Le blog de Bruno Dubreuil

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Où est le paysage ?

in Cours/Workshop

Il semblerait que le paysage soit devenu un mot-valise : tout est paysage. Ou tout serait susceptible de se constituer en paysage.
Alors, il faut réinterroger la notion de paysage.

Comprendre comment, et pourquoi elle apparait. Détailler la manière dont le medium photographique renouvelle le genre. Découvrir d’autres approches de cet art du paysage (passionnant détour par l’orient). Imaginer d’autres paysages.

La saison 2 du cycle Une autre histoire de l’art, à la Galerie Binome, est entièrement consacrée à ce thème. Entre analyse et intuition créative, il s’agit surtout d’apporter des éléments de réflexion en croisant nos expériences personnelles avec l’art, l’anthropologie et l’histoire des mentalités. Echanger, réfléchir ensemble pour donner du sens à ce que nous voyons.

En chameau, en caravelle, en vaisseau spatial ou juste par la pensée, nous nous transporterons dans la réalité et ses images.

Avec cette question ultime : pourquoi désirer le paysage ? A quelle posture humaine nous renvoie-t-il ?

La présentation plus détaillée du cycle et toutes les modalités d’inscription sont ici


Photos de l’article © Bruno Dubreuil

La photographie a besoin d’espace !

in Exposition
Michel Le Belhomme, #116, 2016 série Les deux labyrinthes 2014-17, courtesy : l’artiste et Galerie Binome

En ce mois de novembre, le paysage photographique est omniprésent. D’abord, dans la très riche exposition Paysages français, une aventure photographique 1984-2017, présentée à la BNF. Ensuite, dans la programmation de plusieurs galeries parisiennes qui poursuivent cette même thématique. Enfin, jusqu’à l’auteur de ce blog dont le prochain cycle de conférences intitulé Une autre histoire de l’art creusera précisément cette notion de paysage (on y revient très vite).

Alors, bien sûr, on a tendance à voir du paysage partout (on a raison : tout est susceptible de se constituer en paysage). Plus particulièrement dans cette nouvelle édition de Paris Photo qui se tient au Grand Palais jusqu’à dimanche. Et justement, puisque je cherche toujours à dégager des grandes lignes ou débusquer de nouvelles tendances, plusieurs oeuvres m’ont semblé converger vers une même recherche. Pas exactement sur le paysage, mais plutôt sur la notion d’espace, qui lui est intimement liée. L’espace comme fil rouge de la visite de Paris Photo.

© Carla Cabanas, Boom-Secret, courtesy l’artiste et Galerie Carlos Carvalho

Essayons d’expliquer. Ici, deux notions : le paysage, comme morceau d’espace déployé et cadré par le photographe ; et l’espace, c’est-à-dire l’air (ou le vide) entre les éléments saillants du paysage et les bords du cadre. Cet espace peut même devenir le sujet principal de la photo (cf Cézanne : je ne peins pas les choses, je peins l’air qui est entre les choses). C’est ça : l’espace, c’est le entre. Notons d’ailleurs, dans l’exposition de la BNF, les titres de plusieurs photos de Yann de Fareins : Entre Dourbies (Gard) et Saint-Jean-du-Bruel (Aveyron) ou Entre Sommières (Gard) et Restinclières (Hérault).

En ce sens, il est possible de dire que toute photographie de paysage travaille sur l’espace. Ou du moins, avec l’espace. Celui-ci (l’air, le vide) est peut-être la part la moins visible de l’image, par rapport à ce qui est plus saillant, matériel, délimité : elle entre néanmoins à part égale dans la perception du paysage par le spectateur.

Voilà donc que plusieurs photographes poussent cette idée plus loin. Comment ? D’abord, en décollant la photo du réel représenté. Et surtout, en s’appuyant sur le volume donné à l’espace intersticiel.

© Cai Dongdong,One Tree, courtesy l’artiste et Galerie M97

Premier stade avec la photo de Cai Dongdong, galerie M97: la forme de l’élément-arbre se trouve déviée, voire contredite par l’enroulement. Il y a bien mise en volume, dans une verticalité qui redouble celle de l’arbre, plus précisément, la forme tronc. Mais l’intérieur est creux, vide, et le paysage se clôt sur lui-même plus qu’il ne se montre. Une forme de jeu avec la photo.

Deuxième exemple avec la photo de Michel Le Belhomme, Galerie Binome (photo en tête de l’article). Simple en apparence, mais si subtilement métaphysique : le visible n’a ni envers ni fin, mais se présente plutôt comme une sorte de bande de Möbius. Intérieur-extérieur, part d’ombre qui gagne sur le réel. Ce réel occupant lui-même une portion réduite dans la partie inférieure du fond sombre de l’image. Et bien sûr, une dimension liée à l’absence de continuité entre paysage de campagne et territoire urbain. Lacan s’était intéressé à la bande de Möbius, il aurait sûrement aimé cette image.

© Carla Cabanas, Boom-Secret, courtesy l’artiste et Galerie Carlos Carvalho

Les deux photos suivantes adoptent un point commun : donner du volume en bombant la surface de la photographie. Cartographie aérienne pour Carla Cabanas, sur le stand toujours pénétrant de la galerie Carlos Carvalho : le bombement redouble les courbes de niveaux de la carte. Les parties évidées accentuent les réseaux de communication ou révèlent des angles morts du territoire. Mais surtout, le bombement ouvre la carte : sous la surface du visible, se déploie un monde potentiel, souterrain, tellurique, celui que nous ne voyons pas et qui soutient l’ensemble du visible.

Enfin, dernier exemple avec les Chambres d’Apesanteur de Gabriela Morawetz, galerie Thessa Herold. Si difficiles à photographier que je préfère renvoyer aux images de son site ici, mais surtout, à vous inviter à les expérimenter de visu. Le verre convexe est partie intégrante de l’oeuvre. Il dédouble l’espace représenté tout en contenant un espace intermédiaire. Pas du tout un effet de réel ou de troisième dimension, mais plutôt l’instauration d’un espace idéel, qui pourrait être celui de la pensée. On n’est pas très loin de certaines images de Laurent Millet.

Une vraie réflexion sur le potentiel de la surface photographique, à l’opposé de certaines recherches qui tiennent plus de la bonne idée ou du gadget.

Raconte-moi ton histoire

in Découvertes et tendances

Plus qu’un témoignage sur le sort des migrants, un projet citoyen mêlant texte et photographie. C’est Silvy Crespo qui est en première ligne pour nous le présenter.

Can(t) Live (T)here, © Sub Publishing

English version included below

Cet article t’est dédié. Tu ne te souviens sans doute plus de moi. Je ne t’en veux pas et d’ailleurs, comment le pourrais-je ?

Si j’écris cet article, c’est pour toi, ou à cause de toi, dont le regard me hante, m’émeut, et provoque mon indignation. Tu sortais du commissariat. Ce matin là, la police a tout emporté, ton habitat de fortune, tes quelques habits.

Quand il y a un an, nos regards se sont croisés. J’y ai lu la fatigue de celui qui a perdu le sommeil et la peur de celui qui se sait traqué mais n’a nulle part où aller. J’y ai aussi lu la rage. La mienne.

Cet article est pour toi. Je te le dois, à toi, à cette mère, à sa fillette de six ans qui dormait sous un pont à Stalingrad, ainsi qu’à tous les autres que je croise lors de mes déambulations parisiennes.

Après avoir plongé mes yeux dans les tiens, je me suis souvent demandée comment te photographier sans te diminuer, sans tomber dans un voyeurisme de mauvais goût. Comment raconter ton histoire sans la noyer derrière une esthétique à laquelle nous sommes tous devenus insensibles ? Comment ne pas te trahir ?

J’ai cherché, beaucoup douté, et j’ai repris espoir en découvrant le projet intitulé « Can(t) live (t)here », issu de la collaboration entre les artistes Loek Van Vliet, Kim Tieleman et Vincent Van Gaalen, photographes.

De gauche à droite: Vincent Van Gaalen, Loek Van Vliet, Kim Tieleman

En 2015, les Pays-Bas, comme d’autres pays européens, ont connu un afflux important de migrants. Pour faire face à ce phénomène, de nombreuses municipalités ont procédé à l’ouverture de centres temporaires d’accueil à travers tout le pays. Ce fut notamment le cas à Rijswijk, où les autorités locales ont reçu des menaces de mort suite à cette décision, menaces que Loek attribue à un manque de communication et à la peur de l’inconnu.

Loek, Kim et Vincent, tous les trois vivant à Rijswijk, ont jugé essentiel de pallier au manque d’information de leurs concitoyens en leur présentant leurs nouveaux voisins.

Can(t) Live (T)here, © Sub Publishing

L’idée ne consiste pas à juger les uns et les autres, mais plutôt à permettre à chacun de se forger une opinion, quelle qu’elle soit, sur la base d’éléments factuels. Il s’agit de créer les conditions d’un possible dialogue, sans exacerber les passions, mais en cherchant à transmettre une réalité qui dépasse les préjugés.

Ce projet, associant écrivains, philosophes, politiciens et migrants, est avant tout une démarche citoyenne. Pendant plusieurs mois, entre 2016 et 2017, Loek, Kim et Vincent ont rencontré leurs nouveaux voisins avec une question : qui êtes-vous ? Comme me l’explique Loek, malgré quelques craintes compréhensibles de la part des migrants, la démarche a néanmoins été accueillie favorablement par ces derniers qui y ont vu, pour certains, une étape pour aller de l’avant.

Pour une fois, il ne s’agit pas d’illustrer la condition des migrants par le prisme de notre propre perception mais plutôt de permettre à ces derniers de partager avec nous des fragments de leurs vies passées. De ces rencontres est née une publication, sous la forme d’un journal destiné à être distribué gratuitement aux habitants de Rijswijk.

Can(t) Live (T)here, ©Sub Publishing

Dans ce journal, imprimé en 27.000 exemplaires dont 23.000 ont été distribués aux résidents de Rijswijk, ces familles, ces hommes, ces jeunes garçons, nous racontent les raisons de leurs départs, leurs périples pour rejoindre l’Europe, les obstacles, les souffrances, les tortures, les humiliations, mais aussi leurs attentes et leurs espoirs.

Can(t) Live (T)here, ©Sub Publishing

Ils partagent avec nous les quelques photographies qu’il leur restent de la vie d’avant et de leur voyage vers une vie qu’ils espèrent meilleure.
Loek m’indique que la plupart d’entre eux ont à ce jour obtenu un titre de séjour temporaire leur permettant de résider aux Pays-Bas pendant cinq ans, période à l’issue de laquelle ils pourront vraisemblablement obtenir un titre de séjour permanent.
Pour certains d’entre eux, des jours meilleurs semblent se profiler à l’horizon. En effet, certains des participants occupent actuellement un, voire plusieurs emplois et ont pu, de ce fait, quitter le centre d’accueil pour un logement à Rijswijk ou à La Haye. Pour d’autres, en revanche, l’avenir demeure incertain.

J’ai lu chaque histoire pour essayer de te connaître, pour tenter de comprendre ce qu’il y avait dans ton regard.

As-tu connu le sort de Johan, originaire de Syrie, arrêté, battu et détenu pendant 63 jours alors qu’il n’était âgé que de 15 ans ? Comme Adnan, lui aussi syrien, les as-tu entendu frapper à la porte de tes voisins alors qu’ils dormaient ? As-tu entendu les bourreaux leur ôter la vie ? As-tu toi aussi été torturé, menacé de viol comme ce témoin anonyme qui nous décrit les atrocités commises par Isis et par l’armée turque ? Comme Sirak, jeune érythréen, crois-tu que ta vie vaut moins que celle d’un animal ?

Can(t) Live (T)here, © Sub Publishing

Je ne le saurai sans doute jamais. Ce que je sais en revanche, c’est que je ne veux pas ignorer l’histoire de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants que je croise. Ce que je sais, c’est qu’il faut permettre à l’autre de raconter son histoire.

Alors si nous nous croisons et que je te demande qui tu es, s’il te plaît, raconte-moi ton histoire.

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle ira dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

Pour vous procurer le journal, rédigé en néerlandais et en anglais, c’est ici, et c’est seulement 5 euros.

English version

Tell me your story

Silvy Crespo

This article is dedicated to you. You probably don’t remember me, or not anymore. I don’t blame you, how could I?

If I write this article, it is for you, or because of you, whose gaze haunts me, moves me, makes me unworthy. You, exiting the police station. That morning, the police took away your makeshift habitat, your few clothes.

A year ago, our eyes met. I read there the tiredness of the one who has lost sleep and the fear of the one who knows he is being hunted but has nowhere to go. I also read rage. My rage.

How did we get here?

You are just a teenager. We have made you a man.

This article is for you. I owe it to you, to this mother, to her six-year-old daughter who slept under a bridge in Stalingrad, and to all the others I met during my Parisian strolls.

After having plunged my eyes into yours, I often wondered how to photograph you without diminishing you, without falling into a voyeurism of bad taste. How can I tell your story without drowning it under an aesthetics to which we have all become insensitive? How can I avoid betraying you?

I searched, doubted a lot, and regained hope when I discovered the project entitled « Can (t) live (t)here », resulting from the collaboration between the artists Loek Van Vliet, Kim Tieleman and Vincent Van Gaalen, photographers.

In 2015, the Netherlands, like other European countries, experienced a significant influx of migrants. To address this phenomenon, many municipalities have opened temporary refugees’ centers throughout the country. This was the case in Rijswijk, where local authorities received death threats as a result of this decision, which Loek attributed to a lack of communication and fear of the unknown.

Loek, Kim and Vincent, all three living in Rijswijk, felt it was essential to make up for the lack of information among their fellow citizens by introducing them to their new neighbors. The idea is not to judge each other, but rather to allow everyone to form their own opinion, whatever it may be, on the basis of factual elements. The aim is to create the conditions for a possible dialogue, without exacerbating passions.

This project, involving writers, philosophers, politicians and migrants, is above all a citizen’s initiative. For several months, between 2016 and 2017, Loek, Kim and Vincent met their new neighbors with a question: who are you? As Loek explains to me, despite some very natural concerns, the process was nevertheless welcomed by the protagonists, some of whom saw it as a way to take step forward.

For once, it is not a question of illustrating the condition of migrants through the prism of our own perception, but rather of allowing migrants to share with us fragments of their past lives.
From these meetings a publication was born, not in the form of a book, but a newspaper intended to be distributed for free to the inhabitants of Rijswijk.
In this newspaper, printed in 27.000 copies, 23.000 of which were distributed to Rijswijk’s inhabitants, these families, these men and young boys tell us the reasons for their departures, their journeys to Europe, the obstacles, the suffering, the torture, the humiliation, but also their expectations and hopes. They share with us the few photographs they have of the life before and their journey to a life they hope will be better.
Loek told me that most of them have so far obtained a temporary residence permit allowing them to reside in the Netherlands for a five-year period, after which they are likely to be able to obtain a permanent residence permit.

For some of them, better days seem to be looming on the horizon. Indeed, some of the participants are currently holding one or even several jobs and have thus been able to leave the refugees’ center for a rental house in the area of Rijswijk or The Hague. For others, however, the future remains uncertain.
I read each story to try to get to know you, to try to understand what I saw in your eyes.

Did you share the fate of Johan, a young Syrian, who was arrested, beaten and detained for 63 days when he was only 15 years old? Like Adnan, also Syrian, did you hear them knocking at your neighbors’ door while they were asleep? Did you hear the executioners take their lives? Have you also been tortured, threatened with rape like that anonymous witness who describes the atrocities committed by Isis and the Turkish army? Like Sirak, a young Eritrean, do you think your life is worth less than that of an animal?

I will probably never know the answer. What I do know is that I don’t want to ignore the stories of the men, women and children I meet. What I do know is that we have to allow others to tell their story.

So if we cross paths and I ask you who you are, tell me your story.

For more information:
The newspaper, which is written in Dutch and English, can be obtained here for 5 euros.

Qui peut résister à Tina Modotti ?

in Photo et BD
© Pellejero / Lapiere, Editions Dupuis

Tina Modotti et Edward Weston : aujourd’hui, quand on regarde leurs photos à la géométrie parfaite, il est parfois difficile de percevoir quelles ont été leurs audaces artistiques et leurs questionnements esthétiques. Et surtout quelles passions les ont enflammés. C’est cette passion qui transparaît derrière chaque planche de cette édition intégrale de « L’Impertinence d’un Eté », de Ruben Pellejero et Denis Lapière, parue chez Dupuis, dans la collection Aire Libre.

© Pellejero / Lapiere, Editions Dupuis

La bande dessinée aimerait-elle Tina Modotti plus que le monde de la photo ne l’a aimée ? Voilà qu’une réédition bienvenue (première parution en deux tomes en 2009 et 2010) met en lumière sa personnalité aux multiples facettes. Précisons qu’en 2011, une autre biographie de Tina Modotti dessinée par Angel de la Calle était sortie chez Vertige Graphic.

Dans L’impertinence d’un été, il est d’ailleurs peut-être moins question du parcours de Tina Modotti que de ses amours tumultueuses avec Edward Weston sur fond de révolution mexicaine, pendant les années 20. C’est peut-être d’ailleurs cela, le vrai sujet de cet album : saisir une sorte de mexicanité, une essence de l’âme mexicaine, entre optimisme révolutionnaire et désillusions noyées dans le pulque.

Peut-être la mexicanité selon Tina Modotti

Avec son dessin d’une souplesse infaillible et son sens de la couleur (l’alternance de jaune lumineux et de bleus mats recréent formidablement les ombres), Pellejero peint une Tina Modotti au charme irrésistible. Car celle dont la photographie n’a été consacrée que de manière posthume (est-ce parce qu’elle était une femme ?) est une héroïne dans tous les sens du terme : par sa vie mouvementée, son engagement politique, sa liberté et bien sûr, par son art.

© Pellejero / Lapiere, Editions Dupuis

On suit aussi dans cet album les certitudes et les doutes de différents créateurs : Weston, Diego Rivera, peintre muraliste devenu une gloire nationale et bien sûr, Tina elle-même lorsqu’elle écrit à Edward Weston : vois-tu Ed, je mets bien trop d’art dans ma vie pour mettre de la vie dans mon art.
Une leçon que chaque créateur peut encore méditer.

© Pellejero / Lapiere, Editions Dupuis

Le tirage argentique, c’est de l’art contemporain

in L'art au quotidien

Bonne nouvelle : le tirage argentique retrouve le devant de la scène. Le voici même totalement exalté dans l’exposition de Vittoria Gerardi présentée à la galerie Thierry Bigaignon, à Paris.

©Vittoria Gerardi, Confine 77, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Mais alors, l’argentique n’est pas mort ? Non, bien sûr ! Et puis, disons-le tout net : dans les prochaines décennies, il n’en finira plus de renaître. Sténopé, techniques anciennes, expérimentations en chambre noire réapparaitront régulièrement, et ce pour plusieurs raisons :

– La valeur historique. L’argentique sera toujours le grand ancêtre mythique de la photographie, la belle histoire qu’on raconte au coin du bac de révélateur : Nicéphore, le boulevard du Temple désert hormis l’homme qui fait cirer ses chaussures, les appareils de légende, etc.. Je ne vais pas mentir : moi aussi, j’adore raconter ça.

– La matérialité du support vs l’immatérialité de l’image numérique. Une idée tellement rabâchée qu’on en est déjà lassé… Une idée renforcée par l’inflation de la production d’images lorsqu’on travaille en numérique vs l’économie d’images induite par la pratique argentique.

-Le travail en laboratoire qui, selon le talent du tireur, peut se rapprocher du travail du peintre : production d’un exemplaire presque unique, non reproductible à l’identique. Une idée pas si récente puisque les photographes pictorialistes la défendaient déjà il y a 140 ans…

©Vittoria Gerardi, Confine 64, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Dans un tel avenir, certaines démarches ou productions argentiques sembleront peut-être opportunistes voire réactionnaires. Ce n’est certainement pas le cas des oeuvres de la toute jeune Vittoria Gerardi dont l’exposition intitulée Confine (frontière, limite, en italien ) se tient à la galerie Thierry Bigaignon.

Vittoria Gerardi, vue d’exposition, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Peu d’élément dans ces images : du sable dont la granulosité se mêle à celle du support argentique, des souches fossilisées, une dune. Parfois quelques signes, ou deux lignes qui se croisent.

Au lieu d’être saturé de réel, le cadre de l’image est épuré, comme si la surface de départ était plus une page blanche qu’une surface encore muette, en attente d’être photosensibilisée. Par un délicat jeu de caches, Vittoria Gerardi réalise une sorte de collage photographique dont le résultat s’apparente à une calligraphie souvent à la limite de l’abstraction.

Aridité et lumière irradiante, évocation de La Vallée de la Mort, lieu symbolique du paysage américain, dont le nom trace lui-même une limite qui n’est pas que géographique. Comme des flammes brunâtres, les différents bains chimiques tracent leurs volutes sur le papier vierge.

©Vittoria Gerardi, Confine 116, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

Ce qui, il y a encore peu de temps, aurait pu passer pour une nostalgie des effets de la chimie argentique s’impose déjà comme une poésie entièrement renouvelée, capable de porter une écriture photographique du présent.

©Vittoria Gerardi, Confine 55, Courtesy Galerie Thierry Bigaignon

L’exposition de Vittoria Gerardi, Confine, se tient jusqu’au 4 novembre 2017 à la galerie Thierry Bigaignon, 9, rue Charlot, 75003 Paris.
Site de la galerie ici

Des photos pour condamner les bourreaux

in Photo et BD

Une BD historique lève le voile sur un épisode méconnu de la photographie dans les camps de concentration, pendant la seconde guerre mondiale. Ce témoignage passionnant sur un acte de résistance rare est relaté dans « Le Photographe de Mauthausen » de Pedro J.Colombo (dessin), Salva Rubio (scénario) et Aintzane Landa (couleurs), qui vient de paraître aux Editions du Lombard.

© RUBIO / COLOMBO / LANDA / ÉDITIONS DU LOMBARD (DARGAUD-LOMBARD S.A.) 2017

De la même façon que le biopic est devenu un genre cinématographique, la biographie devient un genre de la bande dessinée, à tel point qu’un rayon entier lui est consacrée chez certains libraires.

Voici justement la biographie de Francisco Boix, un déporté au destin bien singulier. Personnage réel de cette BD qui en compte quelques autres, mais fait aussi une large part à la fiction pour imaginer scènes et personnages, Boix fut un républicain espagnol exilé après la guerre civile et interné au camp de Mauthausen.

Pour celles et ceux qui s’intéressent au rapport entre la photographie et les camps, certaines occurences sont bien connues depuis « Mémoires des Camps », en 2001, exposition dont le commissaire était Clément Chéroux (catalogue dont la cote est aujourd’hui élevée mais très riche en photos et analyses).

Voici quelques-unes de ces occurences :
– Dans chaque camp de concentration, il y avait un service photographie. Celui-ci servait d’abord et surtout à l’identification des déportés. Mais les soldats nazis l’utilisaient aussi pour leurs photos personnelles, celles qu’ils envoyaient à leur famille ou à leur petite amie.
– Sous la direction de militaires allemands, ces services employaient des déportés .
– Les photos à l’intérieur des camps étaient strictement interdites. Il y en eut bien quelques-unes, pour témoigner du zèle de l’administration allemande, ou lors de visites officielles, mais ce fut très rare. De plus, lors de l’évacuation des camps, la plupart des archives devaient impérativement être détruites.
– Quelques actions de résistance ont permis de sauver des photos documentant la vie (et la mort) dans les camps, mais elles sont encore plus rares.

© RUBIO / COLOMBO / LANDA / ÉDITIONS DU LOMBARD (DARGAUD-LOMBARD S.A.) 2017

L’histoire racontée dans « Le Photographe de Mauthausen » n’en est que plus indispensable. D’autant plus que cette histoire est étrangement absente de « Mémoires des Camps », alors qu’elle était tout à fait connue à ce moment-là.

La photographie y occupe évidemment un rôle central, surtout à travers quatre aspects :
– Le fonctionnement du service photographie dans un camp et l’incroyable difficulté à détourner des images de l’attention des autorités nazies, afin de témoigner contre elles plus tard.
– Les débats éthiques qui animent la communauté espagnole quant au danger que ces images lui font courir.
-Le personnage (réel) du nazi Paul Ricken, sorte d’esthète de la mise à mort, représentatif du sadisme de certains bourreaux, bien loin de la banalité du mal que soulignait Hannah Arendt.

© RUBIO / COLOMBO / LANDA / ÉDITIONS DU LOMBARD (DARGAUD-LOMBARD S.A.) 2017

– La place qu’ont prise les images lors du procès de Nuremberg (sujet dont j’ai déjà parlé sur viensvoir et sur OAI13, ici )

© RUBIO / COLOMBO / LANDA / ÉDITIONS DU LOMBARD (DARGAUD-LOMBARD S.A.) 2017

Pour toutes ces raisons, la lecture du « Photographe de Mauthausen » se révèle précieuse, voire indispensable. Le scénario de Salva Rubio est rigoureux et s’appuie sur une solide documentation. Le dessin de Pedro J.Colombo est souple et réaliste, d’un classicisme qui facilité l’entrée dans le sujet et dans l’album.
Enfin, il se pose une question esthétique qui m’intéresse beaucoup et que je vais décortiquer un jour : par quelles stratégies graphiques les dessinateurs représentent-ils une photographie en bande dessinée ? Quel glissement permet de faire comprendre que le dessin est devenu le dessin d’une photo ?
(A suivre, donc)

Vous pouvez lire les premières pages de l’album sur le site du Lombard : ici

Faut-il croire les archives ?

in Découvertes et tendances

Silvy Crespo en détective de choc sur les traces de Ferox, de Nicolas Polli : pépite ou météore photographique ?

« Ferox, The Forgotten Archives, 1976 – 2010 »

English version included below

Il y a quelques mois, au hasard de mes pérégrinations estivales, je tombe sur une maquette de livre intitulée « Ferox, The Forgotten Archives, 1976 – 2010 », réalisée par Nicolas Polli, graphiste et photographe basé à Lausanne.

La couverture, aux allures de monolithe bichromatique, ainsi que le titre, qui n’est pas sans rappeler, à une consonne près, le nom d’une célèbre marque de copieurs, m’intrigue immédiatement. En effet, malgré l’apparente clarté du titre, je suis incapable de comprendre de quelles archives il est question. Qui est Ferox ? Et pourquoi lui consacrer un projet de livre ?

Ma curiosité est piquée. Je me lance dans la lecture des premières pages mais très vite, le jargon technico-scientifique et le manque de temps ont raison de ma bonne volonté. Aussi, je referme la mystérieuse et cryptique maquette, frustrée de ne pas avoir pu trouver une porte d’entrée dans le monde mystérieux de Ferox.

Quelques jours plus tard, je me surprends à repenser à mon échec. Je me plonge alors dans une recherche en ligne, car l’idée d’abdiquer face à un langage incompréhensible m’est inconcevable. Grâce au titre de la maquette, mon enquête me conduit immédiatement sur le site internet de l’International Exploration for the Mars Surroundings (IEMS).

http://iems-ferox.com

Je vais pouvoir assouvir ma curiosité et peut-être, enfin comprendre de quoi il est question. Aussi, je me livre, à mes heures perdues, à une exploration en bonne et due forme du site de l’IEMS.

Il semblerait que l’IEMS ait été une organisation pour la recherche spatiale, opérant entre 1976 et 2010. Cette organisation aurait regroupé de nombreux scientifiques européens mobilisés autour de la recherche de la possible présence d’eau sur Ferox, une lune de Mars. Cette organisation aurait cessé son activité et disparu après avoir fait faillite.

Source : http://iems-ferox.com

Je vous précise, chères lectrices et chers lecteurs, que l’emploi du conditionnel est voulu. En effet, bien que mes connaissances en planétologie soient plus que limitées, je ne me souvenais pas avoir jamais entendu parler d’une lune dénommée Ferox et mes recherches ultérieures ne m’ont pas permis de trouver confirmation de l’existence de ladite lune.

Source : http://iems-ferox.com

A vrai dire, j’irai même jusqu’à vous confier qu’un examen approfondi du site de l’IEMS, et notamment des archives photographiques mises à disposition et utilisées dans l’ouvrage à l’origine de cette enquête, m’ont conduite à m’interroger sur leur véracité.
Une image en particulier m’a interpellée. On y voit une silhouette dont on peut présumer, de par la combinaison, qu’il s’agit d’un scientifique. Cette silhouette, dont la tête est hors champs, se tient près de ce qui semblerait être une météorite feroxite, si l’on en croit le site de l’IEMS.

Source : http://iems-ferox.com

Bien que cette image semble vraisemblable en l’absence d’indices temporels, un détail, en apparence mineur, me trouble, au-delà des incohérences chronologiques relevées par ailleurs dans la section « A propos » du site.

Regardez-bien le coin inférieur droit de la photographie ci-dessus. Si l’on en croit le site de l’IEMS, cette photographie, non datée et portant le numéro 7, aurait été prise entre le 20 mars 1977 et le 14 avril 1997.

Or, les chaussures de notre scientifique sans tête, dont on peut légitimement penser qu’elles portent le nom de la déesse grecque de la victoire, me paraissent bien trop contemporaines. Impression confirmée par une recherche complémentaire dont il résulte que celles-ci auraient fait leur apparition dans le commerce en 2016, année de conception de « Ferox, The Forgotten Archives, 1976 – 2010 ».

Alors, de deux choses l’une : soit les archives Ferox sont vraies, soit elles constituent de vrais faux.

Mais la réponse importe-t-elle vraiment ? Le doute ne serait-il pas bien plus stimulant et instructif que la certitude ? Grâce à la maquette de livre de Nicolas et au site de l’IEMS, j’aurai non seulement eu confirmation qu’il ne faut pas toujours croire ce que l’on voit, mais j’aurais indirectementement étendu le champs de mes connaissances scientifiques quasi-inexistantes.

Alors, Férox, faits réels où intox ?

Source : http://iems-ferox.com

Pour en savoir plus « Ferox, Forgotten Archives, 1976 – 2010 », le site de Nicolas Polli est ici

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle ira dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

English version

Should we believe the archives?
A few months ago, during my summer wanderings, I randomly stumbled upon a dummy book entitled « Ferox, The Forgotten Archives, 1976 – 2010 », designed by Nicolas Polli, graphic designer and photographer based in Lausanne.

The cover, which looks like a bichromatic monolith, and the title, which reminds me of the name of a famous printers’ brand except for one consonant, immediately intrigues me. Indeed, despite the apparent clarity of the title, I am unable to understand what archives it is about. Who or what is Ferox? And why dedicate a book project to it?

My curiosity being tickled, I start reading the first pages, or at least I pretend to do so, because very quickly the technical and scientific jargon, as well as a lack of time, defeat my good will. Also, I close the mysterious and cryptic dummy book, frustrated by my inability to find a doorway into the mysterious world of Ferox.

A few days later, I find myself thinking about my failure. Also, I embark on an online search since the idea of abdicating in front of an incomprehensible language is inconceivable to me. Thanks to the title of the dummy book, my investigation leads me immediately to the website of the International Exploration for the Mars Surroundings (IEMS).
Now I will be able to satisfy my curiosity and perhaps understand finally what it is about. Also, in my spare time, I engage in a full exploration of the IEMS website.

It seems that IEMS was an organization for space research, operating between 1976 and 2010. This organization would have brought together many European scientists mobilized around the search for the possible presence of water on Ferox, a satellite surrounding Mars. This organization would have ceased its activity and disappeared after it went bankrupt.
I would like to tell you, dear readers, that the use of the conditional is intended. Indeed, although my knowledge of planetology is more than limited, I do not remember ever hearing of a satelite named Ferox and my later research did not allow me to find confirmation of the existence of such satellite.

In fact, I will even tell you that in-depth examination of the IEMS site, and in particular the photographic archives made available and used in the book that initiated this inquiry, led me to wonder about their veracity.

One image in particular challenged me. It shows a silhouette that can be assumed to be that of a scientist because of the white suit. This silhouette, whose head is off-field, stands close to what appears to be a feroxite meteorite, according to the IEMS website.
Although this image seems credible in the absence of temporal clues, a detail, which seems minor, troubles me, beyond the chronological inconsistencies noted elsewhere in the « About » section of the website.

Look at the bottom right corner of the photograph above. According to the IEMS website, this undated photograph, numbered 7, was taken between March 20,1977 and April 14,1997.

However, the shoes of our headless scientist, whom we can legitimately assume to bear the name of the Greek goddess of victory, seem to me to be far too contemporary, an impression confirmed by a complementary research from which it results that these shoes would have been released in 2016, the year of « Ferox, The Forgotten Archives, 1976 – 2010 » was designed.

Thus, either the Ferox archives are true or they are truly false.
But does the answer really matter, because often doubt is much more stimulating and instructive than certainty. Thanks to Nicolas’s dummy book and the IEMS website, not only did I have confirmed that one should not automatically believe what one sees, but I have also extended the field of my almost non-existent scientific knowledge.

So, Ferox real facts or fake news?

« Où que j’aille je suis toujours dans la quête », Elina Brotherus », 2/2

in Rencontre
Flux Harpsichord, courtesy: l’artiste et gb agency, Paris. Carte blanche PMU 2017.

Rupture ? L’exposition Règle du Jeu, Carte Blanche PMU, à la Galerie de Photographies du Centre Pompidou pourrait laisse penser qu’elle marque une forme de rupture dans l’oeuvre d’Elina Brotherus. Pourtant, par-delà la commande, ce projet est directement en rapport avec les oeuvres précédentes d’Elina, que ce soit en prolongement ou en réaction. Deuxième partie de l’entretien, après un coup d’oeil dans la salle d’exposition (la première partie de l’entretien est ici).

Les photos de la Règle du jeu sont directement inspirées par les event scores du mouvement artistique Fluxus. Un peu d’histoire de l’art : Fluxus est un mouvement né dans les années soixante. Sans centre géographique, sans frontières esthétiques bien arrêtées, Fluxus affiche une réelle porosité entre les différents médiums. Plus que des productions plastiques sous forme d’objet, Fluxus cherche à créer des actions artistiques, des moments d’art, lesquels intègrent souvent à l’oeuvre une participation du public. Fluxus est presque plus un état d’esprit qu’un mouvement destiné à faire école. Parmi les oeuvres estampillées Fluxus, ces fameux event scores utilisés par Elina Brotherus.
Un event score, c’est une sorte d’énoncé poétique donnant lieu à une action artistique, une forme de performance.

Improvise With Paper, courtesy: l’artiste et gb agency, Paris. Carte blanche PMU 2017.

Ces event scores, Elina Brotherus les a rencontrés plusieurs années avant de préparer cette exposition.
Elina Brotherus : Il y a quelques années, j’avais vu une expo sur les avant-gardes japonaises à New-York, au MOMA. Je me souviens qu’il y avait des petites cartes avec des instructions, comme, par exemple : stand on a sandy beach, watch yourself in a mirror and walk in the water (tenez-vous sur une plage de sable, regardez-vous dans un miroir et entrez dans l’eau en marchant). J’ai vu le nom : Mieko Shiomi. Je ne savais pas que c’était une artiste Fluxus. J’avais trouvé ça très poétique et j’en avais fait une vidéo.

Bruno Dubreuil : oui, mais cette vidéo est très proche de ton style introspectif et contemplatif. Elle est même presque un peu funèbre. Alors que dans cette nouvelle exposition, on a l’impression que tu t’amuses…
Elina Brotherus : Il y a plusieurs choses qui m’ont menée vers ça. Comme tu sais, je travaille beaucoup avec l’autoportrait. A chaque fois, évidemment, je me demande comment je peux poser le corps dans l’image, d’une manière que je n’aurai pas encore faite. Pour ne pas me répéter. J’ai déjà été de dos, de face, assise, couchée. Le corps, pour moi, est un objet qui pose un problème purement compositionnel.
Ce que je n’avais jamais essayé, c’est le poirier ! Et justement, je suis tombée sur un assignment de Baldessari (qui n’est pas un artiste Fluxus) qui s’intitule Reversal. Il y en avait d’autres qui proposaient de prendre une série de portraits dans lesquels le visage serait caché. Pour contourner le fait que, dans un portrait, le visage est trop expressif. Alors j’ai caché mon visage derrière mes cheveux, dans un sac, etc…
Et puis, quand j’ai repensé à ces event scores, j’ai demandé à René Block (galeriste historique de Berlin qui a accueilli et exposé de nombreux artistes Fluxus) si c’était un problème de refaire ça après toutes ces années. Comment se posait la question de la propriété de l’oeuvre ? Pas du tout m’a-t-il répondu : ce sont des partitions, des invitations. N’importe qui, n’importe quand, peut exécuter l’oeuvre. Il faut juste créditer celui qui a eu l’idée à l’origine.
Et puis enfin, je crois que j’avais envie de tourner la page de toutes ces séries autobiographiques. Je voulais continuer ma vie avec autre chose.

Regardez-moi, Ça suffit, courtesy: l’artiste et gb agency, Paris. Carte blanche PMU 2017.

Nous nous sommes mis à parler de la vie d’artiste, d’une forme de solitude que lui est attachée.
EB : oui, ça aussi j’ai eu envie de le changer. Ça a été une expérience nouvelle de travailler sur cette série avec Vera Nevanlinna, danseuse et chorégraphe. Nous sommes amies depuis nos années d’étudiantes. C’était génial de préparer ensemble les prises de vue, de partager les idées, de répondre à un programme précis.

Cet esprit Fluxus, porteur de poésie, de liberté et d’une véritable joie de créer traverse toute l’exposition. Mais c’est peut-être dans les vidéos qu’il se comprend le mieux. Alors, les deux artistes se lancent dans chaque action avec le même sérieux et le même jusqu’au-boutisme que les enfants, lorsqu’ils entament un jeu dont rien ne pourra les détourner. Dans un blizzard glacé, Vera Nevanlinna frappe en cadence sur un oreiller rempli de feuilles, à l’aide de divers instruments (baguettes, balais, branchages) que lui tend successivement Elina ; celle-ci apparait dans le champ, comme l’assistante de l’acrobate vient sur la scène lui tendre le trapèze. La scène de l’art n’est pas très éloignée de l’arène du cirque…

Drummer, extrait de la vidéo, courtesy: l’artiste et gb agency, Paris. Carte blanche PMU 2017.

BD : tu as dû travailler très rapidement pour ce projet, je crois…
EB : j’ai disposé de fin janvier à première semaine de juin pour faire les photos. C’est un délai très très court. Normalement, pour une série, je travaille des années. Mais j’avais déjà découvert que j’étais capable de travailler vite lors du projet Les Femmes de la Maison Carrée, qui avait été réalisé en trois jours seulement.
Il faut bien dire que pour une photographe comme moi, aujourd’hui, la prise de vue partie représente une partie infime de l’activité. Il y a surtout la logistique pour les expositions, le travail sur les livres, le temps consacré à la recherche, sans compter les e-mails qui prennent énormément de temps (rires).

BD : pour finir, je voudrais que tu me racontes une de tes photos qui est une photo que j’adore. Je la trouve à la fois très belle et très métaphorique, et elle ouvre sur des sens multiples.

Der Wanderer 5, courtesy: l’artiste et gb agency, Paris.

EB : c’est la dernière photo d’une série qui s’appelle Der Wanderer. La première a été prise en Toscane. Je porte une robe rouge, dans une lumière dorée finissante. Les photos deux, trois et quatre ont été prises en Norvège, avec le manteau bleu qui bouge très légèrement dans le vent. C’était près de la mer, j’ai escaladé une petite montagne, et comme c’était la Saint-Jean, je suis restée jusqu’à l’aurore. A la fin, comme il faisait un peu froid, j’ai mis mon pull, et juste avant de descendre, en me retournant, j’ai vu que la couleur des cimes était exactement celle de mon pull, alors j’ai fait une dernière photo.

Der Wanderer 4, courtesy: l’artiste et gb agency, Paris.

L’image dont tu parles a été prise à Budapest, dans la maison Mai Mano, Maison Hongroise de la Photographie.Dans cette maison se trouvait l’atelier de Mai Mano, photographe de la Cour d’Autriche. Son studio est en lumière du jour et il y a toujours ce trompe-l’oeil devant lequel ont posé la plupart des notables de Budapest. Une peinture à même le mur, qui n’était pas en couleur puisqu’à l’époque on ne photographiait qu’en noir ou blanc. Quand je l’ai vue, j’ai tout de suite eu envie de faire une photo.

On dirait que tu vas te fondre dans le paysage…
oui, on peut croire que c’est presque vrai, mais on voit l’ombre portée du personnage et si tu regardes bien, mon pied droit touche juste le mur.
Une représentation (je parle de la photo toute entière) dans laquelle tu t’apprêtes à quitter la réalité (le réel représenté dans la photo) pour entrer dans la représentation de la réalité (la nature peinte). C’est vertigineux…
Et puis, ça raconte bien ma manière de travailler. je suis toujours prête à demander une autorisation ou agir vite s’il y a une lumière spéciale. Où que j’aille je suis toujours dans la quête.

L’exposition d’Elina Brotherus, Règle du Jeu, Carte Blanche PMU 2017 se tient jusqu’au 22 octobre 2017, à la Galerie de photographies du Centre Pompidou, Paris. Forum -1, 11h-21h, entrée libre.

Le livre RÈGLE DU JEU, CARTE BLANCHE PMU #8 par Elina Brotherus, Abigail Solomon-Godeau et Karolina Ziebinska-Lewandowska, est paru aux Editions Filigranes.

« Je ne voulais plus être tristounette » Elina Brotherus, 1/2

in Rencontre

Balloon Dash, 2017, Courtesy: l’artiste et gb agency, Paris. Carte blanche PMU 2017.

English version included below

C’est léger et profond à la fois. Intime, plein de références culturelles et pourtant si simple. C’est une rencontre avec Elina Brotherus, en plein accrochage, à quelques jours de son exposition Règle du Jeu, Carte Blanche PMU, qui débute mercredi 27 septembre au Centre Pompidou. C’est surtout d’une désarmante sincérité. Comme l’est Elina elle-même. A cet article, il manque juste sa voix si singulièrement placée qu’on la garde longtemps dans l’oreille après l’avoir quittée. Et son sourire.

Annonciation 27, ©Elina Brotherus et gb agency, Paris.

Nous avons commencé par marcher dans le chantier (autour de moi, tout le monde disait comme ça : le chantier), commentaires à l’appui. A cinq jours du vernissage, les photos et vidéos sont toutes déjà en place. Ne reste qu’à régler les projecteurs. Une exposition qui va forcément surprendre, tant Elina Brotherus y renouvelle une partie de son univers visuel (et pas seulement : elle y renouvelle aussi sa démarche, et même son image). Mais sur cela, nous reviendrons dans la seconde partie de cet entretien. Montons plutôt au Café Mezzanine nous attabler pour une longue conversation.

Bruno Dubreuil : Elina, ton oeuvre me touche très intimement. Et elle me touche d’autant plus que je ne l’ai pas aimée tout de suite. J’ai d’abord été un peu soupçonneux à l’égard d’une photographie qui se mettait si ouvertement dans les pas de la peinture.
Elina Brotherus : il est arrivé plusieurs fois que des peintres me fassent le reproche de penser que la peinture était morte et qu’à mes yeux, la photo la remplaçait. Mais moi, je suis du côté des peintres. Je suis une grande admiratrice de la peinture. En fait, le médium n’est pas si important pour moi. Je considère que je ne dessine pas bien et c’est pour ça que je ne suis jamais allé aux beaux-arts. Aujourd’hui, dans les écoles d’art, les jeunes artistes sont pluridisciplinaires, ils ne doivent pas choisir entre peinture et photo. C’est le sujet qui guide, pas la technique.

©Elina Brotherus et gb agency, Paris.

Mais d’où vient ce rapport à la peinture ?
J’ai perdu mon père très jeune. Quand il est mort, ma mère s’est inscrite dans une école d’art. Et elle s’est éclatée dans cette école. C’est comme si mon père l’avait empêchée de vivre ce rêve. Elle pouvait prendre le bateau à Helsinki pour aller voir une expo Turner à Stockholm. Du haut de mes dix ans, je pensais : waoh, elle est folle ma mère, tout ça pour voir des tableaux ! Mais je l’ai vue tellement heureuse. Je crois que mon amour pour la peinture, c’est un lien avec ma mère disparue.
Mais peut-être qu’aujourd’hui, ce rapport à la peinture, c’est quelque chose que j’ai suffisamment exploré. Pourtant, quand on se promène, et qu’on voit … Je ne veux pas dire un sujet , ce n’est pas un beau mot …

…Un motif ?
Oui, ou disons : un truc (et à cet instant, le mot truc n’est nullement un pis-aller. Dans sa bouche, il prend même une dimension assez précise). Ce qui nous fait nous arrêter. Et bien ce truc-là, il a souvent quelque chose à voir avec l’histoire de l’art.

Avant de parler de l’exposition qui va ouvrir et du processus qui est à l’origine de ces nouvelles images, je veux explorer la série qui est peut-être celle qui est la plus marquante dans le corpus d’Elina : Annonciation (2009-2013), série qui traite de son désir d’enfant.

Annonciation, 2009, ©Elina Brotherus et gb agency, Paris.

BD : à quel moment as-tu compris que ces photos pouvaient devenir un projet artistique ? Est-ce dès le début ?
EB : à partir de la deuxième photo. La première s’inscrivait dans un projet qui s’appelait Correspondances (présenté à la galerie Hippolyte à Helsinki en 2009). Il s’agissait, avec une copine, Hannele Rantala, d’interpréter chacune la même image. Nous avions choisi cette magnifique Annonciation de Fra Angelico qui est dans le monastère de San Marco à Florence. Mais il se trouve qu’au même moment, je commençais mon traitement. Et je me suis dit que je pourrais peut-être documenter ce processus, dont on ne savait pas à ce moment-là comment il allait évoluer. Ici c’est la vie qui a mené l’oeuvre.

Annonciation 6, Helsinki 10.02.2011, ©Elina Brotherus et gb agency, Paris.

Annonciation 20, Closest to a family, 2012, ©Elina Brotherus et gb agency, Paris.

Annonciation 21, New York 11.07.2012, part 5, ©Elina Brotherus et gb agency, Paris.

BD : Cette série, commence par des photos qui sont assez symboliques, d’autres qui relèvent de ce que Jeff Wall appelle le « presque documentaire »…
EB : … J’aime beaucoup cette expression : le réel devient presque plus réel quand on le met en scène. Dans cette série, tout existe dans la vraie vie.
Mais on a l’impression que plus on avance dans la série, plus elle devient réaliste, avec des photos très simples, quasiment littérales.
Oui, ça c’est vraiment quand on perd tout l’espoir. On n’a plus besoin de symbole. C’est comme si on perdait une brume qui était devant nos yeux et on se dit : c’est ça ma vie, celle d’une femme qui va vieillir toute seule.

Annonciation 31, The End, ©Elina Brotherus et gb agency, Paris.

BD : Est-ce que ça a changé ta façon de photographier ?
EB : Je ne sais pas. Mais je fais beaucoup de workshops et je vois tous ces jeunes qui travaillent avec une grande fraîcheur. Quand j’ai fait le livre Carpe Fucking Diem, j’ai demandé à mon graphiste (Teun van der Heijden) : Teun, fais-moi un livre qui me fasse paraître vingt ans plus jeune ! Je n’ai pas envie d’être trop classique, trop mémère ! C’est pour ça aussi que je ne veux pas me laisser enfermer dans la photo à la chambre, mais aussi expérimenter d’autres choses.
Tu pourrais faire de la photo pauvre, avec des appareils donnant des images de qualité moyenne ?
Je m’achète des appareils qui en font mais je n’ai pas encore trouvé comment exploiter ces images. J’ai aussi suivi des stages de techniques anciennes. Et le noir et blanc… J’attends ça depuis des années (je ne l’ai plus pratiqué depuis l’école) ! Me construire un petit labo à la maison et faire des tirages manuellement, j’en rêve. Tout ça m’intéresse beaucoup.

BD : dans tes photos tu es présente comme modèle, que ce soit des autoportraits ou des mises en scène, et tu n’es pas tendre avec toi-même. La lumière est parfois très crue.
EB : mais je me montre comme je suis dans la vraie vie.
Tu ne te maquilles pas dans la vraie vie ?
Oh non ! Je suis trop paresseuse pour ça… Je me suis maquillée quand j’étais jeune, quand je pensais qu’il fallait, mais ça ne m’intéresse pas. Par contre, j’aime bien les vêtements, les motifs, les couleurs.
Tu as quel rapport avec ta propre image ?
Mais cette fille sur la photo, ce n’est plus moi, c’est un personnage !
Ton rapport à l’autobiographie, c’était un moment, c’est un peu terminé ?
Ça revient en boucle. C’est revenu au moment d’Annonciation. Ma stratégie comme artiste, c’est d’accepter les images qui veulent venir.

Annonciation 24, ©Elina Brotherus et gb agency, Paris.

Nous parlons ensuite du choix des images et elle met en avant les noms de Susan Bright et François Cheval qui l’ont aidée dans ses projets.

BD : Même une grande photographe comme toi a besoin d’être aidée dans l’editing ?
EB : Oui, mais je ne montre pas à n’importe qui. J’ai besoin de confirmations par des gens que je respecte. Parce qu’on peut se tromper, surtout quand on est pressé. Ce qui est le cas ici, pour cette commande où je n’ai jamais travaillé aussi vite.
Concrètement, comment se passe la préparation du plan d’accrochage et du choix des images qui vont être exposées ?
Moi, j’imprime des petites images. On ne peut pas faire ça sur ordinateur. Il faut une grande table vide et des petits tirages. Et là tu fais le sequencing.

Les carnets secrets d’Elina

Les carnets secrets d’Elina

Elina me montre un de ses carnets de notes, le même modèle que celui qu’elle avait quand elle était étudiante (EB : j’ai trois mètres de carnets sur mes étagères). Plusieurs listes de photos, des mises en place très précises des futures cimaises. Au moins trois états du plan général de la galerie. Des maquettes de chaque état de l’exposition. Le plan final n’est qu’une base qui sera encore modifié quand les oeuvres se confronteront à l’espace réel, parce qu’à ce moment-là, on va jouer. Quand on met les oeuvres au sol et que l’on commence à les changer de place pour des questions d’échelle ou de couleurs, je suis heureuse…

Quand l’accrochage est au niveau, Elina est heureuse. Image de l’accrochage au Centre Pompidou, ©Elina Brotherus

A suivre…

English version

« I didn’t want to be sad anymore » Elina Brotherus, Part 1

It’s light and deep at the same time. Intimate, full of cultural references and yet so simple. It is a meeting with Elina Brotherus, during the hanging of the pictures, a few days before her exhibition Règle du Jeu, Carte Blanche PMU, at the Centre Pompidou, which begins on Wednesday 27 September. It’s above all disarming sincerity. Like Elina herself is. In this article, you just miss her voice so singularly placed that you keep it your ear for a long time after leaving her. And her smile.

We started by walking in the site, with supporting comments. Five days before the opening, the photos and videos are all in place. All that remains is to adjust the projectors. An exhibition that will inevitably surprise, as Elina Brotherus renews part of her visual universe (and not only : she also renews her approach, and even her image). But on that, we will come back in the second part of this interview. Let’s go up to Café Mezzanine to sit down for a long conversation.

Bruno Dubreuil: Elina, your work touches me very deeply. And it touches me all the more because I didn’t like it right away. I was initially a little suspicious of a photography which was so openly in the footsteps of painting.
Elina Brotherus: It happened several times that painters reproached me for thinking that painting was dead and that, in my eyes, the photo replaced it. But I’m on the side of painters. I’m a great admirer of painting. Actually, the medium isn’t that important to me. I don’t think I draw well and that’s why I’ve never been to a fine arts school. Today, in art schools, young artists are multi-disciplinary, they don’t have to choose between painting and photography. It’s the subject that guides, not the technique.

BD : But where does this connection to painting come from?
EB : I lost my father when I was very young. When he died, my mother enrolled in art school. And she had a great time at that school. It’s like my dad had prevented her from living that dream. She could take the boat in Helsinki to see a Turner exhibition in Stockholm. At the age of ten, I thought: wow, my mother is crazy, all this just to see paintings! But I saw her so happy. And I think my love for painting is a link with my missing mother.
Maybe today, this relationship with painting is something I have explored enough. But when you walk around, and you see… I don’t want to say a subject, it’s not a nice word…
BD : … A motive?
EB : Yes, or let’s say: a trick (and at this moment, the word trick is not a pis-aller. In her mouth, it even takes on a rather precise dimension). What makes us stop. Well, this thing, it often has something to do with art history.

Before we talk about the exhibition that will open up and the process that is behind these new images, I want to explore the series that is perhaps the most striking in Elina’s corpus: Annunciation (2009-2013), a series that deals with her desire to have a child.

BD : At what point did you understand that these photos could become an artistic project? Is that right from the start?
EB : From the second photo. The first was part of a project called Correspondances (presented at the Hippolyte Gallery in Helsinki in 2009). I and a friend of mine, Hannele Rantala, had to interpret the same image. We had chosen this beautiful Annunciation of Fra Angelico which is in the monastery of San Marco in Florence. But it turns out that at the same time, I was starting my treatment. And I thought I might be able to document this process, which we didn’t know at the time how it was going to evolve. Here, life is what led the work.

BD : This series, begins with pictures that are quite symbolic, others that are part of what Jeff Wall calls « almost documentary »…
EB : … I like this expression very much: the real becomes almost more real when staged. In this series, everything exists in real life.
BD : But we have the impression that the more we advance in the series, the more realistic it becomes, with very simple, almost literal pictures.
EB : Yeah, that’s really when you lose all hope. We don’t need a symbol anymore. It’s like losing a mist in front of our eyes and thinking : this is my life, the life of a woman who’s going to become an old and lonely woman .
BD: Has it changed the way you photograph?
EB: I don’t know. But I lead a lot of workshops and I see all these young people working with great freshness. When I made the book Carpe Fucking Diem, I asked my graphic designer (Teun van der Heijden): Teun, make me a book that makes me look twenty years younger! I didn’t want to be too classic, a kind of grandma ! That’s also why I don’t want to let myself be locked up in the photo in the big camera, but also experiment with other things.
BD : Could you do poor photography with cameras that give medium-quality images?
E.B : I buy devices that make them, but I haven’t figured out how to use them yet. I also followed training courses in ancient techniques. And black and white… I’ve been waiting for this for years (I haven’t practiced it since school) ! To build me a small lab at home and make manual prints, I dream about it. I’m very interested in this whole thing.

BD: In your photos you are present as a model, whether it is self-portraits or staging, and you are not tender with yourself. The light is sometimes very raw.
EB: But I’m showing myself in real life.
BD : Aren’t you wearing makeup in real life?
E.B : Oh, no! I’m too lazy for that… I put makeup on when I was young, when I thought it was right, but I’m no longer interested. On the other hand, I like clothes, patterns, colors.
BD : What do you think of your own image in the picture?
EB : But that girl in the picture, she’s not me anymore, she’s a character!
BD : Your autobiographical way was a while ago, is it a little over?
EB : It comes back in a loop. It came back at Annunciation time. My strategy as an artist is to accept images that want to come.

Then we talk about the choice of images and she highlights the names of Susan Bright and François Cheval who helped her in her projects.

BD: Even a great photographer like you needs help in editing?
EB: Yes, I need confirmations from people I respect. Because you can be wrong, especially when you’re in a hurry. Which is the case here, for this exhibition. I’ve never worked so fast before.
BD : In concrete terms, how is the preparation of the hanging plan and the choice of the images to be exhibited going on?
E.B : I’m printing small pictures. You can’t do this on the computer. You need a large table and small prints. And then you do the sequencing.

Elina shows me one of her notebooks, the same model she had when she was a student (E.B : I have three meters of notebooks on my shelves). Several lists of photos, very precise setting up of the future picture frames. At least three states of the general plan of the gallery. Models of each state of the exhibition. The final plan is only a base that will be modified when the works are confronted with real space.
E.B : Because at that moment, we will play. When you put the artworks on the floor and start to change places for questions of scale or colours, then, I am happy…

To be continued…

La lune s’est endormie

in Découvertes et tendances
The moon was broken, © Salvatore Vitale

Une nouvelle signature apparaît sur Viensvoir, celle de Silvy Crespo. Et pour ses débuts, elle met son coeur à nu pour parler de la série de Salvatore Vitale : « The Moon Was Broken ».

Un matin de juin.
Je me réveille en sursaut. Un rêve, ou un cauchemar, c’est selon, fait resurgir un souvenir d’enfance. Un souvenir, gai ou triste, là aussi c’est selon.
Un souvenir de cette matinée où, à peine âgée de cinq ans, je suis tombée sur une photographie dont je ne pouvais alors comprendre ni ce dont elle témoignait, ni ce qu’elle disait de mon histoire familiale, de mon père, de mon identité.
La lune. Une nuit de juillet.
A l’occasion d’un festival consacré à la photographie, ma route croise celle de Salvatore Vitale, jeune photographe sicilien, actuellement basé en Suisse, auteur d’une série intitulée « The Moon Was Broken » (La lune était cassée), réalisée entre 2014 et 2016.

The moon was broken, © Salvatore Vitale

The moon was broken, © Salvatore Vitale

The moon was broken, © Salvatore Vitale

A l’origine de cette série, un souvenir d’enfance.
Salvatore a cinq ans. Il vit en Sicile. Un soir, alors que ses parents et lui rentrent d’un parc aquatique, assis à l’arrière du véhicule familial, il remarque qu’un nuage coupe la lune en deux. Une angoisse inexplicable, de celle que seul l’imaginaire infantile peut engendrer, s’empare de lui. Les larmes jaillissent. La lune est cassée dans son regard d’enfant.
Quelques jours après, son père est victime d’un accident de la circulation qui aurait pu lui coûter la vie.
Des années plus tard, ce souvenir d’une lune brisée refait surface. Salvatore est alors adulte mais l’angoisse demeure la même. Son père est malade.
Salvatore a toujours été proche de son père, un père dont il explique qu’en bon sicilien il ne dit rien de ses sentiments. On n’exprime pas ses émotions, une attitude qui n’est pas sans me rappeler ma propre famille.
La photographie devient alors outil de rapprochement. Dire en image ce que l’on ne peut dire avec les mots.

The moon was broken, © Salvatore Vitale

The moon was broken, © Salvatore Vitale

Ces émotions, la force de celles-ci, le spectateur les devine au travers des images. Des images graphiques, à la composition rigoureuse et aux tonalités sombres, qui représentent tantôt le père et le fils, tantôt des lieux ou des symboles, dont on comprend qu’ils évoquent des souvenirs, des émotions, des angoisses ou des questions en suspens.
Salvatore privilégie les images symboliques, celles qui ne se livrent pas, celles qui nous invitent à l’introspection, à la recherche, à la réflexion. Cela tient sans doute au fait que, comme il aime à le dire, avant d’être photographe, il se veut avant tout chercheur, la photographie n’étant qu’un outil au service de ses investigations.
Des images fortes et pudiques qui parlent de la complexité des rapports entre un père et un fils.
Des images qui me parlent de ma relation avec mon père vieillissant. Un père admiré mais un père jamais compris. Des images qui, finalement, vont au-delà d’une histoire de famille pour nous parler de vous, de moi, de nous, de notre condition.
La lune, selon Mircéa Eliade, historien des religions, mythologue, philosophe et romancier roumain, est un astre qui croit, décroit, disparait et renait, un astre soumis aux lois de la naissance et de la mort.
La lune est alors une unité rythmique duelle, symbolisant le passage de la vie à la mort et de la mort à la vie.
La lune, dans cette série, renvoie aussi à la figure paternelle : celle qui nous a donné la vie et que l’on redoute de perdre. Le 1er septembre dernier, le père de Salvatore s’est éteint. La lune s’est cassée. Mais cassure ne signifie pas disparition. Car à travers cette série Giovanni Vitale nait dans nos vies.
La lune s’est simplement endormie.

The moon was broken, © Salvatore Vitale

The moon was broken, © Salvatore Vitale

Le site de Salvatore Vitale c’est ici

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle ira dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

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