Le blog de Bruno Dubreuil

Author

bruno

bruno has 94 articles published.

En attendant que les nuages parlent (Deuxième Partie)

in Rencontre
© Émeric Lhuisset, Tirée de la série Last water war, ruins of a future  / ﻞﺒﻘﺘﺴﻤﻟﺍ ﺏﺍﺮﺧ  ،ﻩﺎﻴﻤﻟﺍ ﺏﻭﺮﺣ ﺮﺧﺁ,
série de photographies du site archéologique de Girsu (Telloh) / Irak, 2016

Suite de l’entretien de notre chroniqueuse Silvy Crespo avec Émeric Lhuisset (première partie à lire ici), nouveau lauréat de la Résidence BMW, avec cette question-clef : pour quel public travaille le photographe ?

English version included below

Viensvoir : du coup cela pose la question de l’audience. A qui t’adresses-tu ? Pour qui produis-tu ?

Émeric Lhuisset : c’est toujours la grande question. Ce n’est pas parce qu’on expose dans une institution culturelle qu’on ne va toucher qu’un type de public ; on peut aussi sortir de l’institution. On peut réfléchir à plein de moyens de toucher un public très large. Après, on ne peut pas toucher tout le monde. Il ne faut pas non plus être utopiste, mais pour moi l’art je le vois vraiment comme une métaphore de la société dans laquelle il s’inscrit. En fin de compte pour moi l’artiste a un rôle à jouer dans la société, c’est à dire que l’artiste ne va pas directement changer les choses, il n’a pas ce pouvoir.

En revanche, l’artiste est un vecteur d’influence et, à travers la manière dont il va montrer les choses, il invite les gens à s’interroger et à porter un regard différent sur une problématique qui peut ensuite amorcer un tournant dans la société.

© Émeric Lhuisset, War game, combattant de l’Armée Syrienne Libre jouant à Counter Strike / vidéo 3’27 », en boucle /Syrie (province d’Idlib), août 2012

Je m’inscris dans le champ de l’art contemporain et dans celui de la photographie. D’ailleurs c’est intéressant parce que ces deux champs se rencontrent tout en étant différents. Je suis à cheval entre les deux. Je ne fais pas que de la photo, je fais aussi de l’installation, de la vidéo, etc… Quand je fais des projets où j’utilise Internet comme médium, on sort du champ de la photographie. Idem quand je fais des objets. Le milieu de l’art contemporain, comme celui de la photographie sont pour moi intéressant car malgré tout c’est quand même des milieux qui a une certaine audience, une certaine visibilité.

Quand tu exposes dans un grand musée, comme l’exposition que j’ai faite à la Tate Modern, beaucoup de gens voient ton travail. Idem pour mon exposition à l’Institut du Monde Arabe. Ce n’est pas forcément qu’un public « culturel » ; le public scolaire aussi par exemple est intéressant.

Je me rappelle que j’avais fais une exposition quand j’étais encore étudiant aux Beaux Arts, il y a plus de dix ans, à Main d’œuvre, un centre d’art à Saint-Ouen et j’avais présenté un projet mettant en relation jeux vidéos et zones de guerre.

© Émeric Lhuisset, « Mother fucker, burn! »,vidéo en caméra subjective (FPS), vidéo réalisée avec téléphone portable et fusil d’assaut AK47β /52’26 » en boucle, Paris (France), 2009

Des ados qui étaient venus avec leur classe et sont entrés à reculons, ont scotché sur ma pièce parce qu’elle utilisait des codes qui leur parlent. J’utilisais des codes du FPS (First Person Shooter). Tout ce qui est jeux vidéos en caméra subjective, ce sont des codes qu’ils avaient et du coup, la pièce leur parlait.
Même s’ils n’ont pas forcément compris toutes les subtilités du projet, en fin de compte il y a aussi des gens parfois qui sont spécialisés dans le milieu de l’art contemporain et qui vont passer à côté de ça parce qu’ils n’ont pas forcément les codes de ces jeux vidéos.
Mais c’est un projet qui les a touchés. Ils sont restés 40 minutes devant la vidéo qui dure une heure dans l’attente du tir. Ce sont les profs qui ont dû les faire partir, car ils devaient rentrer.
J’interviens beaucoup dans l’espace public parce que c’est un bon moyen de toucher le public le plus large possible. Avec Chebab, j’interviens sur les réseaux sociaux comme Instagram.


Capture d’écran de la page Instagram d’Émeric @emericlhuisset

Je donne aussi régulièrement des conférences. C’est un bon moyen pour ouvrir les gens vers mon travail et je ne donne pas des conférences que dans le milieu de l’art contemporain. J’en donne à la fois dans les milieux scolaires, universitaires, mais aussi en tant que géopoliticien ; j’en donne régulièrement dans le milieu de la géopolitique. C’est intéressant de voir des gens qui sont très tournés vers le milieu de la défense et qui, sans vouloir faire de généralités, ne sont pas forcément très ouverts sur la question de la création contemporaine ; cela permet à travers de problématiques géopolitiques qui leur parlent de les amener vers la création contemporaine et vers de nouvelles refléxions.


© Émeric Lhuisset, Sans Titre / fabrication de kippa avec keffieh /
projet réalisé et présenté dans le quartier de Morasha à la limite entre Jérusalem Ouest et Jérusalem Est, 2010

M’inscrire dans le milieu de l’art contemporain et de la photo me permet de mettre en place une économie autour de mes projets. Etre artiste est déjà en soi économiquement compliqué, mais en plus quand on traite de problématiques politiques et sociales qui ne sont pas forcément toujours consensuelles, c’est d’autant plus compliqué parce que quand bien même les gens, par exemple un collectionneur privé, apprécient le travail, ils n’ont pas forcément envie d’avoir chez eux une photo de combattants avec des kalachnikovs au dessus du canapé. Des entreprises ne vont pas vouloir financer un projet trop politique car elles ne vont pas vouloir se mouiller, notamment en termes d’image.

C’est aussi s’inscrire dans une histoire : je viens des Beaux Arts, j’ai étudié l’histoire de l’art entre autres. J’utilise plus la photographie que d’autres médiums. Pour moi la photo remonte aux grottes de Lascaux, ça s’inscrit dans l’histoire de l’art. Tout le monde n’est pas d’accord avec ça. Certains vont m’en vouloir si je dis ça (Rires). Dans mon travail je fais pas mal de références à l’histoire de l’art ce qui se traduit par des images assez picturales.

Viensvoir : tu dis que tu t’inscris dans une économie alors j’en profite pour rebondir sur le prix BMW. Peux-tu résumer pour les lecteurs de Viens Voir ce qu’est une résidence, ce que l’on recherche en tant qu’artiste en postulant à une résidence ? Qu’est ce que cela implique ?

Une résidence, ça peut être tout et n’importe quoi. On sort l’artiste de son atelier pour lui permettre de développer son projet. J’en fais peu, à moins que ce soit une résidence dont l’esprit s’inscrit dans ma démarche. Certaines résidences sont abusives ; c’est le cas parfois lorsque les artistes doivent eux-mêmes payer pour produire une pièce.

J’en fais très peu car j’ai mon atelier et je voyage beaucoup. S’il s’agit d’une résidence qui s’inscrit dans un projet que je veux développer alors je vais en profiter. C’est ce que j’ai pu faire dans une résidence en Afghanistan, à Kaboul avec la Turquoise Mountain Foundation.


© Émeric Lhuisset, Kandahar (réalisé en collaboration avec Aman Mojadidi avec l’aide de Pierre François Dubois pour le design) / ligne de mobilier nomade pour belligérants (assise) montable sur fusil d’assaut AK-47 (modèle
avec crosse pleine) / toile, bois, acier et mode d’emploi papier / 60 x 100 x 60 installé, 70 x 10 emballé / 60 x 100 x 60 installed, 70 x 10 packaged
Kaboul (Afghanistan) – Paris (France), 2010.

La résidence BMW est intéressante en raison du partenariat avec l’école des Gobelins qui dispose d’une équipe pédagogique dont le savoir et l’expertise technique me permettront de continuer à travailler sur mes cyanotypes. En dehors de cet aspect, la collaboration avec François Cheval m’aidera à développer mon projet grâce à son œil et à son expérience.
Elle est aussi intéressante en raison de sa visibilité ; c’est une résidence prestigieuse avec des expositions à la clé pendant les Rencontres d’Arles et à Paris Photo.
Une fois la résidence finie, quelle est la prochaine étape ?
J’ai toujours travaillé pour moi, même quand j’étais étudiant. La résidence m’aide à développer ce projet mais en parallèle j’ai beaucoup d’autres projets et notamment le prochain projet qui s’intitule « Quand les nuages parleront ». Je profiterai certainement un peu de l’aide des Gobelins pour avancer sur ce projet.

A la fin de l’entretien, je tente de lui tirer les vers du nez sur ce nouveau projet qui est top secret. Sans succès. Alors, il ne me reste plus qu’à attendre avec vous que les nuages parlent…

***Pour plus d’infos sur Emeric, c’est par ici : le site et l’Instagram : @emericlhuisset

 
 

English version

Waiting for the clouds to speak (Part 2)

Viensvoir: as a result, it raises the question of the audience. Who are you talking to? Who are you producing for?

Émeric Lhuisset: that’s always the big question. Just because you exhibit in a cultural institution does not mean that you will only reach one type of audience; you can also get out of the institution. There are many ways to reach a very wide audience that we can think of. After that, you can’t touch everyone. You don’t have to be utopian either, but for me art is something I really see as a metaphor for the society in which it is made. In the end, for me, the artist has a role to play in society, that is, the artist will not directly change things, he does not have this power.

On the other hand, the artist is a vector of influence and, through the way he will show things, he invites people to question themselves and to take a different look at a problem that can then initiate a change in society.

I belong to the field of contemporary art, of photography. Besides, it’s interesting because these two fields meet but are different. I’m in between the two. I don’t just take pictures, I also do installations and videos. When I do projects or use the Internet as a medium, we get out of the field of photography. Same when I make things. This contemporary art scene is interesting to me because, despite everything, it is still a place that has a certain audience, a certain visibility.

When you exhibit in a big museum, like my exhibition at the Tate Modern, many people see your work. The same goes for my exhibition at the Institut du Monde Arabe. It is not necessarily just a « cultural » audience; I am also interested in the audience coming from schools.

I remember that I had made an exhibition when I was still a student at the Beaux Arts, more than ten years ago, at Main d’oeuvre, an art centre in Saint-Ouen and I had presented a project connecting video games and war zones.

Some teenagers who had come with their class were reluctant and ended up totally absorbed by the work because it used codes that spoke to them. I was using FPS (First Person Shooter) codes. Subjective camera video games are codes they had and so the artwork engaged them.

Even if they have not necessarily understood all the subtleties of the project, in the end there are also people in the contemporary art world who are sometimes specialized and who will miss this because they do not necessarily have all the codes of these video games.

But it was a project that triggered them. They stayed 40 minutes in front of the one-hour video. It was the teachers who had to make them leave because they wanted to wait to see the final shot.

I intervene a lot in the public space because it is a good way to reach the widest audience possible. With Chebab, I work on social networks such as Instagram. I also give regular lectures. It’s a good way to open people to my work and I don’t just give lectures in the contemporary art world. I give them both in schools and universities; but also as a geopolitician, I regularly give them in the field of geopolitics and it is interesting to see people who are very focused on the defense sector and who, without wanting to make generalities, are not necessarily very open to the question of contemporary creation; this allows them to move towards that through geopolitical issues that talk to them.

Being part of the contemporary art and photography community allows me to build an economy around my projects. Being an artist is already economically complicated in itself, but when you deal with political and social issues that are not always consensual, it is all the more complicated because even if people, for example a private collector, appreciate the work, they do not necessarily want to have a picture of fighters with Kalashnikovs above the sofa. Companies will not want to finance a project that is too political because they will not want to get involved, especially in terms of image.

It is also about being part of a history: I come from the Beaux Arts, I studied art history among other things. I use photography more than other media. For me, photography goes back to the Lascaux caves, it is part of the history of art. Not everyone agrees with that. Some people will be angry with me if I say that (Laughs). In my work I make quite a few references to art history, which translates into quite pictorial images.

You say you pertain to an economy, so I’m taking this opportunity to question you on the BMW prize. Can you summarize for the readers of Viens Voir what a residency is, what we are looking for as an artist by applying for a residency? What does this mean?

A residence can be anything and everything. We take the artist out of his studio to allow him to develop his project. I don’t do a lot of residencies, unless it is a residence whose object corresponds to my approach. Some residencies are abusive; this is sometimes the case when artists must pay themselves for the production of a piece.

I do only few of them because I have my own workshop and I travel a lot. If it is a residence that matches a project that I want to develop, then I will take advantage of it. This is what I was able to do in a residence in Afghanistan, in Kabul, with the Kandahar Foundation.

The BMW residence is interesting because of the partnership with the Gobelins school, which has a teaching team whose knowledge and technical expertise will allow me to continue working on my cyanotypes. Apart from this aspect, the collaboration with François Cheval will help me to develop my project thanks to his eye and experience.

It is also interesting because of its visibility; it is a prestigious residence with exhibitions during the Rencontres d’Arles and Paris Photo.

Once the residency is over, what is the next step?

I have always worked for myself, even when I was a student. The residency helps me to develop this project but at the same time I have many other projects and in particular the next project which is called « Waiting for the clouds to speak ». I will ask for help from the Goblins to move forward on this project as well.

I’m trying to get him to talk more about this new project, which is top secret. Without success. So all I have to do now is wait with you for the clouds to speak.

C’est une belle vie que de chercher la beauté dans ce monde

in L'art au quotidien
© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

L’anglo-américaine Cig Harvey est la nouvelle lauréate du Prix Virginia 2018, prix attribué à une femme photographe. Elle nous commente quelques-unes de ses images les plus fortes et nous éclaire sur sa pratique photographique.

English version included below

Il est toujours question de photographie : comment on la fait ? Comment on la vit ? Pourquoi on la pratique ? Quest-ce qu’on y cherche ?
Personnellement, je dois reconnaître que, la plupart du temps, je la pense. Oh, pas à la manière du Penseur de Rodin, préparant longuement l’appui sur le déclencheur ou une analyse d’image. Plutôt comme quelqu’un qui s’intéresse surtout à la photographie pour sa valeur discursive, une sorte de parole visuelle.


Alors, croiser la pratique de Cig Harvey, nouvelle lauréate du prix Virginia (lire l’article précédent à propos du Prix) aussi physique que poétique, c’est se souvenir que la photographie peut être cette écriture directe, difficile à verbaliser, générée par les évènements du monde plutôt que cherchant à les expliquer.
Promenade commentée de l’exposition en compagnie de l’auteure.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Cig Harvey : quand je photographie, je recherche ces moments où on a le souffle coupé (pendant le reste de notre conversation, elle ne prononcera plus l’expression mais mimera seulement le geste, essayant de trouver sa respiration, la main posée sur la poitrine). J’ai lu une étude dans le Wall Street journal selon laquelle les personnes qui avaient trop souvent le souffle coupé pouvaient être amenées à souffrir de troubles psychologiques. Je voudrais retranscrire ces instants du corps, qui sont comme des réflexes et dont certains ont quelque chose à voir avec l’apparition de la beauté. Pour cette photo, je n’avais jamais vu un arc-en-ciel de si près, et le contraste avec le ciel d’orage m’a saisi. C’est évidemment une image prise sur le vif, non préméditée.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Cette fille perdue dans la neige, avec le blizzard qui souffle, c’est l’image de cette grande beauté au milieu d’un endroit effrayant, presque hostile. Le signe que les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent être. J’utilise la météo, l’atmosphère et les conditions lumineuses pour sublimer le quotidien.
Ce que j’aime dans la photographie et qui est très présent dans mon travail, c’est l’idée du temps. Je suis à l’affût de ces moments si fugaces de nos existences.
Viensvoir : vous voudriez que le spectateur ait le souffle coupé en regardant vos photos ?
Cig Harvey : ce serait fantastique, bien sûr, mais c’est peut-être trop demander, non ? Mon plus grand désir, ce serait que mes photos aident à apprécier ces choses de la vie de tous les jours.
C’est votre fille, je crois, sur la photo ?
Oui, je photographie souvent mes proches. Simplement parce que toutes ces photos sont ma vie. alors, il se trouve que j’ai une fille (on sent un amour infini quand elle parle d’elle) et que c’est une part très importante de ma vie. Et je crois que le jour où je suis devenue mère, je suis devenue une meilleure photographe.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Cette photo, contrairement à la majorité des autres, est une photo construite. Et c’est une bonne histoire aussi (rires), même si personne n’achète cette photo ! Il s’agit du dentier de mon beau-père, un vieux monsieur aujourd’hui. Quand il vient chez nous, il le laisse dans la salle de bains toute la nuit et comme contrairement à lui, je me lève tôt le matin (j’écris toujours le matin, avant que la maison ne soit réveillée : écrire, pour moi, c’est une manière d’accéder à mes idées), je passe devant ces dents… Je les ai prises et j’ai essayé de les photographier dans la cuisine, dehors, dans mon studio photo et finalement, je les mises devant un mur rose et là, ça a marché. Parce que cette couleur, c’est une forme d’innocence devant les dents du vieil homme, quelque chose d’un peu sinistre, mais en même temps, une sorte de sourire. Et je pense aussi à toutes les histoires que cette bouche pourrait raconter.
Vous retouchez beaucoup vos photos ?
Non, de simple retouches de contraste ou de couleur. Je suis vraiment obsédée par la couleur. Mais mon travail, plus que de fabriquer les images, c’est de les trouver, d’être ouverte à mes sens quand je photographie.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Je devais photographier ces spécimens pour un magazine. Ils sont arrivés par la poste, mais le transport les avait endommagés. Ils étaient à la fois si beaux et si abîmés, comme une métaphore de la vie, où tout peut aller bien et puis, brusquement, basculer. Je ne pouvais pas les réparer, mais leur rendre un peu de leur milieu naturel.
Vous photographiez chaque jour ?
Tous les jours. J’essaie essentiellement de fixer ce qui me touche et ce qui est important dans ma vie.

Le site du Prix Virginia.
L’exposition Cig Harvey se tient à l’espace Oppidum, 30 rue de Picardie, face au Carreau du Temple.
Le mercredi 24 octobre 2018 à 19h aura lieu une rencontre, animée par Caroline Broué, journaliste et productrice à France Culture, avec Siân Davey, lauréate du Prix Virginia 2016 et les éditions be-pôles.

 
 

English version

It is a beautiful life to seek beauty in this world

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Anglo-American Cig Harvey is the new winner of the 2018 Virginia Prize, awarded to a female photographer. She comments on some of her most powerful images and enlightens us on her photographic practice.

It’s always about photography: how do you do it? How does it feel? Why do we practice it? What are we looking for?
Personally, I have to admit that most of the time I think it. Oh, not like Rodin’s Thinker, preparing for a long press of the shutter button or an image analysis. More like someone who is mainly interested in photography for its discursive value, a kind of visual speech.

So, to cross the practice of Cig Harvey, the new winner of the Virginia Prize (previous article about the Prize), both physical and poetic, is to remember that photography can be this direct writing, difficult to verbalize, generated by world events rather than seeking to explain them.
Commented walk of the exhibition with the author.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

Cig Harvey: when I photograph, I look for those moments when we are breathless (during the rest of our conversation, she will no longer pronounce the expression but will only mimic the gesture, trying to find her breath, her hand on her chest). I read a study in the Wall Street journal that said that people who were too often out of breath could suffer from psychological disorders. I would like to transcribe these moments of the body, which are like reflexes and some of which have something to do with the appearance of beauty. For this picture, I had never seen a rainbow so close up, and the contrast with the stormy sky caught me. It is obviously an image taken on the spot, not premeditated.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

This girl lost in the snow, with the blizzard blowing, is the image of this great beauty in the middle of a frightening, almost hostile place. A sign that things are not always what they seem. I use the weather, the atmosphere and the light conditions to enhance everyday life.
What I like about photography and which is very present in my work is the idea of time. I am on the lookout for such fleeting moments in our lives.
Viensvoir: would you like the spectator to be breathless when looking at your photos?
Cig Harvey: That would be fantastic, of course, but maybe it’s too much to ask, right? My greatest wish would be that my photos help to appreciate these things in everyday life.
Is that your daughter, in the picture?
Yes, I often photograph my loved ones. Simply because all these photos are my life. So it just so happens that I have a daughter (you can feel an infinite love when she talks about her) and that it is a very important part of my life. And I think the day I became a mother, I became a better photographer.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

This photo, unlike most others, is a constructed photo. And it’s a good story too, even if no one buys this picture (laughs)! It’s my stepfather’s dentures, an old man today. When he comes to our house, he leaves it in the bathroom all night and unlike him, I get up early in the morning (I always write in the morning, before the house is awake: writing, for me, is a way to access my ideas), I walk past these teeth… I took them and tried to photograph them in the kitchen, outside, in my photo studio and finally, I put them in front of a pink wall and there it worked. Because this color is a form of innocence in front of the old man’s teeth, something a little sinister, but at the same time, a kind of smile. And I also think of all the stories that this mouth could tell.
Do you retouch your photos a lot?
No, simple retouching of contrast or color. I’m really obsessed with color. But my job, more than making images, is to find them, to be open to my senses when I photograph.

© CIG HARVEY, COURTESY PRIX VIRGINIA

I was supposed to photograph these specimens for a magazine. They arrived by post, but the transport had damaged them. They were at the same time so beautiful and so damaged, like a metaphor of life where everything can go well and then, suddenly, change. I couldn’t fix them, but I could give them back some of their natural environment.
Do you photograph every day?
Every day. I try to photograph what touches me and what is important in my life.

En attendant que les nuages parlent, Rencontre avec Émeric Lhuisset (1ère partie)

in Rencontre
© Émeric Lhuisset, L’Autre Rive, Iraq, Turquie, Grèce, Allemagne, France, Danemark, Syrie, 2010 – 2018

Notre chroniqueuse Silvy Crespo est partie à la rencontre du nouveau lauréat de la Résidence BMW, Émeric Lhuisset : plongée dans la démarche créative d’un artiste aussi entier que singulier.

English version included below

Juillet 2018.

Ce jour là, pas un seul nuage n’obscurcit le ciel bleu arlésien. Je suis arrivée la veille et déjà la chaleur a raison de moi, et de mon déodorant. Je n’ai qu’une envie : me mettre au frais en sirotant du rosé, mais à défaut de pouvoir m’adonner pleinement à un farniente intensif, je chasse l’ombre.

Aussi, lorsque votre bookista préférée, Olenka, me propose une virée chez Monoprix pour faire les soldes et, accessoirement, découvrir les livres sélectionnés pour les prix Livre de l’Année et Luma Dummy Book Award, j’accepte.

Sur place, l’air est lourd et la quantité de livres alignés en rang d’oignons me donne le vertige. Je me réfugie donc dans un ouvrage que j’aime*, histoire de retrouver un peu de plaisir à être là. Je suis absorbée dans ma lecture quand je crois entendre une voix.

Oui, une personne s’adresse à moi et m’interroge sur le livre que je tiens entre mes mains. Erreur fatale ; je suis une grande bavarde. Mais cela n’a pas l’air de déranger mon interlocuteur, lequel me recommande au passage de passer une tête à l’exposition « Grozny : neuf villes » montrant l’œuvre collective des trois photographes Olga Kravets, Maria Morina et Oksana Yushko**.

Nous finissons tout de même par nous présenter et j’apprends que la personne qui se tient en face de moi n’est autre qu’Emeric Lhuisset, lauréat de la résidence BMW 2018 et dont je connaissais certaines images de la série « Théâtre de guerre », réalisée en Irak.

Le jour même, je propose à Emeric de le rencontrer dans son atelier parisien pour prolonger notre conversation et en savoir un peu plus sur ce Jack Bauer de la photo. Une semaine plus tard, me voilà donc, de bon matin, à la porte de son antre, doigt pressé sur le bouton d’interphone, décidée à le faire parler.

Émeric Lhuisset par Silvy Crespo

Mais commençons par le commencement.

Emeric, qui est diplômé de l’Ecole des Beaux Arts de Paris et de l’Ecole Normale Supérieure Ulm – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, est un artiste plasticien dont le travail aborde essentiellement des problématiques géopolitiques.

Comme il se plait à l’indiquer, sa démarche se veut avant tout anthropologique. A la manière d’un chercheur, il va dans un premier temps « produire un travail de recherche théorique qui consiste à lire des ouvrages sur le sujet, à rencontrer des chercheurs spécialisés dans le domaine abordé et à faire du suivi presse ».

Dans un deuxième temps, lorsqu’il commence à avoir une bonne connaissance théorique de son sujet, il va faire un travail d’enquête de terrain, directement auprès de personnes concernées, afin de tenter de visualiser ce qui les a conduites à une situation donnée. Il s’agit pour lui de comprendre « à quoi ressemble leur quotidien », ainsi que de « connaître leurs aspirations ». Ce n’est qu’une fois ces deux étapes accomplies, et uniquement s’il « pense avoir un regard pertinent » qu’il va produire une œuvre qui sera la retranscription plastique de cette analyse.

Bien qu’il ait réalisé quelques projets en Europe, notamment en Ukraine, et en Amérique Latine, sa zone géographique de prédilection demeure le Moyen-Orient.

Pourquoi le Moyen-Orient ?

J’ai commencé au Moyen Orient parce qu’au tout début de ma carrière d’artiste je n’avais pas d’autres ressources que le RSA (Revenu de Solidarité Active). Je m’intéressais à des questions de géopolitique. Or, il s’avère que le Moyen-Orient est une zone particulièrement riche au niveau géopolitique et en même temps, il est facile de s’y rendre. Un Paris-Istanbul, hors saison, ne coûte pas cher et le reste du voyage s’effectue en bus. Je prenais donc le bus pour l’Irak ce qui me permettait d’aller sur le terrain sans avoir d’argent. A force de travailler dans la région, j’y ai tissé tout un réseau et je m’y suis fait beaucoup d’amis. Au fur et à mesure, il s’est passé de plus en plus de choses et du coup, j’ai continué à travailler là-bas. Mais je ne travaille pas que là-bas. J’ai aussi fait d’autres projets dans d’autres endroits, en France, en Ukraine. J’ai travaillé un petit peu en Amérique du Sud. Mais c’est vrai que le Moyen-Orient c’est une zone que j’aborde plus particulièrement.

Le Moyen-Orient nous est présenté comme une zone dangereuse. N’as tu pas éprouvé, à un moment ou à un autre, des appréhensions ?

Cela fait maintenant quinze ans que je travaille dans cette région qui m’est désormais familière. Je n’ai plus du tout de difficultés. J’ai réussi à passer outre les stéréotypes et les clichés que je pouvais avoir nourris en grandissant en banlieue parisienne au contact de mes copains, dont beaucoup appartenaient à la diaspora Nord-Africaine, Algérie, Tunisie, Maroc. Ma grand-mère elle-même a vécu un certain temps en Tunisie, notamment pendant la guerre puisqu’elle avait quitté la France au moment où les allemands sont entrés sur le territoire français. J’étais donc déjà plutôt sensible à la « culture arabe », même si, honnêtement, je n’en connaissais pas grand chose.

C’est vrai que les tous premiers projets que j’ai faits, je les ai souvent faits de manière maladroite. J’avais vingt ans, j’étais encore très jeune, très méconnaissant et maladroit. Mais j’avais la volonté de découvrir et de comprendre. D’ailleurs, j’ai produit assez peu de choses, j’ai surtout essayé de comprendre, de voir. C’est encore le cas aujourd’hui. Quand je suis sur le terrain, je passe énormément de temps et je produis peu globalement.

Il m’arrive fréquemment de passer plusieurs mois, de ne faire aucune image, de revenir en France et puis de repartir, de repasser du temps, peut-être produire une ou deux images, puis revenir. Et c’est en ce sens là aussi que je parle d’une approche anthropologique et non pas journalistique parce que je n’ai pas derrière moi un journal qui sollicite de ma part un certain type d’images. J’ai le luxe d’avoir le temps pour moi et le temps de comprendre, de réfléchir sur ce que je peux avoir à dire, le luxe de ne rien dire si je pense que je n’ai rien d’intéressant à dire.

C’est exceptionnel d’entendre ça. Es-tu conscient qu’à l’heure ou le milieu de l’art, et le milieu de la photo notamment, est un peu devenu comme l’industrie de la mode, avec des cycles de production, comme les concours par exemple, comment le vis-tu ? Car certains ont du mal à se détacher de cette pression grandissante vis à vis de l’artiste et du photographe pour produire constamment ?

Je suis assez détaché de tout ça. Les concours j’en fait aussi. Si l’un de mes projets peut correspondre à l’objet de l’un de ces concours tant mieux. Si j’ai choisi d’être artiste c’est parce que c’est à mon sens ce qui m’offre le plus de liberté. Pour moi c’est quelque chose d’essentiel : c’est pouvoir faire ce que je veux, quand je veux, comme je veux, et prendre le temps de faire ce que je fais.

Si je n’avais pas le temps pour moi, je ne pourrais pas faire ce que je fais. Ce sont des projets qui nécessitent un degré d’investissement, de confiance et d’intimité des gens avec lesquels je travaille qui ne pourraient pas se faire en trois semaines. Je prends mon temps et je trouve que c’est bien de prendre son temps. Cela donne du recul par rapport à son propre travail et puis cela permet de faire vivre chaque projet, de le penser non seulement en-dedans, dans le cadre d’un espace d’exposition, mais aussi en dehors, dans l’espace public qui devient alors espace d’intervention. J’aime bien réfléchir et penser à la meilleure manière de montrer mes projets.

J’ai affiché dans l’espace public en Colombie et en Irak. Pour ce dernier projet, « J’entends sonner les cloches de ma mort », qui est
 une installation en hommage à Sardasht Osman,
les photographies ont été tirées sur papier salé non fixé et collées dans l’espace urbain, disparaissant progressivement à la
lumière du soleil.

© Émeric Lhuisset, J’entends sonner les cloches de ma mort,
Irak, 2011 – 2012

En 2010, lorsque j’étais en Irak, j’étais logé sur le campus de l’université de Salahaddin et quelques jours après mon arrivée, l’un des étudiants a été kidnappé juste devant l’université. Il se trouve que j’étais le seul occidental. Pas mal d’amis de cet étudiant sont venus me voir et m’ont pris à témoin. Ils m’ont dit que Sardasht écrivait des articles dans lesquels il dénonçait la corruption dans le pouvoir local, raison pour laquelle il a été kidnappé. Ils m’ont montré son dernier article intitulé « J’entends sonner les cloches de ma mort » et dans cet article il explique qu’il a reçu des menaces de mort et que s’il continue à écrire il sera tué, mais qu’il ne va pas fuir, il ne va pas arrêter d’écrire et il est prêt à affronter ses bourreaux et il espère que sa mort aidera à défendre ses idées. Quelques jours plus tard son corps a été retrouvé dans la rue. Il avait été exécuté.

J’ai voulu lui rendre hommage parce que c’était la moindre des choses que je puisse faire face à cette situation. Pour cette raison, ses amis m’ont introduit auprès de sa famille. J’ai passé pas mal de temps avec son grand frère. Ils m’ont donné beaucoup d’images et de vidéos de Sardasht et j’ai récupéré l’une de ses photos. Je suis rentré en France. J’en ai fait des tirages sur papier salé au format A3, des tirages que je n’ai pas fixés et pour les un an de sa mort, je suis retourné en Irak. Tôt le matin, lorsqu’il faisait encore nuit, je suis allé coller son portrait dans les rues. Quand les gens sortaient, ils tombaient nez à nez avec son portrait et puis progressivement quand le soleil a commencé à se lever les images se sont mises à disparaître pour laisser place à des rectangles noirs.

© Émeric Lhuisset, J’entends sonner les cloches de ma mort, Irak, 2011 – 2012

Pour la série « Cent portraits de Maydan », je suis allé dans le Donbass, dans la région de Donetsk, six mois après la révolution, coller les portraits et les questionnaires des révolutionnaires de manière à ce que les gens qui sont sous l’affluence de la propagande russe voient, en dehors de toute forme de propagande, qui étaient vraiment les gens de Maydan. Là encore, on est dans un collage dans un espace public.

© Émeric Lhuisset, série de 100 portraits de volontaires du mouvement Maydan, Kiev (Ukraine), février 2014

C’est très important pour moi. Là par exemple, on parle de collage dans l’espace public, on parle de quelque chose de physique, mais par exemple j’ai fait une vidéo en Syrie ou j’ai filmé les 24 heures de la vie d’un combattant rebel chebab et cette vidéo je la présente en temps réel.

C’est une caméra qui est fixée sur le torse du combattant. C’est un plan séquence de vingt quatre heures. Quand les gens viennent la voir à 8 heures du matin, il est 8 heures du matin pour le combattant. Avec le recul, je me suis dit que présenter cette vidéo comme ça, c’est très intéressant, mais je pense que je n’arrive pas à toucher assez de monde. Donc je vais continuer de la présenter de cette façon, mais j’ai aussi réfléchi à un autre moyen de toucher plus de monde tout en gardant l’essence du projet qui est cette idée d’un quotidien, de quelque chose de très long. Je me suis saisi de la plateforme Instagram ; tous les jours je fais une capture d’écran d’une minute de la vie de ce combattant que je poste en temps réel.

© Émeric Lhuisset, Chebab (extrait), plan séquence d’une journée de la vie d’un combattant de l’Armée Syrienne Libre,
camera subjective, 24h en boucle diffusé en temps réel, Province d’Alep et d’Idlib (Syrie), août 2012

Je me suis donc lancé dans un projet de quatre ans. Cela va correspondre à 2440 images, mais je trouve que c’est un moyen intéressant de montrer le projet. Comment montrer ? Comment donner à voir ? Ces questions sont pour moi aussi importantes que le contenu du travail lui même.

Fin de la première partie

*Le livre : « Setting The Stage : North Korea » by Eddo Hartmann, Hannibal Publishing
** « Grozny : Nine Cities » by Olga Kravets, Maria Morina et Oksana Yushko
***Pour plus d’infos sur Emeric, c’est par ici.
Instagram : @emericlhuisset

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle ira dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

 
 

English version

Waiting for the clouds to speak
(Part 1)

Our editor Silvy Crespo went to meet the new BMW Residence winner, Émeric Lhuisset: immersed in the creative process of an artist as whole as he is unique.

July 2018.

That day, not a single cloud darkens the Arlesian blue sky. I arrived the day before and the heat is already killing me and my deodorant. I only want to stay cool and sip rosé, but since I can’t fully indulge in intensive idleness, I try to look for the shade.

So, when your favorite bookista, Olenka, offers me to go to Monoprix to do the sales and, incidentally, discover the books selected for the Book of the Year and Luma Dummy Book Award, I accept.

There, the air is heavy and the quantity of books lined up like a row of onions makes me dizzy. So I take refuge in a book I like*, just to enjoy being there. I am absorbed in my reading when I think I hear a voice.

Yes, a person addresses me and asks me about the book I am holding in my hands. Big mistake; I’mvery talkative. But this does not seem to bother my interlocutor, who recommends that I visit the exhibition « Grozny: nine cities » showing the collective work of the three photographers Olga Kravets, Maria Morina and Oksana Yushko**.

We finally introduce ourselves and I learn that the person standing in front of me is none other than Emeric Lhuisset, winner of the BMW 2018 residency and of whom I knew some images from the « Theatre of War » series, produced in Iraq.

The same day, I suggest to Emeric to meet him in his Parisian atelier to extend our conversation and learn a little more about this Jack Bauer of photography. A week later, here I am, early in the morning, at the door of his den, with my finger pressed on the intercom button, determined to make him talk.

But let’s start at the beginning.

Emeric, who is a graduate of the Ecole des Beaux Arts de Paris and the Ecole Normale Supérieure Ulm – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, is a visual artist whose work mainly addresses geopolitical issues.

As he likes to point out, his approach is above all anthropological. Like a researcher, he will first start to « produce theoretical research work consisting of reading books on the subject, meeting researchers specialized in the field concerned and reading the newspapers ».

After this first step, when he starts to have a good theoretical knowledge of his subject, he will do a field survey, directly with the people concerned, in order to try to visualize what led them to a given situation. He aims at understanding « what their daily lives look like », as well as « knowing their aspirations ». It is only once these two steps have been completed, and only if he « thinks he has a relevant view » that he will produce a work that will be the plastic transcription of his analysis.

Although he has carried out a few projects in Europe, notably in Ukraine and Latin America, his preferred geographical area remains the Middle East.

Why the Middle East?

I started in the Middle East because at the very beginning of my artistic career I had no other resources than the RSA (Revenu de Solidarité Active). I was interested in geopolitical issues. However, it turns out that the Middle East is a particularly rich area when it comes to geopolitics and at the same time, it is easy to get there. A Paris-Istanbul, out of season, is not expensive and the rest of the trip is by bus. So I took the bus to Iraq, which allowed me to go to the field without having any money. By working in the region, I have built up a whole network and made many friends. As time went on, more and more things happened and so I continued to work there. But I don’t just work there. I also did other projects in other places, in France and Ukraine. I worked a little bit in South America. But it is true that the Middle East is an area that I am particularly concerned about.

The Middle East is presented to us as a dangerous area. Haven’t you ever been apprehensive to work there?

I have been working in this region for fifteen years now and I am now familiar with it. I no longer have any difficulties. I managed to overcome the stereotypes and clichés that I could have nurtured by growing up in the Paris suburbs with my friends, many of whom belonged to the North African diaspora, Algeria, Tunisia, Morocco. My grandmother herself lived in Tunisia for some time, especially during the war, since she had left France when the Germans entered French territory. So I was already quite sensitive to « Arab culture », even though, honestly, I didn’t know much about it.

It is true that the very first projects I did, I often did them in a clumsy way. I was twenty years old, I was still very young, very ignorant and clumsy. But I had the will to discover and understand. Moreover, I have produced relatively few things, I have mainly tried to understand, to see. This is still the case today. When I am on the field, I spend a lot of time and produce little overall.

It often happens to me to spend several months, not to make any images, to come back to France and then to leave again, to spend time again, perhaps to produce one or two images, then to come back. And it is in this sense that I speak of an anthropological approach and not a journalistic one because I do not have behind me a newspaper that asks me for a certain type of images. I have the luxury of having the time for myself and the time to understand, to think about what I may have to say, the luxury of not saying anything if I think I have nothing interesting to say.

It’s exceptional to hear that. Are you aware that at a time when the art world, and the photography world in particular, has become a like the fashion industry, with production cycles, like competitions for example, how do you feel about it? Because some people find it difficult to detach themselves from this growing pressure on the artist and the photographer to produce constantly?

I’m pretty detached from all this. I also do contests. If one of my projects can fit into the scope of one of these competitions, great. If I have chosen to be an artist, it is because I believe it is what gives me the most freedom. For me it is something essential: it is to be able to do what I want, when I want, how I want, and take the time to do what I do.

If I didn’t have time for myself, I couldn’t do what I do. These are projects, that require a degree of commitment, trust and intimacy from the people I work with, that could not be done in three weeks. I take my time and I think it’s good to take your time. This gives perspective to one’s own work and then allows one to bring each project to life, to think about it not only inside, within the framework of an exhibition space, but also outside, in the public space which then becomes an intervention space. I like to think and reflect on the best way to show my projects.

I have pasted in the public space in Colombia and Iraq. For this last project, “I heard the first ring of my death”, which is an installation in homage to Sardasht Osman, the photographs were printed on unfixed salted paper and pasted in the urban space, gradually disappearing at the sunlight.

In 2010, when I was in Iraq, I was housed on the campus of Salahaddin University and a few days after my arrival, one of the students was kidnapped just outside the university. At that time, I was the only Westerner. A lot of friends of this student came to see me and engaged me to take action. They told me that Sardasht wrote articles in which he denounced corruption amongst local authorities, which is why he was kidnapped. They showed me his latest article entitled “I heard the first ring of my death” and in this article he explains that he has received death threats and that if he continues to write he will be killed, but that he will not run away, he will not stop writing and he is ready to face his executioners and he hopes that his death will help to defend his ideas. A few days later his body was found on the street. He had been executed.

I wanted to pay tribute to him because it was the least I could do in such a situation. For this reason, his friends introduced me to his family. I spent a lot of time with his older brother. They gave me a lot of pictures and videos of Sardasht and I took one of his pictures back. I returned to France. I made prints of them on salted paper in A3 format, prints that I didn’t fix and on the first anniversary of his death, I returned to Iraq. Early in the morning, when it was still dark, I went to paste his portrait in the streets. When people came out, they came face to face with his portrait and then gradually when the sun began to rise the images began to disappear to give way to black rectangles.

For the series « One Hundred Portraits of Maydan », I went to the Donbass, in the Donetsk region, six months after the revolution, to paste the portraits and questionnaires of the revolutionaries in such a way that people who are under the influence of Russian propaganda see, outside any form of propaganda, who the people of Maydan really were. Here again, we are in a collage in a public space.

This is very important to me. We are talking about collage in public space, we are talking about something physical, but for example I made a video in Syria in which I filmed the 24 hours of the life of a Chebab rebel and I show this video in real time.

It’s a camera that’s fixed to the fighter’s chest. It’s a twenty-four-hour sequence shot. When people come to see it at 8 a.m., it is 8 a.m. in the life of the rebel. Looking back, I thought that presenting the video like this is very interesting, but I don’t think I can reach enough people. So I will continue to present it in this way, but I have also thought about another way to reach more people while keeping the essence of the project, which is this idea of a daily life, of something very long. I used the Instagram platform; every day I take a screenshot of one minute of this rebel’s life that I post in real time.

So I embarked on a four-year project. It will correspond to 2440 images, but I find it an interesting way to show the project. How to show? How to give something to see? These questions are as important to me as the content of the work itself.

Dave Heath et son sujet, pour questionner la photographie

in Exposition

Dave Heath, Washington Square, New York, 1960 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto

English version included below
Rien de mieux qu’un photographe inconnu pour interroger la photographie. Mais inconnu, Dave Heath ne devrait pas le rester très longtemps…

Découvrir un nouveau photographe est toujours un plaisir pour les spectateurs et une aubaine pour ses inventeurs (au sens archéologique du terme) : il n’est qu’à voir l’élasticité avec laquelle les photos de Vivian Maier se plient à des analyses psychologico-esthétiques et à des discours artistiques opportunistes évacuant parfois d’importantes parties de son corpus.

Dave Heath, lui, n’est pas tout à fait un inconnu. Lors de la présentation, Diane Dufour, co-directrice du Bal avec Christine Vidal, l’a qualifié de « photographer’s photographer ». L’expression empruntée au monde la musique (très utilisée dans le jazz), dit bien ce qu’elle veut dire : un musician’s musician, c’est un musicien admiré par les musiciens, un secret bien gardé, quelqu’un adoubé par sa profession plus que par le public. Ça ne nourrit pas forcément son homme, mais ça console un peu… Et si l’artiste persiste, il n’est pas exclu qu’une notoriété tardive (voire post-mortem) vienne finalement le consacrer. L’histoire de l’art est aussi faite d’histoires racontables.

L’histoire de Dave Heath (1931-2016), comme beaucoup d’autres, est faite d’élans, de périodes créatives intenses et de temps d’arrêt,. Jusqu’à l’abandon de la pratique photographique à partir de 1970, pour se consacrer à l’enseignement de la photographie, ce qui, après tout, est une autre manière de la pratiquer.

Dave Heath, Sesco, Corée, 1953-1954 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto

Entre-temps, deux ensembles majeurs auront vu le jour : les images réalisées lors de son incorporation dans l’armée sur le terrain de la guerre de Corée, en 1952, dans lesquelles on retrouve les poses et les atmosphères méditatives qui seront sa marque de fabrique la plus forte ; et A Dialogue With Solitude, publié en 1961, dans lequel va se déployer ce détournement d’une forme de street photography vers un univers mélancolique, presque funèbre, dans la grande tradition des arts américains de la première partie du XXème siècle : des peintures de Edward Hopper au désenchantement du film noir, le rêve américain a du plomb dans l’aile…

Alors, Dave Heath dévisage les hommes et les femmes des villes. Mais pas dans un pur face-à-face, plutôt au moment où ces figures sont absorbées dans leurs pensées, une manière de s’échapper du réel pour rejoindre leur monde intérieur (paysages intérieurs, c’était déjà le nom que Dave Heath avait donné à ses photos de Corée). Ce thème de l’absorbement, brillamment théorisé par le philosophe Michael Fried (Pourquoi la photographie a aujourd’hui force d’art, paru chez Hazan en 2013), éloigne cette photographie de toute forme de réalisme. L’image photographique montre bien du réel, mais elle dévoile surtout un inconnaissable : le monde intérieur de chacun. Elle nous fait entrer dans le monde réel pour nous montrer à quel point nous nous en détournons à chaque instant. L’autre et son monde intérieur, nous ne le rencontrerons jamais vraiment.

Dave Heath, Chicago, 1956 © Dave Heath / Courtesy Michael Torosian

Cette rencontre impossible est presque le thème principal de Dave Heath, probablement trop absorbé lui-même dans cette quête personnelle pour devenir un grand témoin de l’histoire de son époque. Mais c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans une autre manière d’approcher son sujet. Celle de ne pas forcément viser directement la grande histoire ou le discours engagé, mais de choisir de porter son regard sur le coin de la rue, sur le réel à portée de main, à portée des yeux. De délaisser le pittoresque ou le spectaculaire pour donner toute son épaisseur au quotidien, au banal.
L’exposition présente plusieurs films en écho à cette approche que l’on retrouve aussi largement dans la littérature américaine, que ce soit dans le réalisme journalistique de Truman Capote, dans les extraordinaires récits/portraits de Joseph Mitchell ou même dans la Trilogie de New-York de Will Eisner, un des grands maîtres de la bande dessinée.

Dave Heath, Métro aérien à Brooklyn, New York, 1963 © Dave Heath / Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York, et Stephen Bulger Gallery, Toronto

Dave Heath tirait lui-même ses photos, allant parfois jusqu’à interprétation du tirage très expressive, insistant sur la lumière pour sublimer son sujet. Ces photos-là sont peut-être les plus fortes de l’exposition. Elles sont aussi celles qui posent le plus question par rapport aux « sujets » de Dave Heath et par rapport à toute pratique photographique : est-il besoin de sublimer son sujet par une lumière singulière ou par des effets de tirage pour qu’il nous touche ? Ne saurions-nous nous contenter du réel ? Avons-nous besoin que quelque phénomène lumineux ou atmosphérique lui donne sa valeur ?

C’est tout l’intérêt de la découverte d’un corpus méconnu : que le regard ne soit pas formaté par une pensée commune, mais prêt à plonger dans les questionnements les plus radicaux.

 
L’exposition DAVE HEATH, DIALOGUES WITH SOLITUDES se tient au BAL jusqu’au 23 décembre 2018
Informations pratiques ici.
 
 
English version

There is nothing better than an unknown photographer to question photography. But unknown, Dave Heath shouldn’t stay that way very long….

Discovering a new photographer is always a pleasure for the spectators and a godsend for its inventors (in the archaeological sense of the term): just look at the elasticity with which Vivian Maier’s photographs bend to psycho-esthetic analyses and opportunistic artistic discourses, sometimes removing important parts of her corpus.

Dave Heath is not quite a stranger. During the presentation, Diane Dufour, co-director of the Ball, described him as a « photographer’s photographer ». The expression borrowed from the world of music (widely used in jazz), says what it means: a musician’s musician is a musician admired by musicians, a well-kept secret, someone adoubé by his profession more than by the public. It doesn’t necessarily feed his man, but it consoles him a little… And if the artist persists, it is not excluded that a late notoriety (or even post-mortem) will finally consecrate him. Art history is also about telling stories.

Dave Heath’s (1931-2016) story, like many others, is made up of impulses, intense creative periods and downtime. Until the abandonment of photographic practice from 1970, to devote himself to teaching photography, which, after all, is another way of doing it.

In the meantime, two major ensembles have emerged: the images created when he was incorporated into the army during the Korean War in 1952, in which we find the poses and meditative atmospheres that will be his strongest trademark; and A Dialogue With Solitude, published in 1961, in which this diversion from a form of street photography to a melancholy, almost funeral universe will take place in the great tradition of American art in the first part of the 20th century: from Edward Hopper’s paintings to the disenchantment of film noir, the American dream is deteriorating…

So Dave Heath stares at the men and women in the cities. But not in a pure face-to-face encounter, rather at the moment when these figures are absorbed in their thoughts, a way to escape from reality to reach their inner world (inner landscapes, that was already the name Dave Heath had given to his pictures of Korea). This theme of absorption, brilliantly theorized by the philosopher Michael Fried (Why photography matters as art as never before, published in 2013), moves this photography away from any form of realism. The photographic image shows reality, but above all it reveals an unknowable: the inner world of each person. It brings us into the real world to show us how much we are turning away from it at every moment. The Other and his inner world, we will never really meet him.

This impossible encounter is almost Dave Heath’s main theme, probably too absorbed himself in this personal quest to become a great witness to the history of his time. But it is also because it is part of another way of approaching its subject. That of not necessarily aiming directly at the great story or the committed discourse, but choosing to look at the corner of the street, at reality within reach. To abandon the picturesque or spectacular to give all its depth to the everyday, to the banal.

The exhibition presents several films that echo this approach, which is also widely found in American literature, whether in the journalistic realism of Truman Capote, in the extraordinary stories/portraits of Joseph Mitchell or even in the New York Trilogy of Will Eisner, one of the great masters of comics.

Dave Heath printed his own photos, sometimes going so far as to interpret the very expressive print, insisting on light to sublimate his subject. These photos may be the strongest in the exhibition. They are also the ones that raise the most questions about Dave Heath’s « subjects » and about any photographic practice: is it necessary to sublimate one’s subject by a singular light or by the effects of printing so that it touches us? Can we not be satisfied with reality? Do we need some luminous or atmospheric phenomenon to give it its value?

This is the whole point of discovering a little-known corpus: that the gaze should not be formatted by a common thought, but ready to dive into the most radical questions.

 
DAVE HEATH,DIALOGUES WITH SOLITUDES, SEPTEMBER 14 – DECEMBER 23, 2018, LE BAL (website)

Egales

in Editorial

©Elina Brotherus: 4’33 », 2016, d’après John Cage, Elina Brotherus est l’une des signataires de la lettre à Sam Stourdzé

C’est urgent. Echapper au confort de la pensée commune. Sortir de la torpeur qui consiste, dans le monde de la photo, à ne pas laisser aux femmes leur juste place. A évacuer cette question de la représentativité féminine pour se couler dans une surreprésentation masculine si évidente et si couramment admise qu’elle en devient presque invisible.
Mais les chiffres, eux, sont limpides.
Viensvoir s’engage à travers les deux éditos de Bruno Dubreuil et Oleñka Carrasco

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below)

C’est à l’initiative de la photographe Marie Docher, fondatrice de Visuelles.art, site opportunément sous-titré qu’est-ce que le genre fait à l’art ?, qu’une lettre a été envoyée au directeur du plus important festival consacré à la photographie, les Rencontres d’Arles.
Donc les chiffres sont limpides, comme le montre cet extrait de la lettre adressée à Sam Stourdzé, directeur des Rencontres d’Arles : En 49 ans, 47 éditions ont été confiées à des directeurs artistiques masculins qui ont sélectionné à chaque fois une grande majorité d’hommes. A Arles, ce qu’on appelle le plafond de verre est très bas pour les femmes : il dépasse rarement 20%.
Cette année, votre choix pour les grandes expositions monographiques s’est porté sur 12 hommes et 3 femmes, dont l’une a exclusivement photographié le travail d’un autre artiste, un homme.

L’intégralité de la lettre est à lire ici et la liste des signataires ici.

Donc l’évidence est là et comme il n’y a nulle raison de la perpétuer, il importe de soutenir le mouvement et de réclamer haut et fort que cela cesse.
Pour expliquer et appuyer le soutien de Viensvoir.oai13 à ce mouvement, j’aimerais raconter comment j’en suis arrivé à être particulièrement sensibilisé à cette question.

Petit retour en arrière : il y a quelques années, alors que je menais un cours d’histoire de la photographie au Centre Verdier, un petit groupe d’élèves femmes se présenta à la fin du premier cours avec un petit papier sur lequel elles avaient tracé deux lignes de bâtons. La ligne supérieure en comptait une quinzaine, celle du bas seulement deux. Vous l’avez compris, chaque photographe homme évoqué se matérialisait par un bâton sur la ligne supérieure, chaque photographe femme, par un bâton sur la ligne inférieure. J’enregistrai le déséquilibre et, sur le coup, pensai qu’il s’agissait peut-être là d’un chapitre particulier ; je n’eus toutefois pas la naïveté de penser que les comptes s’équilibreraient, mais tout au moins que ce déséquilibre ne serait pas toujours aussi important.

Le papier revint à la fin de chaque cours. Et le déséquilibre ne se comblait pas. A un moment, je finis par penser que tout de même, les photographes femmes dans l’histoire de la photo, je ne pouvais pas les inventer. Je me souvins m’être emparé du gros volume Une histoire mondiale de la photographie par Naomi Rosenblum et avoir pensé : « bon mais ce n’est pas de ma faute si dans l’histoire de la photographie, il y essentiellement des hommes ».

Et c’est là que je compris : le problème, ce n’était pas l’histoire, c’était le livre. Et pas seulement celui-ci, mais tous les livres. Et pas seulement les livres, mais ceux qui s’étaient appuyés sur eux : historiens, journalistes, professeurs, mes professeurs, moi-même. Tous, nous reproduisions une pensée, nous contribuions à la diffuser, à la renforcer.

Alors, j’ai travaillé à changer ça, bien aidé par les expositions de l’époque (le formidable travail de Marta Gili au Jeu de Paume, et l’exposition fondatrice Qui a peur des femmes photographes ? au Musée de l’Orangerie et au Musée d’Orsay). Petit à petit, à chaque fois que le travail d’une femme photographe pouvait tout aussi bien illustrer le propos que celui d’un homme, j’intervertissais.

Je ne sais pas si je suis parvenu à l’équilibre, mais la question revient souvent dans mes réflexions intérieures lorsque je bâtis un cours. Et je ne peux que remercier mes élèves qui, sur ce point, ne m’ont pas laissé un instant de relâchement. Pourquoi ?
1) Je suis convaincu qu’il n’y a pas de différence de niveau entre un homme et une femme qui réalise une création. Pas plus qu’il n’y aurait une différence de force, de profondeur ou de sensibilité (pitié, pas le coup de la sensibilité féminine).
2) Mais la répartition inégale du pouvoir entraîne nécessairement une différence de moyens, laquelle influera sur la réalisation et sur sa visibilité. Ce qui implique que si l’on veut défendre la première proposition, la condition préalable est de parvenir à la parité, sans quoi l’idée ne saurait ni s’imposer, ni se rendre visible.

Donc la parité. Ça commence tout de suite.

Bruno Dubreuil
 

L’édito d’Oleñka Carrasco

L’espace de représentation : sortons de notre « chambre à soi »

Le temps est important, l’immédiateté des actions l’est encore plus. Et c’est à une réaction rapide des personnalités et institutions que nous pouvons nous en remettre. La réponse de ceux qui ont la capacité d’agir ne doit pas se contenter d’évoquer des initiatives comme les festivals consacrés aux femmes ou des prix spécifiques.

En effet, si l’on revient à la lettre de Marie Docher, nous ne pouvons pas corriger l’invisibilisation, par exemple, en mettant en avant le travail de quelques photographes exposées dans le festival, à travers un prix décerné uniquement aux femmes. Cette initiative est non seulement insuffisante, mais elle montre de façon catégorique la racine du problème. Comme si métaphoriquement, le prix ne se décernait pas à un travail, mais à la possibilité hasardeuse d’enfin être mise en avant parmi les événements majeurs d’un festival.

Nous ne pouvons pas non plus considérer que la multiplication des initiatives de festivals et expositions uniquement réservés aux femmes soit une solution ou une avancée dans le thème de la parité. Il faudrait les traiter, peut-être, comme des initiatives qui nous permettent de découvrir de nouveaux talents ou des photographes dont le travail est méconnu, mais nous ne pouvons pas nous satisfaire d’espaces de représentation limités qui continuent de contribuer à la séparation de la production artistique par genre. Beaucoup de ces initiatives sont lancées par des collectifs féministes, des féministes ou des femmes professionnelles du monde de l’image, et, d’une certaine manière génèrent des espaces où échanger et se rendre visibles.

Cependant, il est crucial que nous nous demandions : quel est cet espace dans lequel notre représentation est possible ? N’est-ce pas le même que celui duquel nous continuons à être marginalisées quand 60% des diplômés des Écoles d’Art et de Photographie sont des femmes ? De nouveau, les chiffres sont limpides.

De même, de façon satellitaire dans les Rencontres d’Arles de cette année, certaines initiatives ont été entreprises, surtout sous l’égide de la programmation de Cosmos Arles Books. Dans l’une d’elles, un appel aux photographes femmes et transgenres pour reproduire la célèbre exposition Family of Man depuis une perspective féminine (Family of No Man, exposition Cosmos Arles Books du 02 au 07 juillet 2018). Trois salles, un couloir dans lesquels on a réussi à introduire plus de 400 photographes venues des quatre coins du monde. Je ne m’arrêterai pas sur le nombre de mètres carrés, mais sur la sensation que produisaient les photographies et leurs auteures, cloîtrées dans un espace de représentation qui ne contribuait pas à générer une réflexion sur la démarche de l’exposition elle-même, et par conséquent sur les travaux présentés. Nous étions exposées, mais nous n’étions pas visibles. Des performances et des manifestations d’autres collectifs dédiés au thème du Genre se perdaient au milieu de la chaleur et des vapeurs des lieux improvisés.

De ces espaces, il est urgent de sortir ! Et pour franchir la porte qui nous enferme dans notre propre cercle, la parité est un outil clair et efficace, de même que l’est l’abandon de notre propre isolement dans n’importe quel coin fortuit de représentation qui nous soit donné.
Nous ne sommes pas une minorité ! Sortons de notre « chambre à soi ».

La revue Time a désigné comme personnalité de l’année 2017 les « Silence breakers », et sans le moindre doute, 2017 a en effet été une année où la parole des femmes s’est libérée et est devenue décisive dans plusieurs domaines. 2017 a aussi été une année qui a permis de comprendre que les mécanismes de silenciation auxquels nous sommes soumises ont différentes facettes et se reproduisent dans beaucoup plus d’endroits que ce que nous pensons.
Cependant, cela n’a pas permis de provoquer chez certaines institutions un cri d’alerte. Dans la ligne droite finale de 2018, nous ne pouvons pas nous permettre qu’en France ce silence, cette invisibilité, continuent à être imposés, ni que l’on ne nous donne la parole qu’à moitié.
Je m’en remets ainsi à l’image du chiffre extrait de la lettre de Marie Docher et à celle de ce petit bout de papier qu’a reçu Bruno Dubreuil de ses élèves… Que les chiffres servent à comprendre que la relation 12 à 3 est obscène et qu’il n’y a pas une minute à perdre pour y remédier.

Oleñka Carrasco

Versión española:

Es urgente. Escapar de la comodidad del pensamiento común. Salir del aturdimiento que consiste, en el mundo de la fotografía, en no dar a la mujer el lugar que le corresponde. Eliminar esta cuestión de la representatividad femenina y pasar a una sobre-representación masculina tan obvia y comúnmente aceptada que se vuelve casi invisible.

Pero las cifras son claras.

Gracias a la iniciativa de la fotógrafa Marie Docher, fundadora de Visuelles.art, un sitio oportunamente subtitulado « ¿Qué le hace el Género al arte?

Así pues, las cifras son claras, como muestra este extracto de la carta a Sam Stourdzé, director de los Rencontres d’Arles: « En 49 años, 47 ediciones han sido confiadas a directores artísticos masculinos que han seleccionado cada vez a una gran mayoría de hombres. En Arles, el llamado techo de cristal es muy bajo para las mujeres: raramente supera el 20%.

Este año, su elección para las grandes exposiciones monográficas fue de 12 hombres y 3 mujeres, una de los cuales fotografió exclusivamente la obra de otro artista, un hombre.  »

La carta completa aqui, la lista de signatariosaqui.

Así que la evidencia está ahí y como no hay razón para perpetuarla, es importante apoyar al movimiento y exigir alto y claro que se detenga. Para afianzar el apoyo de Viensvoir.oai13 a este movimiento, me gustaría compartir con vosotros cómo llegué a ser particularmente sensible a este tema.

Una rápida mirada hacia atrás. Hace unos años, mientras dirigía una clase de historia de la fotografía en el Centre Jean Verdier, un pequeño grupo de alumnas se presentó al final de la clase con un trozo de papel en el que habían dibujado dos líneas de barras. La línea superior tenía unas quince, la inferior sólo dos. Creo que ya lo habéis pillado, cada fotógrafo masculino mencionado fue materializado por una barra en la línea superior, cada fotógrafa femenino en la línea inferior. Registré el desequilibrio, pensé que tal vez era un capítulo partícular, sin tener la ingenuidad de pensar que las cuentas serían equilibradas, pero al menos que el desequilibrio no siempre sería tan grande.

El trabajo volvió al final de cada clase. Y el desequilibrio no se estaba solucionando. En un momento dado, terminé pensando que no era mi tarea, que a las mujeres fotógrafas de la historia de la fotografía, no podía inventarlas. Recordé haber tomado el gran volumen de Una historia mundial de la fotografía de Naomi Rosenblum y haber pensado: « Bueno, no es culpa mía que en la historia de la fotografía haya esencialmente hombres ».

Y ahí fue cuando entendí: el problema no era la historia, sino el libro. Y no sólo éste, sino todos los libros. Y no sólo los libros, sino los que habían confiado en ellos: historiadores, periodistas, profesores, yo mismo. Todos reproducimos un pensamiento, ayudamos a difundirlo, a fortalecerlo.

Así que trabajé para cambiar eso, ayudado por las exposiciones de la época (maravillosa obra de Marta Gili en el Jeu de Paume, y « ¿Quién teme a las mujeres fotógrafas?) Poco a poco, cada vez que el trabajo de una fotógrafa podía ilustrar tanto el tema como el de un hombre, invertí la ecuación y preferí mostrar a la fotógrafa.

No sé si he logrado un equilibrio, pero la pregunta a menudo aparece en mis pensamientos cuando construyo un curso. Y sólo puedo agradecer a mis alumnas que, en este punto, no me han dado un momento de relajación.

¿Por qué? Porque:

1) Estoy convencido de que no hay diferencia de nivel entre un hombre y una mujer que hace una creación. Tampoco habría ninguna diferencia en fuerza, profundidad o sensibilidad (lástima, no el truco de la sensibilidad femenina).

2) Pero la distribución desigual del poder conduce necesariamente a una diferencia de medios, que influirá en el logro y la visibilidad del poder. Esto implica que si queremos defender la primera propuesta, el requisito previo es lograr la paridad, sin la cual la idea no puede imponerse ni hacerse visible.

Así que paridad. ¡Hay que comenzar de inmediato!

El espacio de representación, salgamos de la “habitación propia”

El tiempo es importante, la inmediatez de las acciones lo es aún más. Y es en la necesidad rápida de reacción de las personalidades e instituciones que podemos ampararnos. La respuesta de los que tienen la capacidad de actuar no debe ser suficiente con la evocación de iniciativas como los Festivales sólo para mujeres fotógrafas o los premios específicos.
En efecto, volviendo a la lettre de Docher, no podemos solventar la invisibilización, por ejemplo, resaltando el trabajo de una de las pocas fotógrafas expuestas en el Festival, con un premio otorgado sólo a las mujeres. Esta iniciativa no es sólo es insuficiente sino que resalta de una forma categórica la raíz del problema. Como si metafóricamente el premio no se otorgara a un trabajo sino a la azarosa posibilidad de al fin ser expuestas dentro de los highlitghs de un Festival.

Tampoco podemos considerar que la multiplicación de las iniciativas de Festivales y exposiciones sólo para mujeres sean una solución o un avance en el tema de la paridad. Habría que tratarlas, quizás, como iniciativas que nos permitan descubrir nuevos talentos, o fotógrafas cuyo trabajo se desconozca, pero no podemos conformarnos con espacios de representación limitados que siguen contribuyendo a la separación de la producción artística por el género o la raza. Muchas de esas iniciativas son impulsadas por colectivos femeninos, feministas o mujeres profesionales del mundo de la imagen y de alguna forma sirven como un lugar en el que encontrarnos y hacernos visibles. Sin embargo, es crucial que nos preguntemos ¿cuál es ese espacio en el que nuestra representación es posible? ¿No es ese mismo en el que seguimos estando marginalizadas como una minoría cuando, otra vez les chiffres sont limpides, el 60% de diplomés des Écoles d’Art et de Photographie sont des femmes?

También, de forma satelital en les Rencontres d’Arles de cette année, algunas de estas iniciativas se hicieron presentes, sobre todo amparadas en la programación de Cosmos Arles Books. En un caso, una llamada a fotógrafas mujeres y transgenders para reproducir la gran exposición Family of Man (Family of No Man, exposition Cosmos Arles Books du 02 au 07 juillet 2018), desde una perspectiva femenina ; 3 salas, un pasillo y allí lograron introducirse las imágenes de más de 400 fotógrafas venidas de todas partes del mundo. No me detengo en los metros2, más bien en la sensación que producían las fotografías y sus autoras enclaustradas en un espacio de representación que no contribuía a generar una reflexión sobre la démarche de la propia exposición, y por consiguiente de los trabajos presentados, estábamos expuestas pero no éramos visibles. Performances y manifestaciones de otros colectivos dedicadas al tema del Género se perdían entre el calor y los vapores de los localizaciones improvisadas.

¡De esos espacios nos urge salir! Y, sin duda alguna, para franquear la puerta que nos atrapa en nuestro propio círculo, la paridad es la herramienta más urgente, pero también nuestra renuncia a nuestro propio aislamiento en cualquier coin fortuit de representación que nos sea dado.
¡No somos una minoría! Salgamos de la habitación propia.

La revista Time, catalogó como personalidad del año 2017 a “The silence breakers”, y, sin duda, 2017 fue un año en el que la liberación de la palabra de las mujeres se volvió decisiva en distintos ámbitos. 2017 también fue un año en el que comprender que los mecanismos de silenciamiento al que somos sometidas tienen distintas facetas y se reproducen en muchos más lugares de lo que somos conscientes. Sin embargo, esto no terminó de despertar en ciertas instituciones la llamada de alerta. En la recta final del año 2018 no podemos permitirnos en Francia que ese silencio, esa invisibilidad, se siga imponiendo así como tampoco necesitamos que se nos dé la palabra a medias.
Sirva entonces la imagen de la cifra extraída de la carta de Marie Docher como ese pequeño papier que recibió Bruno Dubreuil de sus alumnas… sirvan las cifras para entender que la relación de 12 a 3 es obscena y no hay un minuto que perder para solventarla.

Oleñka Carrasco
www.olenkacarrasco.com
https://www.instagram.com/olenkacarrasco/
http://viensvoir.oai13.com/category/oh-my-photobook/

 

English version

EQUAL

This is urgent. Escape from the comfort of common thought. To get out of the torpor that consists, in the world of photography, not to give women their rightful place. To evacuate this question of female representation in order to sink into a male over-representation so obvious and so commonly accepted that it becomes almost invisible.
But the figures are clear.

On the initiative of photographer Marie Docher, founder of Visuelles.art, a site opportunely subtitled « What does genre do to art? », a letter was sent to the director of the most important festival devoted to photography, the Rencontres d’Arles.
So the figures are clear, as this extract from the letter to Sam Stourdzé, director of the Rencontres d’Arles shows: « In 49 years, 47 editions have been entrusted to male artistic directors who have selected a large majority of men each time. In Arles, what is called the glass ceiling is very low for women: it rarely exceeds 20%.
This year, your choice for the major monographic exhibitions was 12 men and 3 women, one of whom exclusively photographed the work of another artist, a man.  »
The entire letter is to be read here, and the list of signatorieshere.

So the evidence is there and since there is no reason to perpetuate it, it is important to support the movement and to demand loud and clear that it stop.
To explain Viensvoir.oai13’s support for this movement, I would like to tell how I came to be particularly aware of this issue.

A few years ago, while I was leading a photography history class at the Centre Verdier, a small group of female students presented themselves at the end of the first class with a small piece of paper on which they had drawn two lines of sticks. The upper line had about fifteen, the lower only two. As you have understood, each male photographer mentioned was materialized by a stick on the upper line, each female photographer by a stick on the lower line. I recorded the imbalance and, at the time, thought that perhaps it was a particular chapter; however, I did not have the naivety to think that the accounts would be balanced, but at least that this imbalance would not always be as important.

The paper came back at the end of each class. And the imbalance did not fill. At one point, I ended up thinking that even so, I could not invent women photographers in the history of photography. I remember taking the large volume of A World History of Photography by Naomi Rosenblum and thinking, « Well, it’s not my fault that in the history of photography there are essentially men ».

And that’s when I understood: the problem wasn’t history, it was the book. And not just this one, but all the books. And not only the books, but those who had relied on them: historians, journalists, teachers, my teachers, myself. We all reproduced a thought, we helped to disseminate it, to strengthen it.

So, I worked to change that, helped by the exhibitions of the time (Marta Gili’s formidable work at the Jeu de Paume, and the founding exhibition « Qui a peur des femmes photographes? » at the Musée de l’Orangerie and the Musée d’Orsay. Little by little, each time the work of a woman photographer could illustrate the subject as well as that of a man, I switched.

I don’t know if I’ve struck a balance, but the question often comes up in my inner reflections when I build a course. And I can only thank my students who, on this point, have not given me a moment of relaxation. Why?
1) I am convinced that there is no difference in level between a man and a woman who makes a creation. Nor would there be any difference in strength, depth or sensitivity (pity, do not tell me about the feminine sensibility).
2) But the unequal distribution of power necessarily entails a difference of means, which will influence implementation and visibility. This implies that if we want to defend the first proposal, the precondition is to achieve parity, without which the idea could neither impose itself nor make itself visible.

So parity. It starts right now.

Bruno Dubreuil
 

The space of representation: let’s leave our « own room ».

Time is important, the immediacy of actions is even more important. And it is to a quick reaction from personalities and institutions that we can rely on. The response of those with the capacity to act must not be limited to initiatives such as women’s festivals or specific awards.

Indeed, if we go back to Docher’s letter, we cannot correct the invisibilization, for example, by highlighting the work of a few photographers exhibited in the festival, with a prize awarded only to women. This initiative is not only insufficient, but it categorically shows the root of the problem. As if metaphorically speaking, the prize was not awarded to a work, but to the hazardous possibility of finally being highlighted among the major events of a festival.

Nor can we consider that the multiplication of initiatives of festivals and exhibitions for women only is a solution or a step forward in the theme of parity. They should perhaps be treated as initiatives that allow us to discover new talents or photographers whose work is unknown, but we cannot comply with limited spaces of representation that continue to contribute to the separation of artistic production for gender, provenience or skin color. Many of these initiatives are launched by feminist collectives, feminists or professional women from the world of images, who in a way serve as a place to meet and make themselves visible. However, it is crucial that we ask ourselves: what is this space in which our representation is possible? Isn’t it the same as the one we continue to be marginalized as a minority when – again, the numbers are clear – 60% of graduates of Art and Photography Schools are women?

Similarly, on a satellite basis at this year’s Rencontres d’Arles, some of the initiatives were carried out, especially under the aegis of Cosmos Arles Books’ programming. In one of them, a call to female and transgender photographers to reproduce the famous exhibition Family of Man from a female perspective (Family of No Man, Cosmos Arles Books exhibition from 02 to 07 July 2018). Three rooms, a corridor in which more than 400 photographers from all over the world have been introduced. I will not dwell on the number of square metres, but on the sensation produced by the photographs and their authors enclosed in a space of representation that did not contribute to generating a reflection on the approach of the exhibition itself, and consequently on the works presented – we were exposed, but we were not visible. Performances and demonstrations by other collectives dedicated to the theme of gender were lost in the hot weather and the steam of improvised places.

From these places, it is urgent to get out! And, undoubtedly, to cross the door that locks us in our own circle, parity is a more urgent tool, as is the abandonment of our own isolation in any fortuitous corner of representation that is given to us.

We are not a minority! Let’s get out of our « own room »!

Time magazine named the « Silence Breakers » as the personality of the year 2017, and without a doubt, 2017 was indeed a year in which women’s voices became free and decisive in several areas. 2017 was also a year that helped us understand that the silent mechanisms to which we are subjected have different facets and reproduce in many more places than we think. However, this has not been able to provoke an alarm call from some institutions. In the final straight line of 2018, we cannot allow this silence, this invisibility, to continue to be imposed in France, we cannot allow this silence, this invisibility, to continue to be imposed in France.

May the image of the numbers taken from Marie Docher’s letter and the bars of this little piece of paper that Bruno Dubreuil received from his students used to understand that the relationship 12 to 3 is obscene and that there is not a minute to lose to fix it.

Oleñka Carrasco
www.olenkacarrasco.com
https://www.instagram.com/olenkacarrasco/
http://viensvoir.oai13.com/category/oh-my-photobook/

L’oeil léger : le concept cool pour voir le meilleur des Rencontres d’Arles

in Exposition


Le meilleur best of des expositions des Rencontres d’Arles.

English version included below

Je n’aime pas toujours ce type qui entre dans une exposition avec l’idée d’en penser, puis d’en dire quelque chose. Avec ce côté pile ou face qui se joue dans les premières minutes de la visite pour savoir s’il est séduit ou déçu par ce qu’il a sous les yeux. Je n’aime pas toujours ce type parce qu’il a du mal à se laisser surprendre. Parce qu’il se repose trop sur ce qu’il sait et pas assez sur ce qu’il ignore. Ce type, c’est trop souvent moi.
Alors on va tout changer, essayer d’aérer son cerveau pour être plus léger et voir les choses avec un oeil vierge. Ou presque. Palmarès des expositions arlésiennes avec cet oeil léger.

Commençons par un aveu : j’ai reculé jusqu’au tout dernier moment pour voir l’exposition William Wegman. Presque lassé d’avance de voir défiler cette succession de photos de chiens anthropomorphisés. Un exercice brillant et drôle, certes, mais un peu vain. Et puis…
Il faut vous dire qu’artistiquement, je n’aime rien tant que me tromper. Sentir mes certitudes ébranlées, mes yeux se libérer de la gangue de la pensée. Pour voir, enfin. C’est ce qui s’est passé avec l’exposition Wegman.
Man Ray : c’est le nom du chien (!), un braque de Weimar (j’ai appris plus de choses sur les chiens en une exposition qu’en quelques dizaines d’années), remplacé ensuite à l’image par ses descendants. Man Ray, donc est un prodigieux mannequin. Il sait jouer de l’oeil fourbe, laisser pendre deux oreilles chaffouines, alanguir ses papattes comme une courtisane posant pour Manet ou se contorsionner comme un acrobate de cirque. Et convenons que son maître (mais qui est le maître de qui dans cette histoire ?) a quelques idées de mise en scène assez stupéfiantes.
Le duo peut ainsi passer de séries de portraits qui sont de véritables re-créations de la Comédie Humaine de Balzac (le curé, la grande bourgeoise) à des archétypes contemporains (incroyable Jay Z) tout en traversant l’histoire de la photographie (références à Walker Evans, Martin Parr, etc) pour atteindre une revisitation de figures de l’histoire de l’art. Simple, direct, érudit et visuellement riche. A un moment, ça devient prodigieux. Je vous l’ai dit, j’adore me tromper.

Les Rencontres ont fait une magnifique visite virtuelle de l’exposition William Wegman :

Heureusement, il me reste un peu de feeling. Et je n’allais pas passer un côté du travail de Paul Fusco, « RFK Funeral Train ».
Le pitch : nous sommes en 1968, Robert Kennedy a été assassiné, tout comme l’a été son frère John 5 ans auparavant. Son corps est transporté en train de New-York jusqu’au cimetière d’Arlington, à Washington. Paul Fusco est dans ce train et il photographie, comme en un long travelling aussi mémoriel que sociologique, les américains qui ont guetté le convoi ou se sont immobilisés à son passage. Un portrait de l’Amérique au passage, a contrario de toute image arrêtée puisque chaque image s’efface pour laisser la place à la suivante.
Projet simple et puissant qui se déploie ensuite en deux autres volets, puisque Rein Jelle Terpstra met en espace des documents d’américains anonymes liés à ce même évènement : photos amateures, extraits de journal intime, lettres ou films super 8 dévoilent un contrechamp du passage du train. S’y révèlent les émotions aussi bien que l’hommage éphémère et le sentiment communautaire. Le grand absent reste toujours le corps du mort, ou tout au moins le cercueil. Les deux points de vue (Celui de Fusco et celui des « spectateurs ») se tiennent dans une forme d’abstraction, même si on peut aussi lire en filigrane une métaphore de la mort comme passage, un instant suivie des yeux par les vivants.
Avec le troisième volet, arrivent les moyens du cinéma, à travers le film de Philippe Parreno. Même point de vue que celui de Paul Fusco, caméra embarquée à bord du train. Mais l’apport de la bande-son de cliquètements métalliques (peut-on entendre ces rythmes oppressants sans penser au Shoah de Claude Lanzmann ?) et les différentes temporalités induites par le défilement de l’image (plans fixes, travellings, ralentis) semblent caractériser chaque vie singulière apparaissant un instant à l’écran au regard du bloc de silence qui passe devant leurs yeux. Nous voyons chaque existence voyant son propre éloignement final. Une émotion envoûtante.

A propos d’oppression, on aimerait un espace un peu moins confiné pour les sélectionnés du Nouveau Prix Découverte 2018, qui constitue toujours un des moments les plus attendus des Rencontres d’Arles. Pour passer efficacement d’un univers à l’autre, il faut savoir se ménager des silences, des respirations. Plusieurs projets souffrent de manque de recul et de hauteur et évidemment, c’est aussi le spectateur qui se trouve pris dans ces accrochages trop denses.
Malgré cela, nous avions d’entrée craqué sur le travail de Paulien Oltheten (la lauréate de ce Prix), engagée dans une sorte de street photography performative dans le quartier de La Défense. Entre petites traces du quotidien (relire Michel de Certeau), étude comportementale et recherche anthropologique, le tout avec humour, dans un dispositif de monstration efficace.

Enfin, à quelques mètres, il y a « le geste Thomas Hauser » : rapprochements de matières, de textures et d’images intensément féconds. Ça frotte, ça résonne, ça murmure et … ça me parle. Un truc qu’il va falloir résoudre Thomas : j’ai terriblement envie de toucher la pierre, passer mon doigt le long de l’arête du verre, sentir la poussière de marbre. Tout cela est si tactile…

Le palmarès expos de Olenka Carrasco :

1) « Au delà de la photo, la folie » d’Adel Abdessemed, mise en scène plutôt beaux-arts, exposition qui nous plonge dans la tête d’un artiste peu conventionnel.

 

2) « Une colonne de fumée », une belle découverte, regard sur le scène contemporaine turque. Beau montage d’expo : on avait l’impression d’être à Istanbul, soit au milieu de manifestatiosn avec les vidéos du collectif Akina, soit dans la précarité sordide de la nuit grâce à Çagdas Erdogan.

 

3) L’exposition de Jonas Bendiksen, « The Last Testament », « le documentaire bien fait », un sujet aussi effrayant que fascinant.

Le palmarès expos de Silvy Crespo :

1) L’expo « projection qui te prend aux tripes »: Clément Cogitore à l’église Saint-Blaise. Quand le krump et Rameau se mélangent devant la caméra du talentueux Clément Cogitore, cela donne une expérience primitive intense qui te dresse tous les poils sur le corps. A voir et à revoir, sans fin!

2) L’expo découverte: Taysir Batniji, artiste franco-palestinien qui nous invite à découvrir sa famille éparpillée dans le monde. Il interroge la notion de foyer. Que reste-t-il du foyer dans l’exil?

3) L’expo « je ne sais pas ce que je regarde mais je kiffe »: avec Christo & Andrew,je suis déstabilisée. Je ne sais pas ce que je regarde, ni pourquoi. Je suis aux antipodes de mes zones de confort visuel mais je « kiffe ». Alors laissez-vous embarquer dans cet univers déjanté, le temps d’une visite au Ground Control.

 

English version

The light eye: the cool concept to see the best of the Rencontres d’Arles

I don’t always like this guy who walks into an exhibition with the idea of thinking about it and then saying something about it. With this coin toss that is played in the first minutes of the visit to find out if he is seduced or disappointed by what he has before his eyes. I don’t always like this guy because he has a hard time being surprised. Because he relies too much on what he knows and not enough on what he doesn’t know. This guy, it’s too often me.
So we’ll change everything, try to air our brain to be lighter and see things with a blank eye. Or almost. Arles exhibitions palmarès with this light eye.

Let’s start with a confession: I went back to the very last moment to see the William Wegman exhibition. Almost tired in advance of seeing this succession of photos of anthropomorphic dogs. A brilliant and funny exercise, certainly, but a little vain. And then…
I must tell you that artistically, I love nothing as much as to be wrong. Feel my certainties shaken, my eyes free from the thought. To see, finally. That’s what happened with the Wegman exhibit.
Man Ray: that’s the name of the dog (!), a Weimar dog (I learned more about dogs in an exhibition than in a few decades), then replaced in the image by his descendants. Man Ray is a prodigious model. He knows how to play the deceitful eye, let two chaffouine ears hang, alanguish his legs like a courtesan posing for Manet or contort himself like a circus acrobat. And let’s agree that his master (but who is whose master in this story?) has some pretty amazing staging ideas.
The duo can thus pass from series of portraits which are real re-creations of Balzac’s Comédie Humaine (the priest, the great bourgeois) to contemporary archetypes (incredible Jay Z) while crossing the history of photography (references to Walker Evans, Martin Parr, etc) to reach a revisitation of figures of art history. Simple, direct, scholarly and visually rich. At some point, it gets amazing. I told you, I love to be wrong.

Fortunately, I still have a little feeling. And I wasn’t going to miss Paul Fusco’s work, « RFK Funeral Train ».
The pitch: we are in 1968, Robert Kennedy was murdered, just like his brother John was five years ago. His body was transported by train from New York to Arlington Cemetery in Washington. Paul Fusco is on this train and he photographs, as in a long travelling as memorable as sociological, the Americans who have watched the convoy or have stopped in its passage. A portrait of America in passing, a contrario of any still image since each image fades to leave the place to the next.
A simple and powerful project that then unfolds in two other parts, since Rein Jelle Terpstra puts into space anonymous American documents linked to the same event: amateur photos, diary excerpts, letters or super 8 films reveal a reversal of the train’s passage. Emotions are revealed as well as ephemeral homage and community feeling. The great absent always remains the body of the dead, or at least the coffin. The two points of view (that of Fusco and that of the « spectators ») are held in a form of abstraction, even if one can also read in filigree a metaphor of death as a passage, a moment followed by the eyes of the living.
With the third part, comes the means of cinema, through Philippe Parreno’s film. Same point of view as Paul Fusco’s camera on board the train. But the contribution of the soundtrack of metallic clicks (can we hear these oppressive rhythms without thinking of Claude Lanzmann’s Shoah?) and the different temporalities induced by the scrolling of the image (fixed shots, travellings, slowdowns) seem to characterize each singular life appearing for a moment on the screen in front of the block of silence that passes before their eyes. We see each existence seeing its own final distance. A bewitching emotion.

Speaking of oppression, we would like a little less confined space for those selected for the New Discovery Prize 2018, which is still one of the most awaited moments of the Rencontres d’Arles. To pass effectively from one universe to another, it is necessary to know how to spare silences, breaths. Many projects here suffer from a lack of distance and height and obviously it is also the spectator who is caught in these too dense exhibitions.
Despite this, we had a crush on the work of Paulien Oltheten (the winner of this award), engaged in a kind of street performative photography in the district of La Défense. Between small traces of everyday life (reread Michel de Certeau), behavioural study and anthropological research, all with humour, in an effective installation.


Finally, a few metres away, there is « Thomas Hauser’s gesture »: bringing together materials, textures and intensely fertile images. It rubs, it sounds, it whispers and… it speaks to me. Something Thomas will have to solve: I have a terrible urge to touch the stone, run my finger along the edge of the glass, smell the marble dust. It’s all so tactile…

Olenka Carrasco’s show list :

1) « Beyond photography, madness » by Adel Abdessemed, a rather fine art production, an exhibition that plunges us into the head of an unconventional artist.

 

2) « A column of smoke », a beautiful discovery, look at the contemporary Turkish scene. Nice exhibition set-up: we had the impression of being in Istanbul, either in the middle of demontatiosn with the videos of the Akina collective, or in the sordid precariousness of the night thanks to Çagdas Erdogan.

 

3) Jonas Bendiksen’s exhibition, « The Last Testament », « the well-made documentary », a subject as frightening as it is fascinating.

 

Silvy Crespo’s exhibition list :

1) Clément Cogitore at Saint-Blaise church. When krump and Rameau mix in front of the camera of the talented Clément Cogitore, it gives an intense primitive experience that raises all the hair on your body. To see and to see again, endless!

2) The discovery exhibition: Taysir Batniji, Franco-Palestinian artist who invites us to discover his family scattered around the world. He questions the notion of home. What remains of the home in exile?

3) The exhibition « I don’t know what I look at but I like it »: with Christo & Andrew, I am destabilized. I am at the antipodes of my visual comfort zones but I love it. Then let yourself be embarked in this crazy universe, the time of a visit to Ground Control.

Le meilleur de nos VOIES OFF

in Découvertes et tendances

Palmarès commenté de nos meilleurs portfolios arlésiens vus et lus aux Voies Off.

English version included below

Ah, les lectures des Voies Off, véritable institution des Rencontres d’Arles ! D’un côté, l’expert déshydraté qui guette le moindre coin d’ombre de la Cour de l’Archevêché. De l’autre, le jeune photographe dont on ne saurait dresser un profil exact : il est parfois quasi vierge de tout contact avec le milieu photographique et s’avance avec prudence, voire naïveté. Mais il peut aussi avoir une pratique déjà mûre. Il n’est pas forcément jeune. Parfois estonien ou coréen, propulsant certaines lectures dans un dépaysement revigorant. Plein d’enthousiasme ou un peu confus. Bref, il est plusieurs.

Mais il y a une qualité que partagent toutes et tous ces photographes : un certain courage. Parce que toutes et tous ont fait un bilan de leur travail, ont tenté d’articuler un discours pour l’accompagner et acceptent de présenter leurs photos devant le jugement et les commentaires de leurs interlocuteurs.

Alors, cette chronique leur est dédiée tout spécialement : ViensVoir a choisi de publier des extraits des 5 meilleurs portfolios qui lui ont été présentés au cours de cette semaine de lecture. Ces coups de coeur représentent des travaux qui nous ont semblé aboutis et cohérents, tant sur le fond que sur la forme ; mais il reste encore un travail d’éditing à faire pour que ces photos viennent peut-être enrichir les prochaines rencontres !

Isabeau de Rouffignac

Isabeau nous a beaucoup touchés avec son travail sur la catastrophe du Bhopal. Son langage visuel précis, poétique et dur à la fois, nous a impressionnés.

Afroz Jahan – 29 ans. Elle a bu pendant plusieurs années de l’eau contaminée et aujourd’hui ne peut pas avoir d’enfant. Elle est institutrice à l’Orya Basti, (quartier de Bhopal) depuis deux mois. Sa mère, intoxiquée elle aussi, a perçu une compensation financière de 25 000 roupies (310 euros). En arrière plan, l’usine désafectée. ©Isabeau de Rouffignac
Mahendra Soni – 48 ans. Cette nuit là, Ratna, sa sœur ainée a pensé que les brûlures qu’elle ressentait étaient dues à des gaz lacrymogènes utilisés dans le cadre d’une intervention policière. Elle a rencontré comme elle des difficultés à avoir des enfants. Elle est asthmatique et souffre de problèmes rénaux. Mahendra est laborantine. Aucune compensation financière perçue. En arrière plan, l’usine et un terrain pollué où, malgré le danger, des animaux viennent paître. ©Isabeau de Rouffignac
Lalita Bai : Elle a 24 ans en 1984, et déjà 4 enfants. Elle est aidée dans sa fuite par des voisins. Son mari est décédé d’un cancer. Intoxiquée par le gaz et empoisonnée par l’eau, elle souffre aujourd’hui de problèmes de dos. Elle n’a pas de carte de rationnement et n’a reçu aucune compensation financière. Elle n’attend plus rien du gouvernement. En arrière plan, l’usine Union Carbide en ruine. ©Isabeau de Rouffignac

Fabien Fourcaud

Fabien travaille autour de la notion du simulacre de nature dans les villes et même au musée. Son travail, qui joue avec l’absence et le trompe-l’oeil est visuellement fort et exécuté avec méticulosité.

©Fabien Fourcaud
©Fabien Fourcaud
©Fabien Fourcaud

José Luis Carillo

Nous avons apprécié le travail documentaire de José Luis, lequel explore la question du territoire. Il nous a montré une série exécutée avec brio et présentant une connexion forte avec la nature. Il interroge le rapport d’une petite communauté espagnole vivant en autarcie avec son environnement.

©José Luis Carillo
©José Luis Carillo
©José Luis Carillo

Fanny Rezig

Nous avons eu un coup de coeur pour cette série intimiste qui se développe en deux chapitres et qui raconte l’histoire d’un amour qui finira mal. Nous n’avons qu’une hâte : voir le chapitre 3 !

©Fanny Rezig
©Fanny Rezig
©Fanny Rezig

Matjaz Rust

Matjaz nous ouvre les portes de la diaspora Slovène aux Etats-Unis, en Australie et en Argentine. Qu’est ce que l’on garde de sa culture d’origine lorsque l’on quitte son pays ? Une série bien exécutée.

©Matjaz Rust
©Matjaz Rust
©Matjaz Rust

Et nous avons tenu à remettre une mention spéciale à Francis Jalain. A travers lui, nous avons voulu récompenser ces routards de la photo qui  ne sont plus tout à fait de jeunes photographes mais jouent le jeu de ces lectures et acceptent de voir leur pratique critiquée et questionnée, parfois par des lecteurs beaucoup plus jeunes.

Alors certes, déceler des micro-paysages dans les traces de patine ou d’usure de murs ou de matières naturelles n’est pas tout à fait nouveau. Mais de notre côté, il nous semble que pour ces images, le plan large est presque plus riche que le plan rapproché : il le contient et le remet en scène dans un paysage différent, décalé. Comme si la banalité d’un lieu recélait toujours des diamants potentiels. Une réflexion que Francis a su accueillir avec intérêt, avant de nous régaler de quelques histoires de sa bio de photographe.

©Francis Jalain
©Francis Jalain

Une seule conclusion après ces journées de lectures : amis photographes, travaillez votre portfolio en profondeur, votre discours aussi, et lancez-vous pour le montrer !

Article de l’équipe de rédaction de ViensVoir

Le site des Voies Off ici.

Our best portfolio reviews at the VOIES OFF

Ah, the portfolio reviews at the Voies Off  in Arles! On the one hand, the dehydrated expert who watches out for the slightest shadow of the Cour de l’Archevêché. On the other hand, the young photographer, whose exact profile cannot be drawn up: he is sometimes almost devoid of any contact with the photographic milieu and advances with caution, even naivety. But he may also have a mature practice. He’s not necessarily young. Sometimes Estonian or Korean, propelling certain readings into an invigorating exoticism. Full of enthusiasm or a little confused. Anyway, there are several.

But there is one quality that all these photographers share: a certain courage. Because everyone has reviewed their work, has tried to articulate a speech to accompany it and agrees to present their photos before the judgment and comments of their interlocutors.

So, this column is especially dedicated to them: ViensVoir has chosen to publish excerpts from the 5 best portfolios presented during this week’s reading. These favorites represent works that seemed successful and coherent, as much on the content as on the form but there is still editorial work to do so that these photos may enrich the next meetings ! Ranking list with comments.

Isabeau de Rouffignac 

Isabeau touched us a lot with her work on the Bhopal disaster. Her precise visual language, poetic and hard at the same time, impressed us.

Fabien Fourcaud 

Fabien works around the notion of the simulacrum of nature in cities and even in museums. His work, which plays with absence and trompe-l’oeil is visually strong and meticulously executed.

José Luis Carillo

We appreciated the documentary work of José Luis, who explores the question of territory. He showed us a series executed with brio and presenting a strong connection with nature. He questions the report of a small Spanish community living in autarky with its environment.

Fanny Rezig

We had a crush for this intimist series which develops in two chapters. We have only one hurry: see chapter 3!

Matjaz Rust

Matjaz opens the doors of the Slovenian diaspora to the United States, Australia and Argentina. What do you keep of your culture of origin when you leave your country? A well executed series.

And we wanted to give a special mention to Francis Jalain. Through him, we wanted to reward these seniors who play the game of these readings and accept to see their practice criticized and questioned, sometimes by much younger readers.

So certainly, to detect micro-landscapes in the traces of patina or wear of walls or natural materials is not of a mad originality. But on our side, it seems to us that for these images, the wide shot is almost richer than the close shot: it contains it and puts it in scene in a different landscape, shifted. As if the banality of a place always concealed potential diamonds. Francis welcomed this reflection with interest.

Only one conclusion after these days of reading: friends photographers, work your portfolio in depth, your speech too, and launch yourself to show it!

Le spectateur intelligent : l’effet Batia Suter

in Exposition
BATIA SUTER – Radial Grammar | LE BAL

 

L’exposition de Batia Suter au BAL est-elle le must de l’été ?

English version included below

La programmation du BAL prend toujours des directions inattendues et c’est pour ça qu’on l’aime. Une ligne éditoriale qui explore l’image sous toutes ses formes et privilégie des manières de produire du contenu plutôt qu’une esthétique identifiée et répétée. Alors, y retrouver le travail de Batia Suter décliné en acrochage, installation et projection, c’est une stimulation à côté de laquelle on ne saurait passer.

Voir une exposition de Batia Suter, c’est toujours être surpris par des manières de travailler les images, de rejouer leur sens et de leur faire habiter l’espace.

 

Batia Suter, Radial Grammar, 2018 © Batia Suter

 

Extraction : l’image est isolée, prélevée, arrachée à son milieu. Pour déconstruire son appartenance à un univers bien identifié. Objectif : rendre à l’image ses qualités brutes, flottant quelque part entre forme, contextes possibles et signifiance.

Quelles images ? Toutes. Toutes, pourvu qu’elles se laissent plier à une quête de sens (et quelle image pourrait bien résister à cela ?) Mais à y regarder de plus près, les images de l’exposition sont plus homogènes qu’il n’y parait. Presque toutes sont en noir et blanc : schémas, diagrammes, photos tramées, comme sorties des pages d’un livre, donc déjà des représentations indirectes (ou médiatisées) de la réalité.

 

Batia Suter, Radial Grammar, 2018 © Batia Suter

La forme : le monde qui prend forme, l’évènement qui se cristallise en une forme (explosion, souffle, arborescence). Un moment de l’évolution. Archétypes du vivant. Et à travers ces formes, tracer une possible histoire du regard

Suture : rapprocher les images, les associer, les greffer l’une avec l’autre. Référence : Aby Warburg et son Atlas Mnémosyne. Objectif : commencer par débrancher la machine à l’intérieur du cerveau, cette machine à interpréter, à traduire, à construire, à faire des petites histoires avec tout ce qu’elle voit et qu’elle ne comprend pas. Pour succomber à l’hypnose.

Hypnose : retrouver le plaisir enfantin de feuilleter une encyclopédie, ne penser à rien, être dans l’émerveillement face à l’inconnu. Montage cinématographique. Une fascination.

 

BATIA SUTER – Radial Grammar | LE BAL

 

Batia Suter est cette magicienne des images, celle qui sait les mettre sous nos yeux comme si nous les voyions pour la première fois, celle qui sait les associer pour nous amuser, nous choquer, faire naître des concepts et les faire jouer entre eux.

Unir le bonheur de voir et la pensée féconde : Batia Suter embrasse toute l’histoire du monde, en quête d’une véritable archéologie du sens.

L’exposition Batia Suter – Radial Grammar se tient au BAL jusqu’au 26 août, tous les renseignements sont ici

Note : si comme moi, vous êtes littéralement fous des deux volumes de l’Encyclopédie Parallèle de Batia Suter, il vous faut découvrir deux volumes de bande dessinée, Alpha, Directions et surtout, Bêta, Civilisations 1, par un autre suisse, Jens Harder (parus chez Actes Sud BD). Démarche et projet qui ne sont pas sans rappeler ceux de Batia Suter.

 

 

 

 

English version

 

The intelligent spectator: the Batia Suter effect

Is Batia Suter’s exhibition at the BAL the summer’s must?

The programming of the BAL always takes unexpected directions and that’s why we love it. An editorial line that explores the image in all its forms and favours ways of producing content rather than an identified and repeated aesthetic. So, to find Batia Suter’s work in acrochage, installation and projection, it’s a stimulation you can’t miss.

To see an exhibition by Batia Suter is always to be surprised by ways of working with images, replaying their meaning and making them inhabit space.

Extraction: the image is isolated, taken, torn from its middle. To deconstruct his belonging to a clearly identified universe. Objective: to restore the image’s raw qualities, floating somewhere between form, possible contexts and meaning.

What images? All of them. All of them, as long as they allow themselves to be subjected to a search for meaning (and what image could resist that?) But if you look at them more closely, the images in the exhibition are more homogeneous than they seem. Almost all of them are in black and white: schematics, diagrams, raster photos, as if taken from the pages of a book, thus already indirect (or mediated) representations of reality.

Form: the world that takes shape, the event that crystallizes into a form (explosion, breath, tree). A moment of evolution. Archetypes of the living. And through these forms, to trace a possible history of the glance

Suture: bring the images together, associate them, graft them together. Reference: Aby Warburg and his Atlas Mnémosyne. Objective: start by disconnecting the machine inside the brain, this machine to interpret, to translate, to build, to make little stories with everything she sees and does not understand. To succumb to hypnosis.

Hypnosis: rediscover the childlike pleasure of leafing through an encyclopedia, thinking of nothing, being in awe of the unknown. Film editing. A fascination.

Batia Suter is this magician of images, the one who knows how to put them before our eyes as if we were seeing them for the first time, the one who knows how to associate them to amuse us, shock us, create concepts and make them play with each other.

Batia Suter embraces the entire history of the world, in search of a true archaeology of meaning.

The exhibition Batia Suter – Radial Grammar will be held at the BAL until August 26, all information is here

PS : if like me, you are literally crazy about the two volumes of Batia Suter’s Parallel Encyclopedia, you must discover two volumes of comics, Alpha and Beta, by another Swiss, Jens Harder (published by Actes Sud BD). This approach and project are not unlike those of Batia Suter.

Hibernatus en Arles

in Exposition
H+, ©>Matthieu Gafsou (1)

Est-ce le transhumanisme qui nous permettra d’aller chercher la troisième étoile ? Notre chroniqueuse, Silvy Crespo s’est greffée une puce enregistreuse pour interviewer Mathieu Gafsou : il expose aux Rencontres d’Arles le résultat de quatre années de travail sur ce sujet.

English version included below

Edmée ! Edmée !

Ce prénom délicieusement désuet c’est l’écho d’un autre temps.

Celui de la découverte de cette scène mémorable et délirante. Dans celle-ci, Louis de Funès, l’acteur qui a rempli mon enfance de fous rires, nous révèle le mélange détonnant pour survivre à une congélation prolongée : glace, whisky et glycérine ! Surtout n’essayez pas chez vous avec votre sac congélation car le résultat n’est à ce jour pas garanti.

J’avais cinq ans lorsque j’ai découvert la comédie «Hibernatus» réalisée en 1969, soit deux ans après que le Dr. Henri James Bedford ait été l’un des premiers hommes cryogénisé.

Pour celles et ceux d’entre vous qui n’auraient pas la chance de connaître cette pépite du cinéma français, le film raconte l’histoire d’un homme dont le corps, congelé depuis 65 ans, est retrouvé dans la glace du pôle Nord. L’homme se révèle être Paul Fournier, disparu en 1905 alors qu’il explorait le pôle. Il est ramené à la vie et confié à sa famille, à condition que son environnement soit le même qu’en 1905, cela afin de préserver sa santé mentale. Cette condition, et les anachronismes qu’elle génère, sera évidemment le principal moteur comique du film.

Je me souviens que, du haut de mes cinq ans, l’idée que l’on puisse revivre après avoir été congelé m’était apparue digne de mes dessins animés préférés de l’époque.

Or voilà qu’il y a quelques mois, je suis tombée sur le livre « To Be a Machine » écrit par Mark O’Connell. Je me suis alors plongée dans l’univers curieux et passionnant du transhumanisme et de la cryogénie. Pardi, des hommes et des femmes voudraient réellement être Hibernatus !

Aussi, lorsque j’ai appris que la sérié «H+» du photographe franco-suisse Matthieu Gafsou était exposée pendant les Rencontres d’Arles, je me suis naturellement empressée d’aller à la Maison des Peintres, en profitant au passage pour rencontrer l’artiste dont la poignante série «Only God Can Judge Me» m’a beaucoup marquée.

H+» aborde un sujet à la fois contemporain et vieux comme le monde : le transhumanisme, un mouvement dont l’objectif est de repousser les limites de la biologie en prétendant améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains, grâce à la science et à la technologie.

En d’autres termes, le transhumanisme aspire à repousser les limites de la condition humaine. Le corps et l’humain sont appréhendés comme une machine dont on pourrait remplacer un boulon par ci, un câble par là et cela, afin de vivre longtemps, très longtemps et pourquoi pas, indéfiniment.

H+, ©Matthieu Gafsou (2)

En filigrane, comme le rappelle Matthieu, le transhumanisme n’est jamais qu’un système parmi d’autres, destiné à permettre de faire face à l’angoisse de la mort.

Pendant quatre ans, l’artiste s’est plongé dans cet univers connu des initiés, un univers difficile à intégrer comme il le reconnaît volontiers et qui, bien qu’il se prête à la représentation, peut rapidement aboutir à des clichés moqueurs qui méconnaîtraient la complexité du sujet et des questions philosophiques, éthiques et sociétales qu’il soulève.

A première vue, la série de Matthieu Gafsou m’apparait globalisante et hétérogène, loin des travaux photographiques précis réalisés au cours des précédentes années sur le même sujet. Je pense inévitablement à la série «The Prospect of Immortality» de Murray Ballard, laquelle traite de la question très spécifique de la cryogénisation. Je pense également à «Letters from Utopia» de Daan Paans ou encore à «Grinders» de Hannes Wiedemann, ainsi qu’à l’impressionnante série «Transhuman» de David Vintiner.

J’interroge donc Matthieu sur ce choix. Il assume pleinement le caractère fragmentaire de la série, qu’il décrit comme une stratégie visuelle destinée à interpeller et à perturber le visiteur. Ainsi nous donne-t-il à voir des images cliniques d’objets banals, comme cet appareil dentaire qui, j’en suis sûre, a traumatisé l’adolescence de plus d’un. Puis il nous bouscule avec des images d’objets surprenants, comme cette prothèse crânienne qui permet à Neil Harbisson de convertir les teintes en sons.

Les formats et supports d’exposition choisis contribuent à cette perte de repères. Ainsi, le visiteur passe d’un format papier peint à de grands tirages contrecollés ou plus petits, sous verre.

H+, ©Matthieu Gafsou (3)

Le visiteur est déboussolé et cela, Matthieu s’en réjouit, encore une fois. A l’issue de la visite, un sentiment émerge : celui de se perdre dans cette tentative de fuite en avant que symbolise le transhumanisme. Il y a une surenchère de tout qui dit bien à quel point l’homme se débat avec son sort.

Alors je demande à Matthieu : «Et toi le transhumanisme, cela ne te tente pas ?». Avec ce sourire qui lui est propre, il me répond que «Non. Si je devais me faire implanter une puce, j’y insèrerai un poème, par ironie. Le transhumanisme est une béquille pour ne pas faire face à ce qui nous rend anxieux. Moi, je préfère accepter ma condition.»

Finalement, si tout cela est motivé par l’anxiété de mourir, la perspective de vivre éternellement ne causerait-elle pas encore plus d’angoisse ? Combien de temps étudierions-nous ? Combien de temps travaillerions-nous ? Comment gérerions-nous notre vie émotionnelle ? Comment la politique serait-elle gérée ? Imaginer qu’un immortel Donald Trump règnerait indéfiniment est plutôt désolant, non ?

Si, enfant, je pensais que l’histoire d’Hibernatus était séduisante, c’était probablement parce que je croyais que tout cela n’était qu’une vaste supercherie. Mais maintenant que la technologie et la science mettent en œuvre des moyens colossaux pour y parvenir, je trouve l’histoire de Paul Fournier aussi triste qu’effrayante.

Alors bien que je sois tentée de savourer un whisky glacé, je m’abstiendrai pour ne pas risquer de finir comme Paul Fournier !

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle ira dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

L’exposition Matthieu Gafsou « H+ : Les Rencontres de la photographie, Arles,  à la Maison des Peintre, du 2 juillet au 23 septembre 2018

(1) Traitement orthodontique classique utilisant des appareils orthodontiques pour aligner les dents du patient. A l’origine thérapeutique, il visait à prévenir les problèmes de mâchoire ou de dentition. Aujourd’hui, il est également utilisé à des fins esthétiques, établissant les dents parfaites comme une nouvelle norme du sourire. Le passage de la correction d’une anomalie physiologique à l’amélioration de l’apparence participe à la fabrication d’une relation au corps en tant qu’objet malléable et corrigible. Implicitement, le corps peut être incomplet.

(2) Le Dr Blaise Rutschmann, chef du service d’anesthésie, d’antalgie et de neuromodulation, implantant un neurostimulateur, un dispositif médical utilisé pour traiter la douleur chronique d’origine neurologique. La neurostimulation, une impulsion électrique générée par une machine, provoque une paresthésie (engourdissement) qui altère la perception de la douleur par le patient. Il est implanté dans la moelle épinière lors d’une intervention percutanée. Ensuite, une batterie est implantée dans l’abdomen ou la partie supérieure de la cuisse et un fil (photo) relie le boîtier au générateur. Comme avec un stimulateur cardiaque, mais d’une manière plus spectaculaire, le patient est câblé, ce qui rend son corps hybride.

Centre Médical de Morges, 2 décembre 2016

(3) Neil Harbisson se considère lui-même comme un cyborg. Atteint d’achromatopsie, une forme rare de daltonisme, il s’est fait implanter dans le crâne une prothèse appelée Eyeborg qui convertit les couleurs en ondes sonores. M. Harbisson prône l’augmentation créative de l’humain et s’éloigne parfois du transhumanisme qui, selon lui, est enfermé dans des représentations stéréotypées ou commerciales. Son point de vue est plus celui d’un artiste que celui d’un disciple de la technoscience. Il est fier d’être le premier humain à apparaître avec une prothèse sur une photo d’identité.

Munich, le 15 juillet 2015

English version

Hibernatus in Arles

Edmée! Edmée!

This deliciously outdated name resonates like an echo of another time.

The discovery of this memorable and delirious movie scene. In the latter, Louis de Funès, the actor who filled my childhood with laughter, reveals the explosive mixture to survive prolonged freezing: ice, whisky and glycerin! Do not try it at home with your freezer bag because the result is not guaranteed to this day.

I was five years old when I discovered the comedy « Hibernatus« , shot in 1969, that is two years after Dr. Henri James Bedford was one of the first men to be cryogenized.

For those of you who would not have the chance to know this nugget of French cinema, the film tells the story of a man whose body, frozen for 65 years, is found in the ice of the North Pole. The man turns out to be Paul Fournier, who disappeared in 1905 while exploring the pole. He was brought back to life and entrusted to his family, provided that his environment be the same as in 1905, in order to preserve his mental health. This condition, and the anachronisms it generates, will obviously be the main comic thread of the movie.

I remember that, from the time I was five years old, the idea that we could live again after being frozen seemed to me worthy of my favorite cartoons.

A few months ago, I came across the book « To Be a Machine » written by Mark O’Connell. I decided to dive into the curious and exciting universe of Transhumanism and cryonics. Hell, men and women would really like to be Hibernatus!

Thus, when I heard that the series « H+ » of the French-Swiss photographer Matthieu Gafsou was exhibited during the Rencontres d’Arles, I naturally paid a visit to the Atelier des Peintres while taking advantage of it to meet the artist whose poignant series « Only God Can Judge Me » made a big impression on me.

« H+ » addresses a subject that is both contemporary and as old as the world: Transhumanism, a movement whose objective is to push the limits of biology by claiming to improve the physical and mental characteristics of human beings, thanks to science and technology.

In other words, Transhumanism aspires to push the limits of the human condition. The body and the human being are apprehended as a machine of which one could replace a bolt here, a cable there and that, in order to live long, very long and why not, indefinitely.

Between the lines Matthieu reminds us that Transhumanism is never but one system among others, intended to help humans cope with the anguish of death.

For four years, the artist immersed himself in this universe known by the insiders, a universe difficult to integrate as Matthieu willingly acknowledges and which, although it lends itself to photographic representation, can quickly lead to mocking clichés that ignore the complexity of the subject and the philosophical, ethical and societal questions it raises.

At first glance, Matthieu Gafsou’s series seems globalizing and heterogeneous, far from the precise photographic work done in previous years on the same subject. I inevitably think of Murray Ballard’s « The Prospect of Immortality » series, which deals with the very specific issue of cryopreservation. I am also thinking of « Letters from Utopia » by Daan Paans or « Grinders » by Hannes Wiedemann, as well as the impressive series « Transhuman » by David Vintiner.

So I ask Matthieu about this choice. He fully embraces the fragmentary character of the series, which he describes as a visual strategy designed to challenge and disturb the viewer. Thus he gives us to see clinical images of banal objects, like these braces which, I am sure, traumatized the adolescence of more than one. Then he provokes us with images of surprising objects, like this cranial prosthesis that allows Neil Harbisson to convert colors into sounds.

The sizes of the images, the way they are displayed, contribute to this feeling of disorientation. Thus, the viewer’s gaze goes from a wallpaper format to large prints and to smaller ones, displayed under glass.

The viewer is confused and once again, Matthieu accepts it. At the end of the visit, a feeling emerges: that of getting lost in this headlong rush symbolized by Transhumanism. There is an overbid of everything that shows well the extent of humans’ struggle with their fate.

Then I ask Matthieu: « And you, are you tempted by Transhumanism? ». With that smile of his, he replies: « No. If I had to get a chip implanted, I’d insert a poem, ironically. Transhumanism is a crutch to avoid facing what makes us anxious. I prefer to accept my condition. »

Finally, if all this is motivated by the anxiety of dying, wouldn’t the prospect of living forever cause even more anguish? How long would we study? How long would we work? How would we manage our emotional life? How would politics be managed? Imagining that an immortal Donald Trump would reign indefinitely is rather sad, isn’t it?

If, as a child, I thought that the story of Hibernatus was seductive, it was probably because I thought that this was a vast joke. But now that technology and science are using colossal means to achieve this, I find Paul Fournier’s story as sad as it is frightening.

So although I’m tempted to savor a glycerin-free iced whisky, I’ll abstain so as to not risk ending up like Paul Fournier!

Vente flash au rayon des dummies

in oh my photobook !

Notre photobookista, Oleñka Carrasco, a arpenté les allées du Monoprix en quête de dummies non soldés. Et elle a rempli son caddie de petites merveilles.

English version included below

Pas facile de trouver le lieu de l’exposition : me voilà dans une sorte de rally entre les rayons des vêtements soldés de Monoprix et les flèches qui me mènent à un espace vide tout d’abord, pour ensuite retrouver tous les livres nommés au Prix de Livre de l’année (et classés en 3 catégories), et le Luma Dummy Book Award.

 

 

 

Des maquettes assez classiques, peut-être moins risquées que l’année dernière, et comme chaque année, des sujets  très divers.

Entre la chaleur et la lumière peu flatteuse pour la présentation des travaux, je feuillette les dummies et je retrouve des  histoires souvent incompréhensibles : il faudrait presque une petite description pour chaque maquette. Néanmoins, je plonge, j’oublie l’extérieur, je touche ces maquettes et je me souviens de la raison pour laquelle j’aime autant ce prix : il récompense une maquette originale d’un.e photographe la plupart du temps inconnu.e. Au bout du chemin, la découverte de petites perles rares qui sont en dehors du circuit éditorial traditionnel.

Voici la sélection de mes 4 coups de coeur pour cette édition.

Bonne chance à tous les participant.e.s !

Le gagnant.e sera annoncé jeudi 05/07 à 22h au Théâtre Antique.

 

The Shibayamas, Giancarlo SHIBAYAMA

@giancarlo_shibayama , The Shibayamas

A post shared by Viens Voir (@viensvoirblog) on

 

You never told me about your time in prison, Schore MEHRDJU

@schori_dju , « You never told me about your time in prison »

A post shared by Viens Voir (@viensvoirblog) on

 

Echo, Angeniet BERKERS

@angenietberkers , « Echo »

A post shared by Viens Voir (@viensvoirblog) on

 

Lost Island, Alexandre GUIRKINGER

@alexandreguirkinger , « Lost Island »

A post shared by Viens Voir (@viensvoirblog) on

 

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

Reply to: olenkac.viensvoir@gmail.com
Suivez nous : https://www.instagram.com/olenkacarrasco/ et https://www.instagram.com/viensvoirblog

 

English version

Our photobookista, Oleñka Carrasco walked the Monoprix aisles in search of open dummies. And she filled her cart with little wonders.

Not easy to find the place of the exhibition: here I am in a sort of rally between the shelves of Monoprix’s sales clothes and the arrows that lead me to an empty space first of all, then to find all the books nominated for the Book of the Year Award (and classified into 3 categories), and the Luma Dummy Book Award.

 

 

Rather classic models, perhaps less risky than last year, and as every year, very diverse subjects.

Between the heat and the unflattering light for the presentation of the works, I leaf through the dummies and I find often incomprehensible stories: it would take almost a small description for each model. Nevertheless, I dive, I forget the outside, I touch these models and I remember why I love this prize so much: it rewards an original model of a.e photographer most of the time unknown.e. At the end of the road, the discovery of small rare pearls that are outside the traditional editorial circuit.

Here is the selection of my 4 favorites for this edition.

Good luck to all participants!

The winner will be announced Thursday 05/07 at 22h at the Théâtre Antique.

The Shibayamas, Giancarlo SHIBAYAMA

@giancarlo_shibayama , The Shibayamas

A post shared by Viens Voir (@viensvoirblog) on

you never told me about your time in prison, Schore MEHRDJU

@schori_dju , « You never told me about your time in prison »

A post shared by Viens Voir (@viensvoirblog) on

Echo, Angeniet BERKERS

@angenietberkers , « Echo »

A post shared by Viens Voir (@viensvoirblog) on

 

Lost Island, Alexandre GUIRKINGER

@alexandreguirkinger , « Lost Island »

A post shared by Viens Voir (@viensvoirblog) on

Writer and photographer, Oleñka Carrasco puts her accent at the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all the trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.

Reply to: olenkac.viensvoir@gmail.com
Follow us : https://www.instagram.com/olenkacarrasco/ et https://www.instagram.com/viensvoirblog

 

1 2 3 10
Go to Top