intimidad a través de las hojas, de los troncos, de los árboles.

Hoy, me gustaría hablaros del encuentro poético entre dos fotolibros: Secret Garden, de la fotógrafa italiana Alessandra Caló, y Maleza de la fotógrafa chilena Nía Diedla.

Este año, he tenido la posibilidad de hojear infinidad de libros de fotos a mi paso por Ferias y Festivales, pero en ninguna ocasión, me he sentido frente a un diálogo tan coherente y profundo entre dos estéticas fotográficas, entre dos maneras de contar la memoria, entre dos acercamientos a la intimidad, a los recuerdos y a la construcción de sí mismo.
Por esa razón, decidí acometer la tarea de materializar ese diálogo, de servir de mediadora permitiendo que ambos libros y sus autoras se encuentren. He aquí el resultado.

© Oleñka Carrasco, Nía Diedla avec Secret Garden

Comencemos en Italia, Alessandra Caló (1977), es una fotógrafa que vive y trabaja en Regio Emilia, Italia. “Desde el inicio de su carrera trabaja (…) en temas relacionados con la memoria, la identidad y el lenguaje de la propia fotografía”, utilizando el recuerdo como una materia fundamental de trabajo. Desde el año 2014, Alessandra comienza a coleccionar antiguos negativos fotográficos de mujeres anónimas impresos en placas de vidrio. Recorre mercados de pulgas de distintos lugares del mundo, estudios fotográficos en extinción, colecciones privadas y reúne más de 300 placas. Inspirada en los herbarios, utiliza las placas de vidrio para construir “visiones arbóreas” de esas mujeres anónimas, ella imagina que la construcción íntima de cada una de ellas puede reconstituirse en un jardín propio, luego, deja las palabras a cargo de autoras contemporáneas que escriben y describen en un relato la historia, una historia, un recuerdo inventado, una identidad re-apropiada.

© Alessandra Calò Secret Garden

Con una sutileza extrema, Alessandra, escoge cada papel, imagina la forma, construye la maqueta y edita el proyecto en 2018 junto al editor Danilo Montanari. El resultado es una perla de 16x20cms de 106 páginas impresa en 200 ejemplares numerotados (100 en versión italiana, 100 en versión inglesa) y 10 ejemplares de colección.
El libro pretende reproducir los jardines de 23 mujeres, y el resultado editorial es de una delicadeza suprema. Al tacto, el cambio de textura, el placer de disfrutar de los distintos papeles finamente escogidos y la forma de encuadernación que encierra la historia de cada mujer es un acierto.

© Alessandra Calò Secret Garden (édition collection)
© Alessandra Calò Secret Garden encuadernación

Navegamos entonces, gracias a este libro, en la memoria reapropiada, viendo crecer las raíces provenientes de figuras anónimas que adquieren nombres y fechas volviendo a la vida. (Nía navega en las páginas de Secret Garden en nuestra cuenta Instagram)

Volvemos a París, donde vive y trabaja la fotógrafa Nia Diedla (1979) quien “como fotógrafa se interesa por la ausencia, las raíces, los árboles genealógicos, la infancia y el recuerdo inventado que tenemos de ella”. En el año 2015, un fortuito accidente se produce: sobre un autorretrato caen unas florecillas secas ocultando la mitad del rostro de Nia, cuando ella lo observa el nombre Maleza resuena en su interior, había encontrado título a una colección de imágenes varias que acumulaba desde el año 2009; lejos de su país de origen (Chile) ella se miraba cambiar, se observaba entre el aquí y el allá, se buscaba en sus antepasados, fotografiaba. A partir del título, Nía comenzó a construir las series de su proyecto, los capítulos, todo adquirió un nuevo sentido en el triaje constante de sus fotografías.

© Nía Diedla Maleza

Maleza, que significa Mala Hierba, se vuelve realidad en una primera exposición y Nía, apasionada de las maquetas, los papeles y las texturas, comienza a jugar con la construcción de un libro de fotos. Tenemos la suerte de hojear la primera de las maquetas creadas…

2018, el proyecto llega a manos del editor y fotógrafo chileno Miguel Ángel Felipe Fidalgo, de Ediciones La Visita, quien decide incluirlo como el título nº15 de la preciosa colección llamada “El rectángulo”, en homenaje al gran fotógrafo chileno Sergio Larraín. Convendría detenerse en la potencia visual de los números de esta colección, y en el trabajo constante y sosegado que realiza Felipe Fidalgo. Cada pequeño fotolibro está dotado de una personalidad única. Maleza, mide 11,5 x 15 cms, tiene 40 páginas, una cobertura en cartón kraft, y unas páginas interiores deliciosas al tacto. El libro viaja de Chile a París y ahora es una bonita colaboración transatlántica de 500 ejemplares, bilingües, entre Filigranes et La Visite.

(Alessandra nos muestra la edición de Maleza en nuestra cuenta Instagram)

Maleza es una búsqueda introspectiva de Diedla, una conexión con las raíces propias orquestada por la fotografía, un volverse a ver de niña caminando en un campo chileno de la mano de un padre, es el exilio, es sentirse mala hierba, que se poda pero que persiste, una flor que no es tal pero cuyo tallo es resistente.

© Nía Diedla Maleza (Mauvaise Herbe)

En los Rencontres d’Arles de este año, Nía y Alessandra se encuentran cada una en el libro de la otra, entre Cosmos y Summertime ambas fotógrafas se pasean en las páginas de sus propios libros, los ponen en la lista de deseos, utilizan instagram para hablar del trabajo de la otra pero jamás se cruzan. Yo, en el medio, descubro ambos trabajos, las entrevisto por separado y al sentarme a hojear cada libro descubro que hay algo que se ha establecido entre ellas. Las invito al diálogo.
(Alessandra recibe mi correo postal, Maleza estaba en su lista de libros a comprar desde los Rencontres d’Arles)

Le pregunto a una, Nía : ¿podrías tú ser una de las mujeres anónimas encontradas en una placa de vidrio de una brocante por Alessandra? Completamente, me responde.

¿Cuál sería el recuerdo que Alessandra inventaría sobre ti? Que me escondo, que huyo, que me muestro por pedazos, y que esa parte que se revela de mí es lúdica.

© Nía Diedla Maleza

Le pregunto a la otra, Alessandra : ¿no te parece que Maleza es como el desarrollo de una de las historias de tus mujeres anónimas?
Esta imagen de que Maleza es la historia de una de las mujeres que abandona su jardín para construir su propia historia es perfecta, me responde Alessandra, y continúa diciendo, pienso que ambas en nuestros libros intentamos hablar de algo del pasado que es muy importante re-descubrir en el presente. Lo que más me gusta de Maleza es que esta mujer, venida de otro tiempo con sus sábanas, sus vestidos, su espejo, su habitación, todo se encuentra en una atmósfera de ensueño en el que el Jardín se vuelve un deseo o un estado mental.

© Alessandra Calò Secret Garden une des femmes : Lucia

Es así como, en el mismo año, dos libros de foto se encuentran, siendo concebidos en puntos equidistantes, pero hablándose y comunicándose desde lejos a espaldas de sus propias autoras. Una muestra de que hay algo superior a nuestras creaciones cuando hablamos de la memoria, de los recuerdos, hay algo universal en la intimidad: todos estamos hechos de raíces, entonces, no es difícil encontrarse como árboles.

Nía Diedla
Su web
Alessandra Calò
Su web

Maleza está disponible en la web de Ediciones Filigranes y de Ediciones La Visita.
También estará disponible en el stand de Filigranes en Paris Photo 2018.
Precio de venta: 10€ sin gastos de envío.

Secret Garden está disponible en la web de Danilo Montanari Ediciones, durante el Festival Paris Photo, lo podréis encontrar en Polycopies en el stand de Tipi Books, así como en la Photo Paris Vintage Fair.
Precio de venta: 50 € o 350€ (Edición Colección) sin gastos de envío.
Actualmente, una exposición de Secret Garden tiene lugar en el Instituto Italiano de Cultura, en Madrid, del 10 de octubre al 20 de diciembre.

 

 

Escritora y fotógrafa, Oleñka Carrasco pondrá su acento al servicio de Viens Voir una vez al mes para descubrir fotolibros, libros de artistas, libros de foto-texto, así como editores independientes y festivales. Su principal interés: las tendencias del libro como objeto. Fanática de contar historias, ella se volverá nuestra guía de exploración en el descubrimiento del mundo de los libros.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com/ Oleñka está en Instagram

 

English Version…

 

The dialogue of the trees. Alessandra Calò and Nía Diedla

© Nia Diedla, Maleza

How to shape Memory and its roots? Our photobookist Oleñka Carrasco reveals it to us through two sensitive and profound photographic projects.

(Version française, Versión Española)

Two points equidistant. Hundreds of kilometres between one city and another, between one life and another. Two photographers and practically the same image: the metaphor of the construction of an intimacy through the leaves, the trunks, the trees.

Today, I would like to talk to you about the poetic encounter between two Secret Garden photobooks by the Italian photographer Alessandra Caló and Maleza by the Chilean photographer Nia Diedla.

This year, I have had the possibility of leafing through an infinite number of photo books as I pass through Fairs and Festivals, but on no occasion have I felt myself faced with such a coherent and profound dialogue between two photographic aesthetics, between two ways of counting memory, between two approaches to intimacy, memories and the construction of oneself.
For this reason, I decided to undertake the task of materializing this dialogue, of serving as a mediator allowing both books and their authors to meet. Here is the result.

© Oleñka Carrasco, Nía Diedla avec Secret Garden

Starting in Italy, Alessandra Caló (1977), is a photographer who lives and works in Regio Emilia, Italy. « Since the beginning of her career she has worked (…) on subjects related to memory, identity and the language of photography itself », using memory as a fundamental matter of work. Since 2014, Alessandra begins to collect old photographic negatives of anonymous women printed on glass plates. She visits flea markets around the world, endangered photographic studios, private collections and gathers more than 300 plates. Inspired by herbariums, she uses glass plates to build « tree visions » of these anonymous women, she imagines that the intimate construction of each of them can be reconstituted in her own garden, then leaves the words in charge of contemporary authors who write and describe in a narrative the history, a history, an invented memory, a re-appropriated identity.

© Alessandra Calò Secret Garden

With extreme subtlety, Alessandra chooses each paper, imagines the form, builds the model and edits the project in 2018 together with the publisher Danilo Montanari. The result is a pearl of 16x20cms of 106 pages printed in 200 numbered copies (100 in Italian version, 100 in English version) and 10 copies of collection.
The book aims to reproduce the gardens of 23 women, and the editorial result is one of supreme delicacy. To the touch, the change of texture, the pleasure of enjoying the different papers finely chosen and the form of binding that contains the history of each woman is a success.

© Alessandra Calò Secret Garden (édition collection)
© Alessandra Calò Secret Garden

We sail then, thanks to this book, in the re-appropriated memory, seeing the roots grow coming from anonymous figures that acquire names and dates returning to life. (Nía reading Secret Garden on our account Instagram)

We return to Paris, where the photographer Nia Diedla (1979) lives and works, who « as a photographer is interested in absence, roots, genealogical trees, childhood and the invented memory we have of her ». In the year 2015, a fortuitous accident takes place: on a self-portrait fall some dry flowers hiding the half of the face of Nia, when she observes it the name Maleza resounds in her interior, she had found title to a collection of several images that accumulated from the year 2009; far from her country of origin (Chile) she watched herself change, was observed between here and there, was looked for in her ancestors, photographed. From the title, Nía began to construct the series of her project, the chapters, everything acquired a new sense in the constant triage of her photographs.

© Nía Diedla Maleza

Maleza, which means weed, becomes reality in a first exhibition and Nía, passionate about models, papers and textures, begins to play with the construction of a book of photos. We are lucky enough to leaf through the first of the models created…

2018, the project reaches the hands of the Chilean editor and photographer Miguel Ángel Felipe Fidalgo, of Ediciones La Visita, who decides to include it as title nº15 of the precious collection called « El rectángulo », in homage to the great Chilean photographer Sergio Larraín. It would be convenient to stop in the visual power of the numbers of this collection, and in the constant and calm work that Felipe Fidalgo carries out. Each small photobook is endowed with a unique personality. Maleza, measuring 11.5 x 15 cms, has 40 pages, a cover in kraft cardboard, and some delicious inner pages to the touch. The book travels from Chile to Paris and is now a beautiful transatlantic collaboration of 500 bilingual copies between Filigranes and La Visite.

(Alessandra show us Maleza in our account Instagram)

Maleza is an introspective search for Diedla, a connection with one’s own roots orchestrated by photography, to see oneself again as a child walking in a Chilean countryside with a father’s hand, is exile, is to feel bad weed, pruned but that persists, a flower that is not such but whose stem is resistant.

© Nía Diedla Maleza (Mauvaise Herbe)

In this year’s Rencontres d’Arles, Nía and Alessandra meet in each other’s book, between Cosmos and Summertime both photographers stroll through the pages of their own books, put them on the wish list, use instagram to talk about each other’s work but never cross paths. I, in the middle, discover both works, I interview them separately and as I sit down to leaf through each book I discover that there is something that has been established between them. I invite them to dialogue.
(Alessandra show my post mail, Maleza was in her wishlist since Rencontres d’Arles)

I ask one, Nia: could you be one of the anonymous women found on a glass plate of a brocante by Alessandra? Completely, she answers me.

What would be the memory that Alessandra would invent about you? That I hide, that I run away, that I show myself in pieces, and that the part that reveals itself about me is playful.

© Nía Diedla Maleza

I ask the other one, Alessandra, don’t you think that Maleza is like the development of one of your anonymous women’s stories?
This image that Maleza is the story of one of the women who leaves her garden to build her own story is perfect, Alessandra responds to me, and goes on to say, I think that both of us in our books try to talk about something from the past that is very important to rediscover in the present. What I like most about Maleza is that this woman, who has come from another time with her sheets, her dresses, her mirror, her room, everything is found in a dreamlike atmosphere in which the Garden becomes a desire or a state of mind.

© Alessandra Calò Secret Garden une des femmes : Lucia

Thus, in the same year, two photo books meet, being conceived in equidistant points, but speaking and communicating from afar behind the backs of their own authors. A sign that there is something superior to our creations when we speak of memory, of memories, there is something universal in intimacy: we are all made of roots, so it is not difficult to find ourselves as trees.

Nía Diedla
Her web
Alessandra Calò
Her web

Maleza is available on the web de Ediciones Filigranes and Ediciones La Visita.
It will also be available at the Filigranes stand at Paris Photo 2018.
Selling price: 10€ without shipping costs.

Secret Garden is available on the web de Danilo Montanari Ediciones, during the Paris Photo festival you can find it at Polycopies stand of Tipi Books, and at the Photo Paris Vintage Fair.
Selling price: 50€ without shipping costs.
A sample of Secret Garden is currently on display at the Italian Institute of Culture in Madrid, from 10 October to 20 December.

 

 

Writer and photographer, Oleñka Carrasco will put her emphasis on the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com/ Oleñka is on Instagram

En attendant que les nuages parlent (Deuxième Partie)

in Rencontre
© Émeric Lhuisset, Tirée de la série Last water war, ruins of a future  / ﻞﺒﻘﺘﺴﻤﻟﺍ ﺏﺍﺮﺧ  ،ﻩﺎﻴﻤﻟﺍ ﺏﻭﺮﺣ ﺮﺧﺁ,
série de photographies du site archéologique de Girsu (Telloh) / Irak, 2016

Suite de l’entretien de notre chroniqueuse Silvy Crespo avec Émeric Lhuisset (première partie à lire ici), nouveau lauréat de la Résidence BMW, avec cette question-clef : pour quel public travaille le photographe ?

English version included below

Viensvoir : du coup cela pose la question de l’audience. A qui t’adresses-tu ? Pour qui produis-tu ?

Émeric Lhuisset : c’est toujours la grande question. Ce n’est pas parce qu’on expose dans une institution culturelle qu’on ne va toucher qu’un type de public ; on peut aussi sortir de l’institution. On peut réfléchir à plein de moyens de toucher un public très large. Après, on ne peut pas toucher tout le monde. Il ne faut pas non plus être utopiste, mais pour moi l’art je le vois vraiment comme une métaphore de la société dans laquelle il s’inscrit. En fin de compte pour moi l’artiste a un rôle à jouer dans la société, c’est à dire que l’artiste ne va pas directement changer les choses, il n’a pas ce pouvoir.

En revanche, l’artiste est un vecteur d’influence et, à travers la manière dont il va montrer les choses, il invite les gens à s’interroger et à porter un regard différent sur une problématique qui peut ensuite amorcer un tournant dans la société.

© Émeric Lhuisset, War game, combattant de l’Armée Syrienne Libre jouant à Counter Strike / vidéo 3’27 », en boucle /Syrie (province d’Idlib), août 2012

Je m’inscris dans le champ de l’art contemporain et dans celui de la photographie. D’ailleurs c’est intéressant parce que ces deux champs se rencontrent tout en étant différents. Je suis à cheval entre les deux. Je ne fais pas que de la photo, je fais aussi de l’installation, de la vidéo, etc… Quand je fais des projets où j’utilise Internet comme médium, on sort du champ de la photographie. Idem quand je fais des objets. Le milieu de l’art contemporain, comme celui de la photographie sont pour moi intéressant car malgré tout c’est quand même des milieux qui a une certaine audience, une certaine visibilité.

Quand tu exposes dans un grand musée, comme l’exposition que j’ai faite à la Tate Modern, beaucoup de gens voient ton travail. Idem pour mon exposition à l’Institut du Monde Arabe. Ce n’est pas forcément qu’un public « culturel » ; le public scolaire aussi par exemple est intéressant.

Je me rappelle que j’avais fais une exposition quand j’étais encore étudiant aux Beaux Arts, il y a plus de dix ans, à Main d’œuvre, un centre d’art à Saint-Ouen et j’avais présenté un projet mettant en relation jeux vidéos et zones de guerre.

© Émeric Lhuisset, « Mother fucker, burn! »,vidéo en caméra subjective (FPS), vidéo réalisée avec téléphone portable et fusil d’assaut AK47β /52’26 » en boucle, Paris (France), 2009

Des ados qui étaient venus avec leur classe et sont entrés à reculons, ont scotché sur ma pièce parce qu’elle utilisait des codes qui leur parlent. J’utilisais des codes du FPS (First Person Shooter). Tout ce qui est jeux vidéos en caméra subjective, ce sont des codes qu’ils avaient et du coup, la pièce leur parlait.
Même s’ils n’ont pas forcément compris toutes les subtilités du projet, en fin de compte il y a aussi des gens parfois qui sont spécialisés dans le milieu de l’art contemporain et qui vont passer à côté de ça parce qu’ils n’ont pas forcément les codes de ces jeux vidéos.
Mais c’est un projet qui les a touchés. Ils sont restés 40 minutes devant la vidéo qui dure une heure dans l’attente du tir. Ce sont les profs qui ont dû les faire partir, car ils devaient rentrer.
J’interviens beaucoup dans l’espace public parce que c’est un bon moyen de toucher le public le plus large possible. Avec Chebab, j’interviens sur les réseaux sociaux comme Instagram.


Capture d’écran de la page Instagram d’Émeric @emericlhuisset

Je donne aussi régulièrement des conférences. C’est un bon moyen pour ouvrir les gens vers mon travail et je ne donne pas des conférences que dans le milieu de l’art contemporain. J’en donne à la fois dans les milieux scolaires, universitaires, mais aussi en tant que géopoliticien ; j’en donne régulièrement dans le milieu de la géopolitique. C’est intéressant de voir des gens qui sont très tournés vers le milieu de la défense et qui, sans vouloir faire de généralités, ne sont pas forcément très ouverts sur la question de la création contemporaine ; cela permet à travers de problématiques géopolitiques qui leur parlent de les amener vers la création contemporaine et vers de nouvelles refléxions.


© Émeric Lhuisset, Sans Titre / fabrication de kippa avec keffieh /
projet réalisé et présenté dans le quartier de Morasha à la limite entre Jérusalem Ouest et Jérusalem Est, 2010

M’inscrire dans le milieu de l’art contemporain et de la photo me permet de mettre en place une économie autour de mes projets. Etre artiste est déjà en soi économiquement compliqué, mais en plus quand on traite de problématiques politiques et sociales qui ne sont pas forcément toujours consensuelles, c’est d’autant plus compliqué parce que quand bien même les gens, par exemple un collectionneur privé, apprécient le travail, ils n’ont pas forcément envie d’avoir chez eux une photo de combattants avec des kalachnikovs au dessus du canapé. Des entreprises ne vont pas vouloir financer un projet trop politique car elles ne vont pas vouloir se mouiller, notamment en termes d’image.

C’est aussi s’inscrire dans une histoire : je viens des Beaux Arts, j’ai étudié l’histoire de l’art entre autres. J’utilise plus la photographie que d’autres médiums. Pour moi la photo remonte aux grottes de Lascaux, ça s’inscrit dans l’histoire de l’art. Tout le monde n’est pas d’accord avec ça. Certains vont m’en vouloir si je dis ça (Rires). Dans mon travail je fais pas mal de références à l’histoire de l’art ce qui se traduit par des images assez picturales.

Viensvoir : tu dis que tu t’inscris dans une économie alors j’en profite pour rebondir sur le prix BMW. Peux-tu résumer pour les lecteurs de Viens Voir ce qu’est une résidence, ce que l’on recherche en tant qu’artiste en postulant à une résidence ? Qu’est ce que cela implique ?

Une résidence, ça peut être tout et n’importe quoi. On sort l’artiste de son atelier pour lui permettre de développer son projet. J’en fais peu, à moins que ce soit une résidence dont l’esprit s’inscrit dans ma démarche. Certaines résidences sont abusives ; c’est le cas parfois lorsque les artistes doivent eux-mêmes payer pour produire une pièce.

J’en fais très peu car j’ai mon atelier et je voyage beaucoup. S’il s’agit d’une résidence qui s’inscrit dans un projet que je veux développer alors je vais en profiter. C’est ce que j’ai pu faire dans une résidence en Afghanistan, à Kaboul avec la Turquoise Mountain Foundation.


© Émeric Lhuisset, Kandahar (réalisé en collaboration avec Aman Mojadidi avec l’aide de Pierre François Dubois pour le design) / ligne de mobilier nomade pour belligérants (assise) montable sur fusil d’assaut AK-47 (modèle
avec crosse pleine) / toile, bois, acier et mode d’emploi papier / 60 x 100 x 60 installé, 70 x 10 emballé / 60 x 100 x 60 installed, 70 x 10 packaged
Kaboul (Afghanistan) – Paris (France), 2010.

La résidence BMW est intéressante en raison du partenariat avec l’école des Gobelins qui dispose d’une équipe pédagogique dont le savoir et l’expertise technique me permettront de continuer à travailler sur mes cyanotypes. En dehors de cet aspect, la collaboration avec François Cheval m’aidera à développer mon projet grâce à son œil et à son expérience.
Elle est aussi intéressante en raison de sa visibilité ; c’est une résidence prestigieuse avec des expositions à la clé pendant les Rencontres d’Arles et à Paris Photo.
Une fois la résidence finie, quelle est la prochaine étape ?
J’ai toujours travaillé pour moi, même quand j’étais étudiant. La résidence m’aide à développer ce projet mais en parallèle j’ai beaucoup d’autres projets et notamment le prochain projet qui s’intitule « Quand les nuages parleront ». Je profiterai certainement un peu de l’aide des Gobelins pour avancer sur ce projet.

A la fin de l’entretien, je tente de lui tirer les vers du nez sur ce nouveau projet qui est top secret. Sans succès. Alors, il ne me reste plus qu’à attendre avec vous que les nuages parlent…

***Pour plus d’infos sur Emeric, c’est par ici : le site et l’Instagram : @emericlhuisset

 
 

English version

Waiting for the clouds to speak (Part 2)

Viensvoir: as a result, it raises the question of the audience. Who are you talking to? Who are you producing for?

Émeric Lhuisset: that’s always the big question. Just because you exhibit in a cultural institution does not mean that you will only reach one type of audience; you can also get out of the institution. There are many ways to reach a very wide audience that we can think of. After that, you can’t touch everyone. You don’t have to be utopian either, but for me art is something I really see as a metaphor for the society in which it is made. In the end, for me, the artist has a role to play in society, that is, the artist will not directly change things, he does not have this power.

On the other hand, the artist is a vector of influence and, through the way he will show things, he invites people to question themselves and to take a different look at a problem that can then initiate a change in society.

I belong to the field of contemporary art, of photography. Besides, it’s interesting because these two fields meet but are different. I’m in between the two. I don’t just take pictures, I also do installations and videos. When I do projects or use the Internet as a medium, we get out of the field of photography. Same when I make things. This contemporary art scene is interesting to me because, despite everything, it is still a place that has a certain audience, a certain visibility.

When you exhibit in a big museum, like my exhibition at the Tate Modern, many people see your work. The same goes for my exhibition at the Institut du Monde Arabe. It is not necessarily just a « cultural » audience; I am also interested in the audience coming from schools.

I remember that I had made an exhibition when I was still a student at the Beaux Arts, more than ten years ago, at Main d’oeuvre, an art centre in Saint-Ouen and I had presented a project connecting video games and war zones.

Some teenagers who had come with their class were reluctant and ended up totally absorbed by the work because it used codes that spoke to them. I was using FPS (First Person Shooter) codes. Subjective camera video games are codes they had and so the artwork engaged them.

Even if they have not necessarily understood all the subtleties of the project, in the end there are also people in the contemporary art world who are sometimes specialized and who will miss this because they do not necessarily have all the codes of these video games.

But it was a project that triggered them. They stayed 40 minutes in front of the one-hour video. It was the teachers who had to make them leave because they wanted to wait to see the final shot.

I intervene a lot in the public space because it is a good way to reach the widest audience possible. With Chebab, I work on social networks such as Instagram. I also give regular lectures. It’s a good way to open people to my work and I don’t just give lectures in the contemporary art world. I give them both in schools and universities; but also as a geopolitician, I regularly give them in the field of geopolitics and it is interesting to see people who are very focused on the defense sector and who, without wanting to make generalities, are not necessarily very open to the question of contemporary creation; this allows them to move towards that through geopolitical issues that talk to them.

Being part of the contemporary art and photography community allows me to build an economy around my projects. Being an artist is already economically complicated in itself, but when you deal with political and social issues that are not always consensual, it is all the more complicated because even if people, for example a private collector, appreciate the work, they do not necessarily want to have a picture of fighters with Kalashnikovs above the sofa. Companies will not want to finance a project that is too political because they will not want to get involved, especially in terms of image.

It is also about being part of a history: I come from the Beaux Arts, I studied art history among other things. I use photography more than other media. For me, photography goes back to the Lascaux caves, it is part of the history of art. Not everyone agrees with that. Some people will be angry with me if I say that (Laughs). In my work I make quite a few references to art history, which translates into quite pictorial images.

You say you pertain to an economy, so I’m taking this opportunity to question you on the BMW prize. Can you summarize for the readers of Viens Voir what a residency is, what we are looking for as an artist by applying for a residency? What does this mean?

A residence can be anything and everything. We take the artist out of his studio to allow him to develop his project. I don’t do a lot of residencies, unless it is a residence whose object corresponds to my approach. Some residencies are abusive; this is sometimes the case when artists must pay themselves for the production of a piece.

I do only few of them because I have my own workshop and I travel a lot. If it is a residence that matches a project that I want to develop, then I will take advantage of it. This is what I was able to do in a residence in Afghanistan, in Kabul, with the Kandahar Foundation.

The BMW residence is interesting because of the partnership with the Gobelins school, which has a teaching team whose knowledge and technical expertise will allow me to continue working on my cyanotypes. Apart from this aspect, the collaboration with François Cheval will help me to develop my project thanks to his eye and experience.

It is also interesting because of its visibility; it is a prestigious residence with exhibitions during the Rencontres d’Arles and Paris Photo.

Once the residency is over, what is the next step?

I have always worked for myself, even when I was a student. The residency helps me to develop this project but at the same time I have many other projects and in particular the next project which is called « Waiting for the clouds to speak ». I will ask for help from the Goblins to move forward on this project as well.

I’m trying to get him to talk more about this new project, which is top secret. Without success. So all I have to do now is wait with you for the clouds to speak.

C’est une belle vie que de chercher la beauté dans ce monde

in L'art au quotidien
© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

L’anglo-américaine Cig Harvey est la nouvelle lauréate du Prix Virginia 2018, prix attribué à une femme photographe. Elle nous commente quelques-unes de ses images les plus fortes et nous éclaire sur sa pratique photographique.

English version included below

Il est toujours question de photographie : comment on la fait ? Comment on la vit ? Pourquoi on la pratique ? Quest-ce qu’on y cherche ?
Personnellement, je dois reconnaître que, la plupart du temps, je la pense. Oh, pas à la manière du Penseur de Rodin, préparant longuement l’appui sur le déclencheur ou une analyse d’image. Plutôt comme quelqu’un qui s’intéresse surtout à la photographie pour sa valeur discursive, une sorte de parole visuelle.


Alors, croiser la pratique de Cig Harvey, nouvelle lauréate du prix Virginia (lire l’article précédent à propos du Prix) aussi physique que poétique, c’est se souvenir que la photographie peut être cette écriture directe, difficile à verbaliser, générée par les évènements du monde plutôt que cherchant à les expliquer.
Promenade commentée de l’exposition en compagnie de l’auteure.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Cig Harvey : quand je photographie, je recherche ces moments où on a le souffle coupé (pendant le reste de notre conversation, elle ne prononcera plus l’expression mais mimera seulement le geste, essayant de trouver sa respiration, la main posée sur la poitrine). J’ai lu une étude dans le Wall Street journal selon laquelle les personnes qui avaient trop souvent le souffle coupé pouvaient être amenées à souffrir de troubles psychologiques. Je voudrais retranscrire ces instants du corps, qui sont comme des réflexes et dont certains ont quelque chose à voir avec l’apparition de la beauté. Pour cette photo, je n’avais jamais vu un arc-en-ciel de si près, et le contraste avec le ciel d’orage m’a saisi. C’est évidemment une image prise sur le vif, non préméditée.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Cette fille perdue dans la neige, avec le blizzard qui souffle, c’est l’image de cette grande beauté au milieu d’un endroit effrayant, presque hostile. Le signe que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être. J’utilise la météo, l’atmosphère et les conditions lumineuses pour sublimer le quotidien.
Ce que j’aime dans la photographie et qui est très présent dans mon travail, c’est l’idée du temps. Je suis à l’affût de ces moments si fugaces de nos existences.
Viensvoir : vous voudriez que le spectateur ait le souffle coupé en regardant vos photos ?
Cig Harvey : ce serait fantastique, bien sûr, mais c’est peut-être trop demander, non ? Mon plus grand désir, ce serait que mes photos aident à apprécier ces choses de la vie de tous les jours.
C’est votre fille, je crois, sur la photo ?
Oui, je photographie souvent mes proches. Simplement parce que toutes ces photos sont ma vie. alors, il se trouve que j’ai une fille (on sent un amour infini quand elle parle d’elle) et que c’est une part très importante de ma vie. Et je crois que le jour où je suis devenue mère, je suis devenue une meilleure photographe.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Cette photo, contrairement à la majorité des autres, est une photo construite. Et c’est une bonne histoire aussi (rires), même si personne n’achète cette photo ! Il s’agit du dentier de mon beau-père, un vieux monsieur aujourd’hui. Quand il vient chez nous, il le laisse dans la salle de bains toute la nuit et comme contrairement à lui, je me lève tôt le matin (j’écris toujours le matin, avant que la maison ne soit réveillée : écrire, pour moi, c’est une manière d’accéder à mes idées), je passe devant ces dents… Je les ai prises et j’ai essayé de les photographier dans la cuisine, dehors, dans mon studio photo et finalement, je les mises devant un mur rose et là, ça a marché. Parce que cette couleur, c’est une forme d’innocence devant les dents du vieil homme, quelque chose d’un peu sinistre, mais en même temps, une sorte de sourire. Et je pense aussi à toutes les histoires que cette bouche pourrait raconter.
Vous retouchez beaucoup vos photos ?
Non, de simple retouches de contraste ou de couleur. Je suis vraiment obsédée par la couleur. Mais mon travail, plus que de fabriquer les images, c’est de les trouver, d’être ouverte à mes sens quand je photographie.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Je devais photographier ces spécimens pour un magazine. Ils sont arrivés par la poste, mais le transport les avait endommagés. Ils étaient à la fois si beaux et si abîmés, comme une métaphore de la vie, où tout peut aller bien et puis, brusquement, basculer. Je ne pouvais pas les réparer, mais leur rendre un peu de leur milieu naturel.
Vous photographiez chaque jour ?
Tous les jours. J’essaie essentiellement de fixer ce qui me touche et ce qui est important dans ma vie.

Le site du Prix Virginia.
L’exposition Cig Harvey se tient à l’espace Oppidum, 30 rue de Picardie, face au Carreau du Temple.
Le mercredi 24 octobre 2018 à 19h aura lieu une rencontre, animée par Caroline Broué, journaliste et productrice à France Culture, avec Siân Davey, lauréate du Prix Virginia 2016 et les éditions be-pôles.

 
 

English version

It is a beautiful life to seek beauty in this world

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Anglo-American Cig Harvey is the new winner of the 2018 Virginia Prize, awarded to a female photographer. She comments on some of her most powerful images and enlightens us on her photographic practice.

It’s always about photography: how do you do it? How does it feel? Why do we practice it? What are we looking for?
Personally, I have to admit that most of the time I think it. Oh, not like Rodin’s Thinker, preparing for a long press of the shutter button or an image analysis. More like someone who is mainly interested in photography for its discursive value, a kind of visual speech.

So, to cross the practice of Cig Harvey, the new winner of the Virginia Prize (previous article about the Prize), both physical and poetic, is to remember that photography can be this direct writing, difficult to verbalize, generated by world events rather than seeking to explain them.
Commented walk of the exhibition with the author.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Cig Harvey: when I photograph, I look for those moments when we are breathless (during the rest of our conversation, she will no longer pronounce the expression but will only mimic the gesture, trying to find her breath, her hand on her chest). I read a study in the Wall Street journal that said that people who were too often out of breath could suffer from psychological disorders. I would like to transcribe these moments of the body, which are like reflexes and some of which have something to do with the appearance of beauty. For this picture, I had never seen a rainbow so close up, and the contrast with the stormy sky caught me. It is obviously an image taken on the spot, not premeditated.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

This girl lost in the snow, with the blizzard blowing, is the image of this great beauty in the middle of a frightening, almost hostile place. A sign that things are not always what they seem. I use the weather, the atmosphere and the light conditions to enhance everyday life.
What I like about photography and which is very present in my work is the idea of time. I am on the lookout for such fleeting moments in our lives.
Viensvoir: would you like the spectator to be breathless when looking at your photos?
Cig Harvey: That would be fantastic, of course, but maybe it’s too much to ask, right? My greatest wish would be that my photos help to appreciate these things in everyday life.
Is that your daughter, in the picture?
Yes, I often photograph my loved ones. Simply because all these photos are my life. So it just so happens that I have a daughter (you can feel an infinite love when she talks about her) and that it is a very important part of my life. And I think the day I became a mother, I became a better photographer.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

This photo, unlike most others, is a constructed photo. And it’s a good story too, even if no one buys this picture (laughs)! It’s my stepfather’s dentures, an old man today. When he comes to our house, he leaves it in the bathroom all night and unlike him, I get up early in the morning (I always write in the morning, before the house is awake: writing, for me, is a way to access my ideas), I walk past these teeth… I took them and tried to photograph them in the kitchen, outside, in my photo studio and finally, I put them in front of a pink wall and there it worked. Because this color is a form of innocence in front of the old man’s teeth, something a little sinister, but at the same time, a kind of smile. And I also think of all the stories that this mouth could tell.
Do you retouch your photos a lot?
No, simple retouching of contrast or color. I’m really obsessed with color. But my job, more than making images, is to find them, to be open to my senses when I photograph.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

I was supposed to photograph these specimens for a magazine. They arrived by post, but the transport had damaged them. They were at the same time so beautiful and so damaged, like a metaphor of life where everything can go well and then, suddenly, change. I couldn’t fix them, but I could give them back some of their natural environment.
Do you photograph every day?
Every day. I try to photograph what touches me and what is important in my life.

En attendant que les nuages parlent, Rencontre avec Émeric Lhuisset (1ère partie)

in Rencontre
© Émeric Lhuisset, L’Autre Rive, Iraq, Turquie, Grèce, Allemagne, France, Danemark, Syrie, 2010 – 2018

Notre chroniqueuse Silvy Crespo est partie à la rencontre du nouveau lauréat de la Résidence BMW, Émeric Lhuisset : plongée dans la démarche créative d’un artiste aussi entier que singulier.

English version included below

Juillet 2018.

Ce jour là, pas un seul nuage n’obscurcit le ciel bleu arlésien. Je suis arrivée la veille et déjà la chaleur a raison de moi, et de mon déodorant. Je n’ai qu’une envie : me mettre au frais en sirotant du rosé, mais à défaut de pouvoir m’adonner pleinement à un farniente intensif, je chasse l’ombre.

Aussi, lorsque votre bookista préférée, Olenka, me propose une virée chez Monoprix pour faire les soldes et, accessoirement, découvrir les livres sélectionnés pour les prix Livre de l’Année et Luma Dummy Book Award, j’accepte.

Sur place, l’air est lourd et la quantité de livres alignés en rang d’oignons me donne le vertige. Je me réfugie donc dans un ouvrage que j’aime*, histoire de retrouver un peu de plaisir à être là. Je suis absorbée dans ma lecture quand je crois entendre une voix.

Oui, une personne s’adresse à moi et m’interroge sur le livre que je tiens entre mes mains. Erreur fatale ; je suis une grande bavarde. Mais cela n’a pas l’air de déranger mon interlocuteur, lequel me recommande au passage de passer une tête à l’exposition « Grozny : neuf villes » montrant l’œuvre collective des trois photographes Olga Kravets, Maria Morina et Oksana Yushko**.

Nous finissons tout de même par nous présenter et j’apprends que la personne qui se tient en face de moi n’est autre qu’Emeric Lhuisset, lauréat de la résidence BMW 2018 et dont je connaissais certaines images de la série « Théâtre de guerre », réalisée en Irak.

Le jour même, je propose à Emeric de le rencontrer dans son atelier parisien pour prolonger notre conversation et en savoir un peu plus sur ce Jack Bauer de la photo. Une semaine plus tard, me voilà donc, de bon matin, à la porte de son antre, doigt pressé sur le bouton d’interphone, décidée à le faire parler.

Émeric Lhuisset par Silvy Crespo

Mais commençons par le commencement.

Emeric, qui est diplômé de l’Ecole des Beaux Arts de Paris et de l’Ecole Normale Supérieure Ulm – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, est un artiste plasticien dont le travail aborde essentiellement des problématiques géopolitiques.

Comme il se plait à l’indiquer, sa démarche se veut avant tout anthropologique. A la manière d’un chercheur, il va dans un premier temps « produire un travail de recherche théorique qui consiste à lire des ouvrages sur le sujet, à rencontrer des chercheurs spécialisés dans le domaine abordé et à faire du suivi presse ».

Dans un deuxième temps, lorsqu’il commence à avoir une bonne connaissance théorique de son sujet, il va faire un travail d’enquête de terrain, directement auprès de personnes concernées, afin de tenter de visualiser ce qui les a conduites à une situation donnée. Il s’agit pour lui de comprendre « à quoi ressemble leur quotidien », ainsi que de « connaître leurs aspirations ». Ce n’est qu’une fois ces deux étapes accomplies, et uniquement s’il « pense avoir un regard pertinent » qu’il va produire une œuvre qui sera la retranscription plastique de cette analyse.

Bien qu’il ait réalisé quelques projets en Europe, notamment en Ukraine, et en Amérique Latine, sa zone géographique de prédilection demeure le Moyen-Orient.

Pourquoi le Moyen-Orient ?

J’ai commencé au Moyen Orient parce qu’au tout début de ma carrière d’artiste je n’avais pas d’autres ressources que le RSA (Revenu de Solidarité Active). Je m’intéressais à des questions de géopolitique. Or, il s’avère que le Moyen-Orient est une zone particulièrement riche au niveau géopolitique et en même temps, il est facile de s’y rendre. Un Paris-Istanbul, hors saison, ne coûte pas cher et le reste du voyage s’effectue en bus. Je prenais donc le bus pour l’Irak ce qui me permettait d’aller sur le terrain sans avoir d’argent. A force de travailler dans la région, j’y ai tissé tout un réseau et je m’y suis fait beaucoup d’amis. Au fur et à mesure, il s’est passé de plus en plus de choses et du coup, j’ai continué à travailler là-bas. Mais je ne travaille pas que là-bas. J’ai aussi fait d’autres projets dans d’autres endroits, en France, en Ukraine. J’ai travaillé un petit peu en Amérique du Sud. Mais c’est vrai que le Moyen-Orient c’est une zone que j’aborde plus particulièrement.

Le Moyen-Orient nous est présenté comme une zone dangereuse. N’as tu pas éprouvé, à un moment ou à un autre, des appréhensions ?

Cela fait maintenant quinze ans que je travaille dans cette région qui m’est désormais familière. Je n’ai plus du tout de difficultés. J’ai réussi à passer outre les stéréotypes et les clichés que je pouvais avoir nourris en grandissant en banlieue parisienne au contact de mes copains, dont beaucoup appartenaient à la diaspora Nord-Africaine, Algérie, Tunisie, Maroc. Ma grand-mère elle-même a vécu un certain temps en Tunisie, notamment pendant la guerre puisqu’elle avait quitté la France au moment où les allemands sont entrés sur le territoire français. J’étais donc déjà plutôt sensible à la « culture arabe », même si, honnêtement, je n’en connaissais pas grand chose.

C’est vrai que les tous premiers projets que j’ai faits, je les ai souvent faits de manière maladroite. J’avais vingt ans, j’étais encore très jeune, très méconnaissant et maladroit. Mais j’avais la volonté de découvrir et de comprendre. D’ailleurs, j’ai produit assez peu de choses, j’ai surtout essayé de comprendre, de voir. C’est encore le cas aujourd’hui. Quand je suis sur le terrain, je passe énormément de temps et je produis peu globalement.

Il m’arrive fréquemment de passer plusieurs mois, de ne faire aucune image, de revenir en France et puis de repartir, de repasser du temps, peut-être produire une ou deux images, puis revenir. Et c’est en ce sens là aussi que je parle d’une approche anthropologique et non pas journalistique parce que je n’ai pas derrière moi un journal qui sollicite de ma part un certain type d’images. J’ai le luxe d’avoir le temps pour moi et le temps de comprendre, de réfléchir sur ce que je peux avoir à dire, le luxe de ne rien dire si je pense que je n’ai rien d’intéressant à dire.

C’est exceptionnel d’entendre ça. Es-tu conscient qu’à l’heure ou le milieu de l’art, et le milieu de la photo notamment, est un peu devenu comme l’industrie de la mode, avec des cycles de production, comme les concours par exemple, comment le vis-tu ? Car certains ont du mal à se détacher de cette pression grandissante vis à vis de l’artiste et du photographe pour produire constamment ?

Je suis assez détaché de tout ça. Les concours j’en fait aussi. Si l’un de mes projets peut correspondre à l’objet de l’un de ces concours tant mieux. Si j’ai choisi d’être artiste c’est parce que c’est à mon sens ce qui m’offre le plus de liberté. Pour moi c’est quelque chose d’essentiel : c’est pouvoir faire ce que je veux, quand je veux, comme je veux, et prendre le temps de faire ce que je fais.

Si je n’avais pas le temps pour moi, je ne pourrais pas faire ce que je fais. Ce sont des projets qui nécessitent un degré d’investissement, de confiance et d’intimité des gens avec lesquels je travaille qui ne pourraient pas se faire en trois semaines. Je prends mon temps et je trouve que c’est bien de prendre son temps. Cela donne du recul par rapport à son propre travail et puis cela permet de faire vivre chaque projet, de le penser non seulement en-dedans, dans le cadre d’un espace d’exposition, mais aussi en dehors, dans l’espace public qui devient alors espace d’intervention. J’aime bien réfléchir et penser à la meilleure manière de montrer mes projets.

J’ai affiché dans l’espace public en Colombie et en Irak. Pour ce dernier projet, « J’entends sonner les cloches de ma mort », qui est
 une installation en hommage à Sardasht Osman,
les photographies ont été tirées sur papier salé non fixé et collées dans l’espace urbain, disparaissant progressivement à la
lumière du soleil.

© Émeric Lhuisset, J’entends sonner les cloches de ma mort,
Irak, 2011 – 2012

En 2010, lorsque j’étais en Irak, j’étais logé sur le campus de l’université de Salahaddin et quelques jours après mon arrivée, l’un des étudiants a été kidnappé juste devant l’université. Il se trouve que j’étais le seul occidental. Pas mal d’amis de cet étudiant sont venus me voir et m’ont pris à témoin. Ils m’ont dit que Sardasht écrivait des articles dans lesquels il dénonçait la corruption dans le pouvoir local, raison pour laquelle il a été kidnappé. Ils m’ont montré son dernier article intitulé « J’entends sonner les cloches de ma mort » et dans cet article il explique qu’il a reçu des menaces de mort et que s’il continue à écrire il sera tué, mais qu’il ne va pas fuir, il ne va pas arrêter d’écrire et il est prêt à affronter ses bourreaux et il espère que sa mort aidera à défendre ses idées. Quelques jours plus tard son corps a été retrouvé dans la rue. Il avait été exécuté.

J’ai voulu lui rendre hommage parce que c’était la moindre des choses que je puisse faire face à cette situation. Pour cette raison, ses amis m’ont introduit auprès de sa famille. J’ai passé pas mal de temps avec son grand frère. Ils m’ont donné beaucoup d’images et de vidéos de Sardasht et j’ai récupéré l’une de ses photos. Je suis rentré en France. J’en ai fait des tirages sur papier salé au format A3, des tirages que je n’ai pas fixés et pour les un an de sa mort, je suis retourné en Irak. Tôt le matin, lorsqu’il faisait encore nuit, je suis allé coller son portrait dans les rues. Quand les gens sortaient, ils tombaient nez à nez avec son portrait et puis progressivement quand le soleil a commencé à se lever les images se sont mises à disparaître pour laisser place à des rectangles noirs.

© Émeric Lhuisset, J’entends sonner les cloches de ma mort, Irak, 2011 – 2012

Pour la série « Cent portraits de Maydan », je suis allé dans le Donbass, dans la région de Donetsk, six mois après la révolution, coller les portraits et les questionnaires des révolutionnaires de manière à ce que les gens qui sont sous l’affluence de la propagande russe voient, en dehors de toute forme de propagande, qui étaient vraiment les gens de Maydan. Là encore, on est dans un collage dans un espace public.

© Émeric Lhuisset, série de 100 portraits de volontaires du mouvement Maydan, Kiev (Ukraine), février 2014

C’est très important pour moi. Là par exemple, on parle de collage dans l’espace public, on parle de quelque chose de physique, mais par exemple j’ai fait une vidéo en Syrie ou j’ai filmé les 24 heures de la vie d’un combattant rebel chebab et cette vidéo je la présente en temps réel.

C’est une caméra qui est fixée sur le torse du combattant. C’est un plan séquence de vingt quatre heures. Quand les gens viennent la voir à 8 heures du matin, il est 8 heures du matin pour le combattant. Avec le recul, je me suis dit que présenter cette vidéo comme ça, c’est très intéressant, mais je pense que je n’arrive pas à toucher assez de monde. Donc je vais continuer de la présenter de cette façon, mais j’ai aussi réfléchi à un autre moyen de toucher plus de monde tout en gardant l’essence du projet qui est cette idée d’un quotidien, de quelque chose de très long. Je me suis saisi de la plateforme Instagram ; tous les jours je fais une capture d’écran d’une minute de la vie de ce combattant que je poste en temps réel.

© Émeric Lhuisset, Chebab (extrait), plan séquence d’une journée de la vie d’un combattant de l’Armée Syrienne Libre,
camera subjective, 24h en boucle diffusé en temps réel, Province d’Alep et d’Idlib (Syrie), août 2012

Je me suis donc lancé dans un projet de quatre ans. Cela va correspondre à 2440 images, mais je trouve que c’est un moyen intéressant de montrer le projet. Comment montrer ? Comment donner à voir ? Ces questions sont pour moi aussi importantes que le contenu du travail lui même.

Fin de la première partie

*Le livre : « Setting The Stage : North Korea » by Eddo Hartmann, Hannibal Publishing
** « Grozny : Nine Cities » by Olga Kravets, Maria Morina et Oksana Yushko
***Pour plus d’infos sur Emeric, c’est par ici.
Instagram : @emericlhuisset

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle ira dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

 
 

English version

Waiting for the clouds to speak
(Part 1)

Our editor Silvy Crespo went to meet the new BMW Residence winner, Émeric Lhuisset: immersed in the creative process of an artist as whole as he is unique.

July 2018.

That day, not a single cloud darkens the Arlesian blue sky. I arrived the day before and the heat is already killing me and my deodorant. I only want to stay cool and sip rosé, but since I can’t fully indulge in intensive idleness, I try to look for the shade.

So, when your favorite bookista, Olenka, offers me to go to Monoprix to do the sales and, incidentally, discover the books selected for the Book of the Year and Luma Dummy Book Award, I accept.

There, the air is heavy and the quantity of books lined up like a row of onions makes me dizzy. So I take refuge in a book I like*, just to enjoy being there. I am absorbed in my reading when I think I hear a voice.

Yes, a person addresses me and asks me about the book I am holding in my hands. Big mistake; I’mvery talkative. But this does not seem to bother my interlocutor, who recommends that I visit the exhibition « Grozny: nine cities » showing the collective work of the three photographers Olga Kravets, Maria Morina and Oksana Yushko**.

We finally introduce ourselves and I learn that the person standing in front of me is none other than Emeric Lhuisset, winner of the BMW 2018 residency and of whom I knew some images from the « Theatre of War » series, produced in Iraq.

The same day, I suggest to Emeric to meet him in his Parisian atelier to extend our conversation and learn a little more about this Jack Bauer of photography. A week later, here I am, early in the morning, at the door of his den, with my finger pressed on the intercom button, determined to make him talk.

But let’s start at the beginning.

Emeric, who is a graduate of the Ecole des Beaux Arts de Paris and the Ecole Normale Supérieure Ulm – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, is a visual artist whose work mainly addresses geopolitical issues.

As he likes to point out, his approach is above all anthropological. Like a researcher, he will first start to « produce theoretical research work consisting of reading books on the subject, meeting researchers specialized in the field concerned and reading the newspapers ».

After this first step, when he starts to have a good theoretical knowledge of his subject, he will do a field survey, directly with the people concerned, in order to try to visualize what led them to a given situation. He aims at understanding « what their daily lives look like », as well as « knowing their aspirations ». It is only once these two steps have been completed, and only if he « thinks he has a relevant view » that he will produce a work that will be the plastic transcription of his analysis.

Although he has carried out a few projects in Europe, notably in Ukraine and Latin America, his preferred geographical area remains the Middle East.

Why the Middle East?

I started in the Middle East because at the very beginning of my artistic career I had no other resources than the RSA (Revenu de Solidarité Active). I was interested in geopolitical issues. However, it turns out that the Middle East is a particularly rich area when it comes to geopolitics and at the same time, it is easy to get there. A Paris-Istanbul, out of season, is not expensive and the rest of the trip is by bus. So I took the bus to Iraq, which allowed me to go to the field without having any money. By working in the region, I have built up a whole network and made many friends. As time went on, more and more things happened and so I continued to work there. But I don’t just work there. I also did other projects in other places, in France and Ukraine. I worked a little bit in South America. But it is true that the Middle East is an area that I am particularly concerned about.

The Middle East is presented to us as a dangerous area. Haven’t you ever been apprehensive to work there?

I have been working in this region for fifteen years now and I am now familiar with it. I no longer have any difficulties. I managed to overcome the stereotypes and clichés that I could have nurtured by growing up in the Paris suburbs with my friends, many of whom belonged to the North African diaspora, Algeria, Tunisia, Morocco. My grandmother herself lived in Tunisia for some time, especially during the war, since she had left France when the Germans entered French territory. So I was already quite sensitive to « Arab culture », even though, honestly, I didn’t know much about it.

It is true that the very first projects I did, I often did them in a clumsy way. I was twenty years old, I was still very young, very ignorant and clumsy. But I had the will to discover and understand. Moreover, I have produced relatively few things, I have mainly tried to understand, to see. This is still the case today. When I am on the field, I spend a lot of time and produce little overall.

It often happens to me to spend several months, not to make any images, to come back to France and then to leave again, to spend time again, perhaps to produce one or two images, then to come back. And it is in this sense that I speak of an anthropological approach and not a journalistic one because I do not have behind me a newspaper that asks me for a certain type of images. I have the luxury of having the time for myself and the time to understand, to think about what I may have to say, the luxury of not saying anything if I think I have nothing interesting to say.

It’s exceptional to hear that. Are you aware that at a time when the art world, and the photography world in particular, has become a like the fashion industry, with production cycles, like competitions for example, how do you feel about it? Because some people find it difficult to detach themselves from this growing pressure on the artist and the photographer to produce constantly?

I’m pretty detached from all this. I also do contests. If one of my projects can fit into the scope of one of these competitions, great. If I have chosen to be an artist, it is because I believe it is what gives me the most freedom. For me it is something essential: it is to be able to do what I want, when I want, how I want, and take the time to do what I do.

If I didn’t have time for myself, I couldn’t do what I do. These are projects, that require a degree of commitment, trust and intimacy from the people I work with, that could not be done in three weeks. I take my time and I think it’s good to take your time. This gives perspective to one’s own work and then allows one to bring each project to life, to think about it not only inside, within the framework of an exhibition space, but also outside, in the public space which then becomes an intervention space. I like to think and reflect on the best way to show my projects.

I have pasted in the public space in Colombia and Iraq. For this last project, “I heard the first ring of my death”, which is an installation in homage to Sardasht Osman, the photographs were printed on unfixed salted paper and pasted in the urban space, gradually disappearing at the sunlight.

In 2010, when I was in Iraq, I was housed on the campus of Salahaddin University and a few days after my arrival, one of the students was kidnapped just outside the university. At that time, I was the only Westerner. A lot of friends of this student came to see me and engaged me to take action. They told me that Sardasht wrote articles in which he denounced corruption amongst local authorities, which is why he was kidnapped. They showed me his latest article entitled “I heard the first ring of my death” and in this article he explains that he has received death threats and that if he continues to write he will be killed, but that he will not run away, he will not stop writing and he is ready to face his executioners and he hopes that his death will help to defend his ideas. A few days later his body was found on the street. He had been executed.

I wanted to pay tribute to him because it was the least I could do in such a situation. For this reason, his friends introduced me to his family. I spent a lot of time with his older brother. They gave me a lot of pictures and videos of Sardasht and I took one of his pictures back. I returned to France. I made prints of them on salted paper in A3 format, prints that I didn’t fix and on the first anniversary of his death, I returned to Iraq. Early in the morning, when it was still dark, I went to paste his portrait in the streets. When people came out, they came face to face with his portrait and then gradually when the sun began to rise the images began to disappear to give way to black rectangles.

For the series « One Hundred Portraits of Maydan », I went to the Donbass, in the Donetsk region, six months after the revolution, to paste the portraits and questionnaires of the revolutionaries in such a way that people who are under the influence of Russian propaganda see, outside any form of propaganda, who the people of Maydan really were. Here again, we are in a collage in a public space.

This is very important to me. We are talking about collage in public space, we are talking about something physical, but for example I made a video in Syria in which I filmed the 24 hours of the life of a Chebab rebel and I show this video in real time.

It’s a camera that’s fixed to the fighter’s chest. It’s a twenty-four-hour sequence shot. When people come to see it at 8 a.m., it is 8 a.m. in the life of the rebel. Looking back, I thought that presenting the video like this is very interesting, but I don’t think I can reach enough people. So I will continue to present it in this way, but I have also thought about another way to reach more people while keeping the essence of the project, which is this idea of a daily life, of something very long. I used the Instagram platform; every day I take a screenshot of one minute of this rebel’s life that I post in real time.

So I embarked on a four-year project. It will correspond to 2440 images, but I find it an interesting way to show the project. How to show? How to give something to see? These questions are as important to me as the content of the work itself.

Dave Heath et son sujet, pour questionner la photographie

in Exposition

Dave Heath, Washington Square, New York, 1960 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto

English version included below
Rien de mieux qu’un photographe inconnu pour interroger la photographie. Mais inconnu, Dave Heath ne devrait pas le rester très longtemps…

Découvrir un nouveau photographe est toujours un plaisir pour les spectateurs et une aubaine pour ses inventeurs (au sens archéologique du terme) : il n’est qu’à voir l’élasticité avec laquelle les photos de Vivian Maier se plient à des analyses psychologico-esthétiques et à des discours artistiques opportunistes évacuant parfois d’importantes parties de son corpus.

Dave Heath, lui, n’est pas tout à fait un inconnu. Lors de la présentation, Diane Dufour, co-directrice du Bal avec Christine Vidal, l’a qualifié de « photographer’s photographer ». L’expression empruntée au monde la musique (très utilisée dans le jazz), dit bien ce qu’elle veut dire : un musician’s musician, c’est un musicien admiré par les musiciens, un secret bien gardé, quelqu’un adoubé par sa profession plus que par le public. Ça ne nourrit pas forcément son homme, mais ça console un peu… Et si l’artiste persiste, il n’est pas exclu qu’une notoriété tardive (voire post-mortem) vienne finalement le consacrer. L’histoire de l’art est aussi faite d’histoires racontables.

L’histoire de Dave Heath (1931-2016), comme beaucoup d’autres, est faite d’élans, de périodes créatives intenses et de temps d’arrêt,. Jusqu’à l’abandon de la pratique photographique à partir de 1970, pour se consacrer à l’enseignement de la photographie, ce qui, après tout, est une autre manière de la pratiquer.

Dave Heath, Sesco, Corée, 1953-1954 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto

Entre-temps, deux ensembles majeurs auront vu le jour : les images réalisées lors de son incorporation dans l’armée sur le terrain de la guerre de Corée, en 1952, dans lesquelles on retrouve les poses et les atmosphères méditatives qui seront sa marque de fabrique la plus forte ; et A Dialogue With Solitude, publié en 1961, dans lequel va se déployer ce détournement d’une forme de street photography vers un univers mélancolique, presque funèbre, dans la grande tradition des arts américains de la première partie du XXème siècle : des peintures de Edward Hopper au désenchantement du film noir, le rêve américain a du plomb dans l’aile…

Alors, Dave Heath dévisage les hommes et les femmes des villes. Mais pas dans un pur face-à-face, plutôt au moment où ces figures sont absorbées dans leurs pensées, une manière de s’échapper du réel pour rejoindre leur monde intérieur (paysages intérieurs, c’était déjà le nom que Dave Heath avait donné à ses photos de Corée). Ce thème de l’absorbement, brillamment théorisé par le philosophe Michael Fried (Pourquoi la photographie a aujourd’hui force d’art, paru chez Hazan en 2013), éloigne cette photographie de toute forme de réalisme. L’image photographique montre bien du réel, mais elle dévoile surtout un inconnaissable : le monde intérieur de chacun. Elle nous fait entrer dans le monde réel pour nous montrer à quel point nous nous en détournons à chaque instant. L’autre et son monde intérieur, nous ne le rencontrerons jamais vraiment.

Dave Heath, Chicago, 1956 © Dave Heath / Courtesy Michael Torosian

Cette rencontre impossible est presque le thème principal de Dave Heath, probablement trop absorbé lui-même dans cette quête personnelle pour devenir un grand témoin de l’histoire de son époque. Mais c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans une autre manière d’approcher son sujet. Celle de ne pas forcément viser directement la grande histoire ou le discours engagé, mais de choisir de porter son regard sur le coin de la rue, sur le réel à portée de main, à portée des yeux. De délaisser le pittoresque ou le spectaculaire pour donner toute son épaisseur au quotidien, au banal.
L’exposition présente plusieurs films en écho à cette approche que l’on retrouve aussi largement dans la littérature américaine, que ce soit dans le réalisme journalistique de Truman Capote, dans les extraordinaires récits/portraits de Joseph Mitchell ou même dans la Trilogie de New-York de Will Eisner, un des grands maîtres de la bande dessinée.

Dave Heath, Métro aérien à Brooklyn, New York, 1963 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto

Dave Heath tirait lui-même ses photos, allant parfois jusqu’à interprétation du tirage très expressive, insistant sur la lumière pour sublimer son sujet. Ces photos-là sont peut-être les plus fortes de l’exposition. Elles sont aussi celles qui posent le plus question par rapport aux « sujets » de Dave Heath et par rapport à toute pratique photographique : est-il besoin de sublimer son sujet par une lumière singulière ou par des effets de tirage pour qu’il nous touche ? Ne saurions-nous nous contenter du réel ? Avons-nous besoin que quelque phénomène lumineux ou atmosphérique lui donne sa valeur ?

C’est tout l’intérêt de la découverte d’un corpus méconnu : que le regard ne soit pas formaté par une pensée commune, mais prêt à plonger dans les questionnements les plus radicaux.

 
L’exposition DAVE HEATH, DIALOGUES WITH SOLITUDES se tient au BAL jusqu’au 23 décembre 2018
Informations pratiques ici.
 
 
English version

There is nothing better than an unknown photographer to question photography. But unknown, Dave Heath shouldn’t stay that way very long….

Discovering a new photographer is always a pleasure for the spectators and a godsend for its inventors (in the archaeological sense of the term): just look at the elasticity with which Vivian Maier’s photographs bend to psycho-esthetic analyses and opportunistic artistic discourses, sometimes removing important parts of her corpus.

Dave Heath is not quite a stranger. During the presentation, Diane Dufour, co-director of the Ball, described him as a « photographer’s photographer ». The expression borrowed from the world of music (widely used in jazz), says what it means: a musician’s musician is a musician admired by musicians, a well-kept secret, someone adoubé by his profession more than by the public. It doesn’t necessarily feed his man, but it consoles him a little… And if the artist persists, it is not excluded that a late notoriety (or even post-mortem) will finally consecrate him. Art history is also about telling stories.

Dave Heath’s (1931-2016) story, like many others, is made up of impulses, intense creative periods and downtime. Until the abandonment of photographic practice from 1970, to devote himself to teaching photography, which, after all, is another way of doing it.

In the meantime, two major ensembles have emerged: the images created when he was incorporated into the army during the Korean War in 1952, in which we find the poses and meditative atmospheres that will be his strongest trademark; and A Dialogue With Solitude, published in 1961, in which this diversion from a form of street photography to a melancholy, almost funeral universe will take place in the great tradition of American art in the first part of the 20th century: from Edward Hopper’s paintings to the disenchantment of film noir, the American dream is deteriorating…

So Dave Heath stares at the men and women in the cities. But not in a pure face-to-face encounter, rather at the moment when these figures are absorbed in their thoughts, a way to escape from reality to reach their inner world (inner landscapes, that was already the name Dave Heath had given to his pictures of Korea). This theme of absorption, brilliantly theorized by the philosopher Michael Fried (Why photography matters as art as never before, published in 2013), moves this photography away from any form of realism. The photographic image shows reality, but above all it reveals an unknowable: the inner world of each person. It brings us into the real world to show us how much we are turning away from it at every moment. The Other and his inner world, we will never really meet him.

This impossible encounter is almost Dave Heath’s main theme, probably too absorbed himself in this personal quest to become a great witness to the history of his time. But it is also because it is part of another way of approaching its subject. That of not necessarily aiming directly at the great story or the committed discourse, but choosing to look at the corner of the street, at reality within reach. To abandon the picturesque or spectacular to give all its depth to the everyday, to the banal.

The exhibition presents several films that echo this approach, which is also widely found in American literature, whether in the journalistic realism of Truman Capote, in the extraordinary stories/portraits of Joseph Mitchell or even in the New York Trilogy of Will Eisner, one of the great masters of comics.

Dave Heath printed his own photos, sometimes going so far as to interpret the very expressive print, insisting on light to sublimate his subject. These photos may be the strongest in the exhibition. They are also the ones that raise the most questions about Dave Heath’s « subjects » and about any photographic practice: is it necessary to sublimate one’s subject by a singular light or by the effects of printing so that it touches us? Can we not be satisfied with reality? Do we need some luminous or atmospheric phenomenon to give it its value?

This is the whole point of discovering a little-known corpus: that the gaze should not be formatted by a common thought, but ready to dive into the most radical questions.

 
DAVE HEATH,DIALOGUES WITH SOLITUDES, SEPTEMBER 14 – DECEMBER 23, 2018, LE BAL (website)

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