Le blog de Bruno Dubreuil

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L’impossible photographie des origines

in Découvertes et tendances/oh my photobook !
© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

(English version included below)

Partir en quête des origines de la vie en suivant jour après nuit un très étrange animal, c’est le sujet de Deep Time, un très beau livre de Lynn Alleva Lilley, paru chez The Eriskay Connection.

Si la photographie emprunte si souvent les pas de la science, c’est parce que l’image fixe a, plus que l’image animée, la capacité de figurer des invisibles ou des impossibles. Et à s’appuyer sur ces images pour générer une rêverie poético-métaphysique.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Représenter une sorte de scène primitive, celle des origines de la vie, c’est le point d’arrivée de Deep Time, le livre de Lynn Alleva Lilley, paru chez l’un de nos éditeurs préférés, The Eriskay Connection.

L’ambition n’est pas mince. Le chemin pour y parvenir, plus modeste, puisqu’il prend pour objet d’étude le horseshoe crab (traduction française : crabe en fer à cheval, appelé aussi limule), incroyable arthropode marin vieux de 450 millions d’années, sorte de fossile vivant qui prolifère encore sur les côtes du nord-est des Etats-Unis.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Car il faut bien reconnaître que la limule n’a rien de très coquet, même si elle n’est pas sans charme pour qui s’attache aux marques de noblesse (elle a littéralement le sang bleu) et aux yeux de son ou sa partenaire (le premier vecteur de séduction pour le genre humain), puisqu’elle n’en a pas moins de dix (!).

La photographe traite son projet en entomologiste fascinée par son sujet. Elle le suit le jour comme la nuit, guette ses affleurements à la surface comme ses enfouissements dans le sable du rivage. Confronte ses observations à des images d’archives, arpente les musées en quête de fossiles. Le scrute au microscope et mesure sa croissance. Mais surtout, contemple l’océan et la lune.

Car c’est aux nouvelles lunes de mai et juin que les limules, en pleine période de reproduction, prolifèrent sur les côtes du Delaware, déposant au petit matin leur ponte, des dizaines d’oeufs ressemblant à des petits pois au wasabi.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Tout est là dans les photographies de Lynn Alleva Lilley, depuis les premiers émerveillements de ces formes enfouies dans le sable du rivage jusqu’au mouvement symphonique final qui voit le regard plonger sous la surface de la mer, s’enfoncer dans la soupe primitive d’où naîtront les premières molécules organiques. Photographies organiques ou documentaires, tantôt translucides tantôt opaques, intensément poétiques et surtout, servies par un récit formidablement construit, qui se termine en apothéose.

Définitivement, vous allez aimer le horseshoe crab.

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English version 

The impossible photograph of the origins
Searching for the origins of life by following a very strange animal, day after night, is the subject of Deep Time, a strong and beautiful book by Lynn Alleva Lilley, published by The Eriskay Connection.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

If photography so often follows the steps of science, it is because the still image has, more than the moving image, the ability to represent the invisible or the impossible. And to use these images to generate a poetic-metaphysical reverie.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Representing a kind of primitive scene, that of the origins of life, is the arrival point of Deep Time, Lynn Alleva Lilley’s book, published by one of our favorite publishers, The Eriskay Connection.

There is no small ambition. The path to achieve this, more modest, since it takes as its object of study the horseshoe crab, an incredible 450 million year-old marine arthropod, a kind of living fossil that still proliferates on the northeastern coasts of the United States.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Because it must be recognized that the horseshoe crab has nothing very coquettish, even if it is not without charm for those who attach themselves to brands of nobility (it has literally blue blood, that is in french the expression for royal blood) and to the eyes of its partner (the first vector of seduction for the human race), since it has no less than ten (!).

The photographer treats her project as an entomologist fascinated by her subject. She follows it day and night, watching for its outcrops on the surface as well as its burial in the sand of the shore. She confronts her observations with archival images, surveys museums in search of fossils. It is examined under a microscope and its growth is measured. But above all, she contemplates the ocean and the moon.

Because it is at the new moons of May and June that the horseshoe crabs, in the middle of the breeding season, proliferate on the Delaware coast, laying their eggs in the early morning, dozens of eggs resembling peas in wasabi.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Everything is there in Lynn Alleva Lilley’s photographs, from the first wonders of these forms buried in the sand of the shoreline to the final symphonic movement that sees the gaze plunge below the surface of the sea, sinking into the primitive soup from which the first organic molecules will emerge. Organic or documentary photographs, sometimes translucent, sometimes opaque, intensely poetic and above all, served by a tremendously constructed narrative, which ends in apotheosis.

Definitely, you’re going to love horseshoe crab.

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La photographie divinatoire : L’Arcane sans nom de Sabrina Biancuzzi

in oh my photobook !

Ensorcelée : notre chroniqueuse Oleñka Carrasco a cédé aux sortilèges de L’Arcane sans Nom, le livre de Sabrina Biancuzzi. Racines généalogiques, tarot divinatoire et exploration photographique.

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below) 

C’est ainsi que tu arrives, après un voyage presque mélancolique au milieu de pages soyeuses, à la fin. Juste avant la dernière page de l’histoire, tu lis la dédicace : “À Siobhan”, et tu te demandes pour quelle raison se termine le voyage d’un livre par ce qui est censé être le début ? La curiosité t’attrape, tu relis, fais le chemin retour au travers des pages, comme si tu lisais dans une autre langue ; tu observes à nouveau, te rends compte qu’il y a quelque chose de suspendu dans le temps, entre la première et la dernière image ; tu relis, tu souris, tu fais face à un livre qui se construit à l’envers, un livre dont la véritable histoire commence quand le livre se termine.

Voici mon voyage dans L’Arcane sans nom de Sabrina Biancuzzi.

Sabrina Biancuzzi et son livre lors de notre entretien ©Oleñka Carrasco

Dans un format A5 commode et agréable au toucher, le livre de Biancuzzi ressemble à une réflexion sur plusieurs plans, un voyage quasi métaphysique entre le passé, le présent et l’avenir. Nous commençons notre itinéraire en découvrant une liste de noms, écrits les uns à la suite des autres, peut-être pouvons-nous imaginer le visage de notre Micheline, notre André, notre Yvonne… qui sont-ils ? Nous ne le savons pas, mais ils nous entourent depuis la première page, comme s’ils étaient invoqués.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

La photographie d’un papier peint vieilli, cassé, nous donne la bienvenue et depuis ce bel instant, nous sentons que nous entrons dans une maison qui d’une certaine façon a été volatilisée, déchiquetée en morceaux qui trainent en différents formats et textures sur chaque page. C’est la maison de Biancuzzi elle-même qui prend forme en (se) questionnant sur la profondeur de l’arbre généalogique quand l’autrice a elle-même été la maison de sa fille, Siobhan…

Le photobook, la recherche de Biancuzzi, fait partie d’une trilogie inspirée du livre d’Alejandro Jodorowsky, La famille : un trésor, un piège, dans lequel Jodorowsky pose les bases de la Métagénéalogie : “une véritable méthode pour comprendre les causes familiales de nos enfermements et de nos conditionnements, et soigner nos maux… à la racine.” Mais en plus, Biancuzzi connaît et travaille elle aussi avec le concept de Psychomagie, les lectures de tarologie, du même Jodorowsky ; elle apprend même comment s’articulent les lectures. La trilogie naît d’une lecture de tarot lors de laquelle sont représentées du début à la fin trois cartes : N° VI – L’Amoureux, Nº XXI – Le Monde, Nº XXIII – L’Arcane sans nom. Les deux premières cartes prennent vie dans deux films photographiques dans lesquels Biancuzzi explore poétiquement et photographiquement le sens de chaque carte dans sa propre existence, dans les limites de son intimité. Les deux films sont réalisés en 2017 et deux ans plus tard, le résultat de sa dernière carte sous la forme d’un livre nous parvient. (Regarder les films…)

Le jour de notre rencontre, Sabrina et moi nous perdons et nous retrouvons dans l’univers passionnant des symboles et des sens du tarot, de l’importance et des différents sens que peut acquérir une carte quand elle se trouve dans telle ou telle position. Et celle qui correspond au livre, demandé-je, est celle qui est associée à la Mort, n’est-ce pas ? Ce à quoi Biancuzzi me répond avec une citation de Jodorowsky : “L’erreur la plus répandue concernant cet Arcane est celle de la tradition superficielle qui lui a donné le nom « Mort ». (…) Après le travail de vide et d’approfondissement réalisé par le Pendu, cette carte invite à une purification radicale du passé, à une révolution qui se situe dans les profondeurs, dans l’ombre de ce terrain noir, de cet inconnu de nous même d’où émerge, comme d’une matrice, notre humanité. Sa situation au coeur des tarots nous incite à la voir comme un travail de nettoyage, une révolution nécessaire au renouvellement et à l’ascension (…)”.

Tarot ©Sabrina Biancuzzi

 

Le sens ultime de cette carte s’unit au travail que Biancuzzi réalise avec la Métagénéalogie pour confluer en un livre où l’analyse intime et profonde de ses racines familiales se répand goutte à goutte entre les silences des pages en blanc et les images des ancêtres. Nous assistons à un chapitre intime de la vie d’une photographe, d’une femme qui, enceinte de sa fille, essaie d’assainir ses propres liens familiaux. C’est ainsi que Sabrina récupère les archives photographiques familiales, revisitant lentement et rephotographiant sa mère, sa famille. Dans l’acte même de photographier ces restes de mémoire, elle se sent présente dans ces moments du passé, se balade dans les souvenirs en noir et blanc, établissant un dialogue entre ces photographies vernaculaires et les images d’elle-même, de ses enfants, de sa vie d’aujourd’hui.

“C’est une histoire de filles”, me dit Biancuzzi. “C’est quand j’étais enceinte de ma fille que j’ai senti le besoin d’assainir les liens du côté féminin de ma famille.” Elle se transforme alors, paraphrasant l’un de ses films photographiques : en mère, en fille, en sa mère, en son père, en homme, en femme, en larme, en monde.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

Après une campagne réussie de crowdfounding, Biancuzzi imprime avec la maison d’édition Nonpareilles 400 exemplaires du livres, dont 120 se transforment en tirages de tête, en incluant une photographie originale unique. “Dans ces 120 livres, j’ai senti que je pouvais enfin libérer ces ancêtres qui allaient vivre une nouvelle vie grâce à leurs nouveaux propriétaires.”

Le livre, imprimé en Italie sur papier Munken Polar de 150 g, est constitué de 80 pages non numérotées et pratiquement aucun texte. Il est imprimé en offset et possède une couverture rigide. Pour acquérir le livre, il faut juste contacter Biancuzzi par email : il ne reste que cinq livres des 120 premiers exemplaires qui incluent une photographie originale et sont au prix de 32€, ou il est possible d’acquérir un exemplaire simple pour 25€. Nous pouvons aussi trouver le livre dans les librairies : La comète,  La friche, La page 189, Le monte en l’air, Le comptoir des mots et à L’ascenseur végétal (Bordeaux).

Et comment l’histoire se conclue-t-elle, me demandé-je ; je me rends compte en révisant mes notes que je me trompe dans la perception. Il y a des livres qui ne se concluent pas. Il y a des livres qui s’écrivent en pièces de puzzle, en silences, en un jeu de noms ; des livres qui sont un éternel commencement, du passé à l’avenir, du futur au présent ; une preuve intime et en même temps pudique que le changement est la seule constante, comme le lever du soleil qui suit la nuit… et celui-ci, celui-ci est l’un de ces livres.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

 

L’Arcane sans nom sera présenté par Biancuzzi, lors des prochaines Rencontres d’Arles, le mardi 02 juillet à 17h30 à La Casa de la Tapicera.
17, rue Barrème.

Autoportrait ©Sabrina Biancuzzi

 

 

Sabrina Biancuzzi : Spécialisée en photographie argentique et en procédés anciens, est à la fois photographe et graveur. Elle aime le travail de laboratoire et la matière, loin des retouches numériques, elle laisse entrevoir, à travers ses images, ses voyages personnels entre rêves et réalité, entre aujourd’hui et hier, explorant le temps et les souvenirs. Ses travaux ont été exposés dans plus de 30 expositions en France et en Belgique.
Elle enseigne actuellement la photographie dans la région parisienne.
Son site web / Son e-mail : sbiancuzzi@hotmail.com 

 

 

 

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com/ Oleñka est sur Instagram

 

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VERSIÓN ESPAÑOLA

Llegas entonces, después de un viaje casi melancólico por unas páginas sedosas, al final. En la casi última página de la historia lees la dedicatoria “À Siobhan”, te preguntas, por qué razón terminar el viaje de un libro por lo que se supone que es el principio. La curiosidad te atrapa, vuelves a leer, haces el camino de vuelta entre las páginas de atrás hacia delante, como si leyeras en otra lengua ; observas otra vez, te das cuenta de que hay algo suspendido en el tiempo, entre la primera imagen y la última, vuelves a leer, sonríes, estás frente a un libro que se construye al revés, un libro cuya verdadera historia comienza cuando el libro se termina.

 

He aquí el viaje de L’Arcane sans nom de Sabrina Biancuzzi.

En un cómodo y agradable al tacto formato A5, el libro de Biancuzzi parece un reflexión en distintos planos, un viaje casi metafísico entre el pasado, el presente y el porvenir. Comenzamos nuestro recorrido descubriendo una lista de nombres, escritos uno tras de otros, quizás podamos inventarnos el rostro de nuestra Micheline, nuestro André, nuestra Yvonne… ¿quiénes son? No sabemos, pero desde la primera página nos rondan, como si se los hubiera conjurado.


La fotografía de un papel tapiz envejecido, roto, nos da la bienvenida y desde ese preciso momento sentimos que entramos en una casa que de alguna forma ha sido volatilizada, está hecha pedazos que se van dejando en distintos formatos y texturas en cada página. Es la casa de la misma Biancuzzi que toma forma cuestionando(se) sobre lo profundo del árbol genealógico cuando ella en sí misma era la casa de su hija, Siobhan…

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

El fotolibro, la búsqueda de Biancuzzi, forma parte de una trilogía inspirada en el libro de Alejandro Jodorowsky, La famille : un trésor, un piège en el que Jodorowsky asienta las bases de la Metagenealogía. Pero además Biancuzzi conoce y trabaja también con el concepto de Psicomagia, las lecturas de tarología, del mismo Jodorowsky, ella aprende incluso cómo se articulan las lecturas. La trilogía nace de una propia lectura de tarot en la que se encuentran representadas de principio a fin tres cartas : Nº VI – L’amoureux, Nº XXI – Le monde, Nº XXIII – L’arcane sans nom. Las dos primeras cartas cobraron vida en dos films fotográficos en los que Biancuzzi explora poéticamente y a través de su fotografía el significado de cada carta en su propia existencia, en los límites de su intimidad. Ambos films se realizan en 2017 y dos años más tarde llega a nosotros el resultado de su última carta en formato de libro.

El día de nuestro encuentro Sabrina y yo nos perdemos y nos encontramos en el apasionante universo de los símbolos y los significados del tarot, de la importancia y los diferentes sentidos que una carta puede adquirir cuando se encuentra en una u otra posición. Y la que corresponde al libro, le pregunto, es aquella que está asociada con la Muerte, ¿no? a lo que Biancuzzi me responde con una cita del propio Jodorowsky “El error más difundido en relación con este Arcano es el de la tradición superficial que le dio el nombre de « Muerte ». (…) Después del trabajo de vacío y profundización realizado por el Colgado, esta carta nos invita a una purificación radical del pasado, a una revolución que se sitúa en las profundidades, a la sombra de esta tierra oscura, de esta desconocida para nosotros, incluso de la que emerge, como de una matriz, nuestra humanidad.  Su ubicación en el corazón de las cartas del tarot nos anima a verlo como un trabajo de limpieza, una revolución necesaria para la renovación y la ascensión. (…)”.

El significado último de esa carta se une al trabajo que Biancuzzi realiza con la Metagenealogía confluyendo en un libro en que el análisis íntimo y profundo de sus raíces familiares se desparrama a gotas entre los silencios de las páginas en blanco, y las imágenes de los antepasados. Asistimos a un capítulo íntimo de la vida de una fotógrafa, de una mujer que, embarazada de su hija, intenta sanar sus propios vínculos familiares. Para ello, Sabrina recupera los archivos fotográficos familiares, revisitando lentamente y refotografiando a su madre, a su familia. En el acto mismo de fotografiar esos restos de memorias, ella se siente presente en esos momentos del pasado, se pasea en los recuerdos en blanco y negro, estableciendo un diálogo entre esas fotografías vernaculares y las imágenes de sí misma, de sus hijos, de su vida de hoy.

 

“Es una historia de chicas” me dice Biancuzzi, “Fue estando embarazada de mi hija que sentí la necesidad de sanar los vínculos del lado femenino de mi familia”. Ella se vuelve, entonces, parafraseando una de sus películas fotográficas, madre, hija, su madre, su padre, hombre, mujer, lágrima, mundo.

Luego de una exitosa campaña de crowdfounding Biancuzzi imprime junto a la editorial Nonpareilles 400 ejemplares del libro, de los que 120 se transforman en tirage de tête, incluyendo una fotografía vernacular única. “En esos 120 libros sentí que podía liberar al fin a esos ancestros que iban a vivir una vida nueva gracias a sus nuevos dueños”.

El libro se imprime en Italia, en papel Munken Polar de 150grs, tiene 80 páginas que no se encuentran numeradas, y prácticamente ningún texto. Está impreso en Offset y posee una cobertura rígida. Para adquirir el libro sólo es necesario contactar a Biancuzzi por e-mail, quedan sólo 20 ejemplares de los primeros 120 que incluyen una fotografía vernaculaire a 32€ o bien se puede adquirir un ejemplar firmado por 25€.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

Y cómo concluye la historia, pienso, mientras reviso mis notas, me doy cuenta de que me equivoco en la percepción. Hay libros que no concluyen. Hay libros que se escriben en pedazos de rompecabezas, en silencios, en un juego de nombres ; libros que son un eterno comienzo, del pasado al porvenir, del futuro al presente, una muestra íntima y al mismo tiempo pudorosa de que el cambio es lo único permanente, como el amanecer constante que sigue a la noche… y éste, éste es uno de esos libros.

L’Arcane sans nom será presentado por Biancuzzi, en los próximos Rencontres d’Arles, el martes 02 de julio a las 17h30 en La Casa de la Tapicera.
17, rue Barrème. 

 

Autoportrait ©Sabrina Biancuzzi

 

 

Sabrina Biancuzzi: Especialista en fotografía analógica y grabado. Le gusta el trabajo en el laboratorio y la materia, lejos de los retoques digitales, ella deja entrever, a través de sus imágenes, sus viajes personales entre sueños y realidad, entre el hoy y el ayer, explorando el Tiempo y los recuerdos. Sus trabajos han sido expuestos en más de 30 exposiciones en Francia y Bélgica.Actualmente enseña fotografía en la región parisina.

 

 

 

 

 

Escritora y fotógrafa, Oleñka Carrasco pondrá su acento al servicio de Viens Voir una vez al mes para descubrir fotolibros, libros de artistas, libros de foto-texto, así como editores independientes y festivales. Su principal interés: las tendencias del libro como objeto. Fanática de contar historias, ella se volverá nuestra guía de exploración en el descubrimiento del mundo de los libros.

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ENGLISH VERSION
Divinatory photography: L’Arcane sans nom by Sabrina Biancuzzi

Bewitched: our columnist Oleñka Carrasco has given in to the spells of L’Arcane sans Nom, Sabrina Biancuzzi’s book. Genealogical roots, divinatory tarot and photographic exploration.

 

 

You arrive then, after an almost melancholy journey through some silky pages, at the end. In the almost last page of the story you read the dedication « À Siobhan », you ask yourself, why finish the journey of a book for what is supposed to be the beginning. Curiosity catches you, you read again, you make the return path between the pages from back to front, as if you were reading in another language; you observe again, you realize that there is something suspended in time, between the first image and the last one, you read again, you smile, you are in front of a book that is built upside down, a book whose true story begins when the book is finished.

Here is the journey of L’Arcane sans nom by Sabrina Biancuzzi.

In a comfortable and pleasant to the touch A5 format, Biancuzzi’s book seems to be a reflection on different planes, an almost metaphysical journey between the past, the present and the future. We begin our journey by discovering a list of names, written one after the other, perhaps we can invent the face of our Micheline, our André, our Yvonne… who are they? We don’t know, but from the first page they are around us, as if they had been conjured up.

The photograph of an aged, broken wallpaper welcomes us and from that precise moment we feel that we are entering a house that has been somehow volatilized, is made into pieces that are left in different formats and textures on each page. It is the house of the same Biancuzzi who takes shape questioning herself about the depths of the family tree when she herself was the home of her daughter, Siobhan…

The photobook, Biancuzzi’s quest, is part of a trilogy inspired by Alejandro Jodorowsky’s book, La famille : un trésor, un piège on which Jodorowsky lays the foundations of Metagenealogía: « a true method to understand the family causes of our illnesses and conditions, and to heal our aches… at the root. » But Biancuzzi also knows and works with the concept of Psicomagia, the readings of the tarology, by Jodorowsky himself, she even learns how the readings are articulated. The trilogy is born from her own reading of tarot in which three cards are represented from beginning to end: Nº VI – L’amoureux, Nº XXI – Le monde, Nº XXIII – L’arcane sans nom. The first two letters came to life in two photographic films in which Biancuzzi explores poetically and through his photography the meaning of each letter in its own existence, within the limits of its intimacy. Both films are made in 2017 and two years later we receive the result of his last letter in book format.

On the day of our meeting, Sabrina and I get lost and find ourselves in the fascinating universe of tarot symbols and meanings, of the importance and the different senses that a card can acquire when it is in one position or another. And the one that corresponds to the book, I ask you, is the one that is associated with Death, isn’t it? to which Biancuzzi answers me with a quote from Jodorowsky himself: « L’erreur la plus répandue concernant cet Arcane est celle de la tradition superficielle qui lui a donné le nom  » Mort  » (L’erreur la plus répandue concernant cet Arcane est celle de la tradition superficielle qui lui a donné le nom  » Mort « ). (…) After the work of video and deepening carried out by the Pendu, this card invites to a radical purification of the past, to a revolution that is situated in the depths, in the shadow of this terrain, of this inconnu of our own emergence, as of a matrix, our humanity. Their situation at the heart of the world of work encourages us to see it as a work of nettoyage, a necessary revolution to renewal and ascension (…) ».

The ultimate meaning of this letter joins Biancuzzi’s work with Metagenealogia, converging in a book in which the intimate and profound analysis of his family roots is scattered in drops between the silences of the blank pages and the images of his ancestors. We are witnessing an intimate chapter in the life of a photographer, of a woman who, pregnant with her daughter, tries to heal her own family ties. To do this, Sabrina recovers the family photographic archives, slowly revisiting and re-photographing her mother, her family. In the very act of photographing those remains of memories, she feels present in those moments of the past, she walks through the memories in black and white, establishing a dialogue between those vernacular photographs and the images of herself, of her children, of her life today.

« It’s a girl’s story, » Biancuzzi tells me. « It was when I was pregnant with my daughter that I felt the need to heal the bonds on the feminine side of my family. She becomes, then, paraphrasing one of her photographic films, mother, daughter, mother, father, man, woman, tear, world.

After a successful crowfounding campaign, Biancuzzi prints 400 copies of the book together with Nonpareilles, of which 120 are transformed into tirage de tête, including a unique vernacular photograph. « In those 120 books I felt that I could finally liberate those ancestors who were going to live a new life thanks to their new owners.
The book is printed in Italy, on 150grs Munken Polar paper, has 80 pages that are not numbered, and practically no text. It is printed in Offset and has a rigid cover. To buy the book you only need to contact Biancuzzi by e-mail, there are only 20 copies of the first 120 that include a vernacular photograph at 32€ or you can buy a signed copy for 25€.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

And how the story ends, I think, as I review my notes, I realise that I am mistaken in my perception. There are books that don’t end. There are books that are written in pieces of puzzles, in silences, in a game of names; books that are an eternal beginning, from the past to the future, from the future to the present, an intimate and at the same time modest sign that change is the only permanent thing, like the constant dawn that follows the night… and this, this, is one of those books.




L'Arcane sans nom will be presented by Biancuzzi, at the next Rencontres d'Arles, on Tuesday, July 2nd at 5.30 pm at La Casa de la Tapicera.
17, rue Barrème.

 

Autoportrait ©Sabrina Biancuzzi

 

 

Sabrina Biancuzzi : Specialized in argentine and old process photography, she is photographed and grave. She loves laboratory work and the subject, loin des retouches numériques, she lets us see, through her images, her personal journeys between dreams and reality, between today and yesterday, exploring time and memories.
His works have been exhibited in more than 30 exhibitions in France and Belgium.
He currently teaches photography in the Paris region.

 

 

Writer and photographer, Oleñka Carrasco will put her emphasis on the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.

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Marta Zgierska, la photographie comme masque du réel

in Découvertes et tendances/Exposition
© Marta Zgierska, After Beauty, Courtesy Galerie Intervalle

L’exposition de Marta Zgierska à la Galerie Intervalle questionne la surface de l’image photographique. Le réel est-il toujours à portée d’image ?

(English version included below)

Ce qui m’intéresse le plus, dans un travail photographique, par-delà le rendu visuel, ce sont surtout les concepts et le réseau de sens qu’il met en mouvement. Oui, ces images-là existent pour produire du sens, des idées, du contenu. Leur apparence ne suffit pas. On jugera peut-être que ce type de lecture est une dérive, une complexification superflue ou une perversion. Je l’assume, je la défends.

Que certaines photos se parent des atours de la séduction pour mieux faire réfléchir, n’en serait alors que plus stimulant.

Celles de Marta Zgierska sont d’une beauté froide, éthérée. Elles n’en sont pas moins réelles, alors que leur surface lisse, si lisse, semble suggérer la métamorphose digitale.

© Marta Zgierska, Votive Figure, Courtesy Galerie Intervalle

Nous voilà donc dans l’univers du trompe-l’oeil, de cette illusion qui vise le redoublement parfait du réel.
C’est là un genre bien identifié et codifié dans l’histoire de l’art, dont le sens a évolué au cours des époques : d’abord virtuosité mimétique, puis jeu subtil avec la réalité. Aujourd’hui remise en question profonde de cette réalité, comme une sorte de méditation cartésienne revisitée : l’illusion de la réalité révèle que nous serions victimes de l’exercice de nos sens, et nous ne vivrions que dans la caverne de Platon, occupés à regarder les ombres pendant toute notre vie (ça pourrait s’appeler Netflix, n’est-ce pas ? ).

Le trompe-l’oeil constitue alors une mécanique diablement efficace, laissant le spectateur libre de rester à la surface de l’image, ou de passer outre pour mieux la déjouer.

La photographie d’aujourd’hui travaille souvent à stigmatiser l’illusion à travers une déchirure de la réalité procédé qui, précisément, pourrait nous extirper de la caverne. Exercice délicat puisque, si la séduction de cette déchirure en venait à être trop grande, nous ne ferions alors que changer de caverne pour une autre…

© Marta Zgierska, Votive Figure, Courtesy Galerie Intervalle

Cette petite fêlure, elle est là. Sur la courbe d’une fesse si parfaite qu’elle en devient académique, annonçant, à quelques centimètres près, le pli de la peau. Comme un décalage de l’érotisme, en train de se lézarder. Un coup porté à la fameuse transparence de la photographie, ouverte sur le réel. Mais ici, plutôt la photo recouverte d’une couche translucide, légèrement opacifiée, qui nous sépare de l’expérience du corps réel. De l’expérience.
Car au-delà du fondement autobiographique (la reconstruction du corps et du mental après un accident de voiture) et du questionnement sur le genre, c’est bien cette métaphore qui est à l’oeuvre dans l’utilisation de ces surfaces de chirurgie plastique par Marta Zgierska. Surfaces qui flottent dans l’air et pendouillent comme les pauvres défroques du réel, ayant été à son contact mais n’en gardant presque rien.

© Marta Zgierska,After Beauty, Courtesy Galerie Intervalle

On peut aussi se souvenir qu’une des photos de la première série de Marta Zgierska (Post, 2013) travaillait déjà cette idée de masque et de prolongement du visage, même si c’était par une intervention directe sur celui-ci. La possibilité de quelque chose d’autre derrière l’image, d’une vie sous la surface.

© Marta Zgierska, Post, Courtesy Galerie Intervalle

Pendant longtemps, ça n’a été que ça, la photographie : une surface (de papier), une surface de contact avec le réel. Et puis c’est devenu cette image lumineuse qui n’a d’autre matérialité que celle de l’écran scrollé par la pulpe du pouce, vouée à glisser doucement vers sa disparition au profit d’une image, et d’une autre, et d’une autre. Surface s’efface.

Le titre After Beauty, à un moment où il est beaucoup question d’After Photography (une photographie travaillée par la dématérialisation numérique, explorant ses futurs possibles) pourrait alors renvoyer à la photographie d’hier, et la surface qui se délite de plus en plus et serait susceptible elle-même de devenir un objet de nostalgie.

Exposition Marta Zgierska à la Galerie Intervalle

Il y a une encore une dernière chose qui pose question. Un détail plus signifiant qu’il n’y parait : dans la série After Beauty, chaque cadre est de la couleur exacte du masque photographié. Ce qui pourrait apparaître comme une simple idée marketing destinée à renforcer la séduction de l’objet artistique prend une autre signification : l’image fuit hors d’elle-même, hors de sa surface. Le cadre ne saurait la contenir puisqu’il devient une partie de l’image. Animée d’une force centrifuge, la voilà qui s’échappe de la surface, explose, se répand.

Décidément, la photographie s’enfuit.

L’exposition de Marta Zgierska, After beauty, se tient à la Galerie Intervalle, 12, rue Jouye Rouve, 75020 Paris, jusqu’au 6 juillet.

Le site de Marta Zgierska.

English version

Marta Zgierska, photography as a mask of reality

Marta Zgierska’s exhibition at the Intervalle Gallery questions the surface of the photographic image. Is reality always within reach of the image?

What interests me most in a photographic work, beyond the visual content, are above all the concepts and the network of meaning that it sets in motion. Yes, these images exist to produce meaning, ideas and content. Their appearance is not enough. This type of reading may be considered a drift, an unnecessary complexity or a perversion. I assume it, I defend it.

It would then be all the more stimulating if some photos were to be adorned with the finery of seduction to make people think better.

Marta Zgierska’s are of a cold, ethereal beauty. They are nevertheless real, while their smooth surface, so smooth, seems to suggest digital metamorphosis.

© Marta Zgierska, Votive Figure, Courtesy Galerie Intervalle

So here we are in the world of trompe-l’oeil, of this illusion that aims at the perfect repetition of reality.
This is a genre well identified and codified in art history, whose meaning has evolved over the years: first mimetic virtuosity, then subtle play with reality. Today, this reality is being challenged in depth, like a kind of revisited Cartesian meditation: the illusion of reality reveals that we would be victims of the exercise of our senses, and we would only live in Plato’s cave, busy looking at the shadows all our lives (it could be called Netflix, right?).
The trompe-l’oeil then constitutes a devilishly effective mechanism, leaving the spectator free to remain on the surface of the image, or to override it to better thwart it.

Today’s photography often works to stigmatize illusion through a process of tearing reality apart that could, precisely, pull us out of the cave. A delicate exercise since, if the seduction of this tear were to be too great, we would only change the cave for another one…

© Marta Zgierska, Votive Figure, Courtesy Galerie Intervalle

This little crack, it’s there. On the curve of a buttock so perfect that it becomes academic, announcing, to within a few centimetres, the fold of the skin. Like a shift in eroticism, cracking up. A blow to the famous transparency of photography, open to reality. But here, rather, the photo is covered with a translucent, slightly opaque layer that separates us from the experience of the real body. Experience.

Because beyond the autobiographical foundation (the reconstruction of the body and mind after a car accident) and the questioning of gender, it is this metaphor that is at work in the use of these plastic surgery surfaces by Marta Zgierska. Surfaces that float in the air and dangle like the poor defrockers of reality, having been in contact with it but keeping almost nothing of it.

© Marta Zgierska,After Beauty, Courtesy Galerie Intervalle

We can also remember that one of the photos in Marta Zgierska’s first series (Post, 2013) already worked on this idea of a mask and facial extension, even if it was through a direct intervention on it. The possibility of something else behind the image, a life under the surface.

© Marta Zgierska, Post, Courtesy Galerie Intervalle

For a long time, that was all photography was: a surface (of paper), a surface of contact with reality. And then it became this luminous image that has no other materiality than that of the screen scrolled by the pulp of the thumb, destined to slide gently towards its disappearance for the benefit of one image, and another, and another. Surface disappears.

The title After Beauty, at a time when there is a lot of talk about After Photography (a photography worked by digital dematerialization, exploring its possible futures) could then refer to yesterday’s photography, and the surface that is breaking up more and more and would itself be likely to become an object of nostalgia.

Exhibition Marta Zgierska, Galerie Intervalle, Paris

There is one more thing that raises questions. A more significant detail than it seems: in the After Beauty series, each frame is the exact color of the mask photographed. What could appear as a simple marketing idea intended to reinforce the seduction of the artistic object takes on another meaning: the image flees from itself, from its surface. The frame cannot contain it since it becomes part of the image. Driven by a centrifugal force, it escapes from the surface, explodes, spreads.

The photograph definitely escaped.

Marta Zgierska’s exhibition, After beauty, Galerie Intervalle, 12, rue Jouye Rouve, 75020 Paris.

Marta Zgierska’s website.

Le présent de l’oeuvre d’art est-il contemporain ?

in Editorial/L'art au quotidien

Une tribune à quatre mains sur l’état de l’art contemporain aujourd’hui.

Opicinus de Canistris, circa 1330*

La concomitance de deux articles sur le blog, celui sur le Salon de Montrouge, signé Laure Chagnon, et celui sur l’artiste brut José Manuel Egea a permis d’ouvrir un questionnement sur un certain glissement qui touche les pratiques artistiques contemporaines, induisant un art pré-pensé, qui se promène avec, sous le bras, le cahier des charges de son futur projet . Un art qui, connaissant son coeur de cible (selon l’expression des marketeurs) ne saurait le rater.
Nulle attitude passéiste dans cette critique (je crois que ceux qui n’aiment qu’exclusivement l’art du passé aiment le passé plutôt que l’art), mais le désir de ne pas occulter du champ artistique la nécessité de singulariser la pratique artistique plutôt que de la formater.

Il m’apparait intéressant, pour nourrir le débat, de donner la parole à une jeune artiste fraîchement parvenue sur le marché de la visibilité artistique et d’écrire un article à quatre mains.
Camille Sauer est une des artistes présentées au Salon de Montrouge cette année, et je crois bien comprendre (= prendre avec soi) son travail. Elle me semble précisément faire partie de ces artistes qui développent une voie irréductiblement personnelle et s’inscrivent dans la contemporanéité sans se fondre dans ses codes. Pour preuve, une certaine intemporalité dans ses diagrammes savants (voir en fin d’article, le commentaire sur l’image de Une), et ses questionnements géométrico-anthropologico-esthétiques qu’elle expose dans des performances quasi-pédagogiques. On ne s’étonnera pas qu’elle soit férue d’échecs et de musique tant ses oeuvres exploitent la notion de combinatoire. Enfin, Camille est un personnage, toute en rouge et noir, mélange détonnant d’érudite humaniste et de prestidigitatrice. Elle joue et pour elle, c’est très sérieux.

Camille Sauer, Champs de pensée

Camille Sauer, solo :

Est contemporain ce qui appartient au moment présent. Est contemporain l’artiste qui pourra apporter suffisamment de présence à son époque.

L’art contemporain se veut contemporain dans la capacité qu’il a à absorber la création sous toutes ses formes, pourvu qu’elle soit présente ou présentement exprimée. Présentement exprimée par ceux qui instituent et définissent l’environnement culturel de celui qui décide d’être artiste. L’art contemporain, c’est l’espace et le temps d’une génération d’artistes qui s’interroge sur sa propre résignation et sur les objets que l’esprit aurait pu produire sans ce sentiment. Il y a dans cette tendance contemporaine, l’expression d’un acte manqué ressenti de tous mais acté par aucun. Nul ne sait quand ni comment la condition de création s’est mise à dépendre d’un autre que soi. Nul ne questionne ce qui saurait s’inscrire dans la normalité d’une époque.

Il est ainsi bon de se demander si au sein de cette société qui estime que la valeur d’un prix définit la valeur d’une oeuvre, l’artiste reste suffisament libre pour extraire hors de lui les formes qui l’habitent. En somme, l’artiste n’a t-il pas cédé sa propre condition de création avant même d’avoir songé à créer ? S’exprime ainsi chez l’artiste contemporain, un comportement symptomatique qui est celui de poser des conditions à son art dès qu’il daigne l’exposer.

Fort heureusement, au sein de cette guerre interiorisée par la force-d’être d’un système culturel sclérosant, la force-née de certains autres artistes rentre en résistance. Cette résistance, c’est celle qui est portée par ceux pour qui la condition d’existence dépend de la création. S’exprime ainsi chez eux un besoin de créer qui n’est pas sans rappeler la Gestaltung exprimée par Hans Prinzhorn dans son livre intitulé l’Expression de la folie.
La folie, c’est l’expression d’une pulsion de vie que nul ne pourrait prétendre canaliser. Tandis que certains s’adonnent au jeu du mimétisme et de la répétition, l’artiste doué de cette folie, crée ses propres perspectives d’avenir par l’Art. C’est un artiste au service du réel en perpétuel conflit avec l’imagerie collective. Son besoin d’extraire hors de lui les formes de son esprit est plus fort que toute tentative de camisole. L’artiste qui s’inscrit dans le réel n’a d’autre choix que d’être ce qu’il est parce qu’il n’appartient à rien d’autre qu’à lui-même.

Quand j’y pense, le danger d’un système qui se veut officiel, c’est celui de ne pas tenir compte de celui qui officie véritablement. L’art contemporain est ainsi un art qui témoigne d’une simultanéité des pratiques individuelles au profit d’une idée collectée. Cette idée c’est celle d’un art qui ne se donne pas de perspectives d’évolution et qui se réfugie dans le concept d’un présent éternel. En persistant ainsi, j’ai bon espoir de croire qu’un jour cette image ne s’épuise au profit d’une réalité bien plus frontale. Celle de l’expérience immédiate d’une oeuvre qui aura su échapper à l’éternité.

* Mais c’est quoi cette image de Une ? Elle est l’oeuvre d’Opicinus de Canistris, prêtre et érudit (à cette époque, c’est un pléonasme !) italien du XIVème siècle, dont vous connaissez certainement les cartes anthropomorphes. Mais ici, c’est un extraordinaire diagramme autobiographique : chaque cercle représentant une année de vie découpée en semaines dans lesquelles viennent s’inscrire les principaux évènements de la vie privée de l’auteur. Je l’ai découverte, ainsi que beaucoup d’autres, dans le livre Penser par Figure, de Jean-Claude Schmitt, paru chez Arkhé. Et c’est bien sûr un hommage à la démarche de Camille Sauer, qui, elle aussi, élabore des figures et invente de nouvelles manières de combiner des concepts pour construire de la pensée.

Infra-vision, techno et corps en transe : Infra de Rebecca Topakian

in oh my photobook !

Mais à qui appartiennent ces corps en danse et en transe photographiés dans la nuit ? Notre chroniqueuse Oleñka Carrasco mène l’enquête sur Infra, un livre à part signé Rebecca Topakian, aux éditions Classe Moyenne.

©Rebecca Topakian. Infra 2017

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below) 

On devine un corps dans l’obscurité – non, ce n’est même pas un corps, c’est une ébauche, une partie d’un tout, un muscle qui se superpose, s’unit à un visage ou peut-être une expression. Tout se confond. Et ce n’est pas seulement à cause d’une pagination à première vue incongrue. Non, la confusion vient d’un état de fait : nous sommes dans l’obscurité, au milieu de la nuit de ceux qui dansent en voulant se perdre dans la nébuleuse techno d’un club de Paris.

Nous arrivons à ses visages de somnambulisme prémédité, au mouvement extravagant de ces corps, grâce à Rebecca Topakian et son livre Infra – oui, Infra comme infrarouge.

©Rebecca Topakian. Infra 2017

“J’ai transformé un appareil numérique afin qu’il ne soit sensible qu’aux longueurs d’onde correspondant à l’infrarouge. J’utilise un éclairage du même type, agissant comme un flash invisible à l’œil humain.” Et grâce à cette manipulation, Rebecca est capable de montrer la liberté de ceux qui s’abandonnent à vivre et sentir le moment présent au travers de la danse. Mais pourquoi faire irruption dans l’intimité de ceux qui veulent se perdre dans l’obscurité d’un lieu pour se laisser aller ? D’où vient ce besoin d’illuminer ces espaces, ces corps ? Il me manque des réponses : je vais à la rencontre de la photographe.

Rebecca arrive à notre rendez-vous : elle a l’air d’une fille timide, ne parle pas plus que ce qu’il faut ; je lui demande qu’elle me raconte l’histoire, et je découvre que le coeur du travail de Rebecca Topakian dans Infra est en fait la propre relation qu’elle a avec la photographie et avec le monde qui l’entoure. Il faut donc commencer par le début.

Rebecca Topakian

Rebecca souffre d’agoraphobie et la photographie fonctionne en premier lieu comme un élément térapeuthique qui la force à sortir de chez elle. Quand elle sortait, elle parvenait à se concentrer davantage sur l’exercice photographique et pouvait dépasser les limites de sa phobie. En ce sens, elle voulut aller encore au-delà de ses limites et s’intéressa à la photographie de clubs techno, des lieux qui lui étaient complètement antonymes, dont elle avait peur.

Au début, elle photographiait ouvertement ses sujets, les illuminait avec un flash ; alors, tout le monde croyait qu’elle était la photographe du club. Les danseurs et les danseuses posaient, cessaient d’être naturels. L’objectif de Rebecca, observer la multitude en transe sans besoin de mise en scène de soi, se perdait. C’est alors qu’elle décida de manipuler son appareil photographique et de déambuler incognito dans la nuit de certains clubs parisiens. Les premières images, fruits de cette expérience, deviennent une révélation pour Rebecca Topakian : “ma relation avec la foule qui danse cessa de me faire peur. C’était la contemplation de la beauté de ceux qui trouvent le plaisir pur d’être dans le moment présent, sans besoin de se connaître, de parler ; la rencontre d’une communauté provisoire dans laquelle tout est possible au moyen de la danse et de l’obscurité ».

Le projet se réalise entre 2015 et 2016 : Rebecca est en troisième année de l’Ecole de photographie d’Arles et profite de pouvoir bénéficier de la Conversation Olympus pour entamer un dialogue photographique avec Dorothée Smith. Cet échange enrichit le projet, et à partir de ce moment, Infra est exposé à plusieurs reprises.

Mais le livre n’existe pas avant 2017.

Rebecca me raconte l’histoire de la conception du livre comme s’il s’agissait d’une épiphanie : “je marchais dans la chaleur de Cosmos, aux Rencontres d’Arles, et j’ai soudain imaginé le livre : papier noir ; photographie en argent ; pages interchangeables ; un élastique rouge ; une enveloppe en papier métallisé rouge pour garder le livre. Soudain, Infra prit la forme d’un livre dans ma tête.” Intervient alors l’éditeur Classe Moyenne. Une petite et jeune maison d’édition qui ouvre son catalogue en éditant Infra. La relation entre Rebecca et Romain, l’éditeur, est étroite, ils travaillent ensemble, à distance, voyagent à Barcelone pour les premiers essais et le livre est édité avec un profond esprit de collaboration, un esprit que l’éditeur conserve dans l’édition de tous ses livres.

La maison d’édition naît en 2017 à Lille. Marie Lamassa raconte : Classe Moyenne essaie d’établir avec ses auteurs une relation intime où, en tant qu’éditeurs, ils soient capables de traduire la puissance artistique de leurs projets photographiques en créant des livres accessibles économiquement et qui soient en même temps édités comme des objets d’art. Le nom propre de la maison d’édition n’est pas anodin, et en chaque livre il y a toujours un élément de provocation : une touche de critique sociale émane de chaque production.

De cette fusion naît le photobook Infra, 40 pages en format A4. Impression offset argent HUV. Papier Serio Nero super agréable au toucher. Sans textes ni pagination. Le livre est relié seulement au moyen d’un élastique rouge, ce qui permet au lecteur de réorganiser les corps intérieurs selon ses propres goûts, et même d’extraire des pages qui peuvent parfaitement s’accrocher au mur. Il a été imprimé en 600 exemplaires, qui peuvent se trouver dans différentes librairies de France, Belgique, Royaume-Uni et Allemagne.

Classe Moyenne sera présent cette année au Temple Arles Books et il nous y montrera deux nouveautés sur lesquelles il travaille actuellement, ainsi que ses derniers livres. Nous pourrons aussi récupérer une copie d’Infra signée par Rebecca, qui y sera certainement aussi.

Selfless. La nouveauté de Classe Moyenne

Infra, sans aucun doute, un photobook qui nous ouvre un petit interstice de lumière pour observer au-delà de la capacité de nos yeux dans la clarté ; mais aussi un objet à démanteler, manipuler, faire sien, unique, comme le mouvement infini de ces corps qui un jour dansèrent dans l’ivresse d’une nuit parisienne.

Pour connaître plus à font le travail de Rebecca Topakian, et son fascinant dernier projet : Dame Gulizar and Other Love Stories, rdv sur son site.

Pour connaître tous les titres de Classe Moyenne

 

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com/ Oleñka est sur Instagram

 


Versión española

Un cuerpo se adivina en la oscuridad, no, no es tan siquiera un cuerpo, es un esbozo, una parte de un todo, un músculo que se superpone, se une a un rostro o quizás una expresión.Todo se confunde no sólo por una paginación a primera vista incongruente, no, la confusión viene de un hecho, estamos a oscuras, en el medio de la noche de aquellos que danzan queriendo perderse en la nébula techno de un club de París.

A sus rostros de sonambulismo premeditado, al movimiento extravagante de sus cuerpos llegamos gracias a Rebecca Topakian y su libro Infra, sí, de Infrarrojo.

“He transformado una cámara digital para que sólo sea sensible a las longitudes de onda correspondientes al infrarrojo. Utilizo el mismo tipo de iluminación, actuando como un flash invisible al ojo humano.” Y gracias a esa manipulación Rebecca es capaz de mostrar la libertad de aquellos que se abandonan a vivir y sentir el momento presente a través de la danza. Pero ¿por qué irrumpir en la intimidad de aquellos que quieren perderse en la obscuridad de un lugar para dejarse ir?¿Cuál es la necesidad de iluminar esos espacios, esos cuerpos? Me faltan respuestas, voy al encuentro de la fotógrafa.

Rebecca llega a nuestra cita, parece una chica tímida, habla lo justo, le pido que me cuente la historia, y descubro que el corazón latiente del trabajo de Topakian en Infra es la propia relación de Rebecca con la fotografía y con el mundo que la rodea. Entonces, hay que comenzar por el principio.

Rebecca Topakian

Rebecca padece de Agorafobia y la fotografía funcionó en primera instancia como un elemento terapéutico que la forzaba a salir de casa. Al salir, ella lograba concentrarse más bien en el ejercicio fotográfico y podía sobrepasar los límites de su fobia. En este sentido, quiso traspasar un poco más sus límites y se interesó por fotografiar los clubes techno, lugares que le eran completamente antónimos, a los que temía.

Al principio, ella fotografiaba abiertamente a sus sujetos, los iluminaba con un flash, entonces todos creían que era la fotógrafa del club, posaban, dejaban de ser naturales, el objetivo de Rebecca, observar a la multitud en un trance sin necesidad de mise en scene de soie même, se perdía. Es entonces cuando decide manipular su cámara fotográfica y deambula de manera incógnita en la noche de ciertos clubes parisinos. Las primeras imágenes producto de ese experimento se vuelven una revelación para Topakian, “mi relación con esa multitud que danza dejó de ser el miedo, era la contemplación de la belleza de aquellos que encontraban el placer puro de estar en el momento presente, sin necesidad de conocerse, de hablar, el encuentro de una comunidad provisional en la que todo es posible a través de la danza y en oscuridad”.

El proyecto se realiza entre 2015 y 2016, Rebecca se encuentra en su tercer año en la Escuela de Photographie de Arles y disfruta del beneficio de la “Conversación Olympus” en la que la joven estudiante entabla un diálogo fotográfico con Dorothée Smith. Este intercambio enriquece el proyecto, y a partir de ese momento Infra se expone en diversas oportunidades.

Pero el libro no existe hasta 2017.

Rebecca me cuenta la historia de la concepción del libro como si de una epifanía se tratara. “Yo caminaba en el calor de Cosmos en los Rencontres de Arles, y de pronto imaginé el libro, papel negro, fotografía en plata, páginas intercambiables, un elástico rojo, un sobre en papel metalizado rojo para guardar el libro. De pronto Infra tomó forma de libro en mi cabeza”. Y allí entra la editorial Classe Moyenne. Una pequeña y joven editorial que abre su catálogo editando Infra. La relación entre Rebecca y Romain, el editor, es estrecha, trabajan en conjunto, a distancia, viajan a Barcelona para las primeras pruebas y el libro se edita con un profundo espíritu de colaboración entre ambos, un espíritu que la editorial conserva en la edición de todos sus libros.

La maison d’édition nace en 2017, está basada en Lille. Con sus autores, según me cuenta en una entrevista Marie Lamasse, Classe Moyenne intenta establecer una relación íntima en la que como editorial sean capaces de traducir la potencia artística de sus proyectos fotográficos creando libros accesibles al bolsillo y al mismo tiempo siendo editados como objetos artísticos. El propio nombre de la editorial no es anodino, y en cada libro siempre hay un elemento de provocación. Hay algo de crítica social que respira en la producción de la editorial.

Y de esta fusión nace el photobook Infra, 40 pages en format A4. Impression off set argent HUV. Papier Serio Nero super agradable al tacto. Sin textos, sin números de páginas. El libro está encuadernado sólo con un elástico rojo, lo que permite al lector reorganizar los cuerpos interiores a su antojo, incluso, extrayendo páginas que pueden perfectamente colgarse en un muro. Se realizaron 600 exemplaires y puede encontrarse en distintas librerías de Francia, Bélgica, UK, Alemania.

Classe Moyenne estará presente este año en Temple Arles Books y allí nos mostrarán dos novedades en las que trabajan actualmente y sus últimos libros. También podremos llevarnos una copia de Infra firmada por Rebecca que seguro estará presente.

Selfless. Une des nouveautés de Classe Moyenne

Infra, sin duda, un photobook que nos abre una pequeña rendija de luz para observar más allá de la capacidad de nuestros ojos en claridad ; pero también un objeto a desmantelar, a manipular, a volverlo propio, único, como el movimiento infinito de esos cuerpos que una vez danzaron en la embriaguez de la noche parisina.

Para conocer más a fondo el trabajo de Rebecca Topakian y su último proyecto: Dame Gulizar and Other Love Stories, aquí os dejo su sitio web.

Para conocer todos los títulos de Classe Moyenne

 

Escritora y fotógrafa, Oleñka Carrasco pondrá su acento al servicio de Viens Voir una vez al mes para descubrir fotolibros, libros de artistas, libros de foto-texto, así como editores independientes y festivales. Su principal interés: las tendencias del libro como objeto. Fanática de contar historias, ella se volverá nuestra guía de exploración en el descubrimiento del mundo de los libros.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com/ Oleñka está en Instagram

 


 

English Version

A body is guessed in the dark, no, it’s not even a body, it’s a sketch, a part of a whole, a muscle that overlaps, joins a face or perhaps an expression. everything is confused not only by a pagination at first sight incongruent, no, confusion comes from a fact, we’re in the dark, in the middle of the night of those who dance wanting to get lost in the techno nebula of a Paris club.

To their faces of premeditated sleepwalking, to the extravagant movement of their bodies we arrive thanks to Rebecca Topakian and her book Infra, yes, of Infrared.

 » I transformed a numerical appareil so that it is not sensitive to the length of the onde corresponding to the infrarouge. I used an eclairage of the same type, agissant as an invisible flash to the human œil. » And thanks to this manipulation Rebecca is able to show the freedom of those who abandon themselves to live and feel the present moment through dance. But why break into the intimacy of those who want to get lost in the darkness of a place in order to let themselves go? What is the need to illuminate those spaces, those bodies? I lack answers, I go to meet the photographer.

Rebecca arrives at our appointment, she looks like a shy girl, she speaks the right thing, I ask her to tell me the story, and I discover that the beating heart of Topakian’s work in Infra is Rebecca’s own relationship with photography and with the world that surrounds her. So let’s start at the beginning.

Rebecca Topakian

Rebecca suffers from Agoraphobia and photography worked primarily as a therapeutic element that forced her out of the house. When she left, she was able to concentrate more on the photographic exercise and could go beyond the limits of her phobia. In this sense, she wanted to go a little further and became interested in photographing the techno clubs, places that were completely antonyms to her, places that she feared.

At first, she photographed her subjects openly, illuminated them with a flash, then everyone believed that she was the club photographer, posed, ceased to be natural, Rebecca’s objective, to observe the crowd in a trance without the need for mise en scene de soie même, was lost. That’s when he decides to manipulate his camera and wanders incognita in the night of certain Parisian clubs. The first images resulting from this experiment become a revelation for Topakian, « my relationship with that crowd that danced ceased to be fear, it was the contemplation of the beauty of those who found the pure pleasure of being in the present moment, without the need to know each other, to speak, the meeting of a provisional community in which everything is possible through dance and in darkness ».

Rebecca is in her third year at the School of Photography in Arles and enjoys the benefit of the « Olympus Conversation » in which the young student engages in a photographic dialogue with Dorothée Smith. This exchange enriches the project, and from that moment on Infra is exhibited on several occasions.

But the book does not exist until 2017.

Rebecca tells me the story of the conception of the book as if it were an epiphany. « I was walking in the heat of Cosmos at the Rencontres in Arles, and suddenly I imagined the book, black paper, silver photograph, interchangeable pages, a red elastic, an envelope in red metallized paper to keep the book. Suddenly Infra took the form of a book in my head ». And that’s where Classe Moyenne comes in. A small, young publisher that opens its catalogue by publishing Infra. The relationship between Rebecca and Romain, the publisher, is close, they work together, at a distance, they travel to Barcelona for the first tests and the book is edited with a deep spirit of collaboration between them, a spirit that the publisher preserves in the edition of all its books.

La maison d’édition was founded in 2017 and is based in Lille. According to Marie Lamasse, Classe Moyenne tries to establish an intimate relationship with its authors, as she tells me in an interview, in which, as a publisher, they are able to translate the artistic power of their photographic projects by creating books that are accessible to the pocket and at the same time being edited as artistic objects. The name of the publishing house itself is not anodyne, and in every book there is always an element of provocation. There is something of social criticism that breathes into the production of the publisher.

And from this fusion is born the photobook Infra, 40 pages in A4 format. Impression off set argent HUV. Papier Serio Nero super pleasant to the touch. No texts, no page numbers. The book is bound only with a red elastic, which allows the reader to reorganize the inner bodies at will, even extracting pages that can perfectly hang on a wall. 600 exemplaires were made and can be found in different bookstores in France, Belgium, UK, Germany.

Classe Moyenne will be present this year at Temple Arles Books and there they will show us two novelties they are currently working on and their latest books. We will also be able to take with us a copy of Infra signed by Rebecca who will surely be present.

Selfless. La nouveauté de Classe Moyenne

Infra, without a doubt, a photobook that opens a small slit of light for us to observe beyond the capacity of our eyes in clarity; but also an object to dismantle, to manipulate, to make it own, unique, like the infinite movement of those bodies that once danced in the drunkenness of the Parisian night.

To learn more about Rebecca Topakian’s work and her latest project, go to her website.

To know all the titles of Classe Moyenne

 

Writer and photographer, Oleñka Carrasco will put her emphasis on the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.

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José Manuel Egea : possédé par l’art

in Exposition/L'art au quotidien

Deuxième exposition consacrée à José Manuel Egea à la galerie Christian Berst : Lycanthropos #2 réveille le loup tapi dans les profondeurs du Moi. Et c’est l’art qui hurle à la lune.

José Manuel Egea, courtesy christian berst art brut

L’art brut est peut-être l’un des derniers bastions qui échappe à ce qu’est devenu l’art d’aujourd’hui : un art pré-pensé, qui se promène avec, sous le bras, le cahier des charges de son futur projet. Un art entreprenarial dans lequel tout se mesure (même la part du risque), et qui ne saurait rater sa cible. Rien d’étonnant, alors, à ce que le modèle en vogue soit devenu celui des grands artistes/concepteurs de la Renaissance, adossés aux princes qui donnaient vie et or à leurs projets. Dans cette évolution, bien souvent, ce qui s’est perdu, c’est le geste, son irrépressible jaillissement, ses aventures hors des limites du corps et surtout, les forces qu’il génère.

L’art brut porte ces forces, chevillées aux corps qui sans elles, ne sauraient affronter les jours et leur quotidien. Il figure les sources de l’art : les mondes invisibles, ceux du rêve et ceux qui sont hors de la vie.

L’abord des oeuvres de José Manuel Egea n’est pourtant pas simple. Car elles n’offrent nulle virtuosité pour conforter et divertir le regard du spectateur. Ni d’élaboration minutieuse échafaudant des univers imaginaires. Mais des traits rageurs, des coulures en pleine pâte, des brutalités gestuelles qui enfoncent et gondolent le papier glacé.
Une photo de l’artiste mimant la posture agressive du loup-garou pourrait nous donner l’illusion que cet art s’adresse à nous à travers le jeu, celui du masque et du déguisement. Ce serait trop en-deça de ce qui s’exprime ici.

José Manuel Egea, courtesy christian berst art brut

Alors, paradoxalement, pour accéder au coeur de l’oeuvre, il est peut-être plus simple d’aller directement vers le plus difficile. Passer outre les marques du loup biffant la surface des magazines : oreilles en pointe, yeux effilés et perçants, nez transformé en mufle, pilosité dévorant la face entière. Passer outre pour se diriger vers les pages entièrement occultées par le griffonnage (mais qui laisse apparaître la couche inférieure par miroitement, un peu à la manière dont on cherche à entrevoir l’image du daguerréotype) ; celles traversées par l’éclair d’une découpure qui les scinde en deux ; celles dans lesquelles la couleur mange la moitié du visage (dans un mouvement inverse de celui de ces masques destinés à recouvrir les béances des gueules cassées). Et plus encore, celles qui, par dessus l’obscurcissement du figuratif, entrecroisent de manière presque illisible les caractères des mots répétés à l’infini.

José Manuel Egea, courtesy christian berst art brut

Il manque toujours à l’oeuvre brute les images de sa conception : pour en saisir la portée, il faudrait percer le mur du secret de l’instant de sa création. Voir l’artiste au travail : absorbé dans la construction minutieuse ou possédé par la fureur de la transe. Surprendre l’artiste quand il est agi par des forces extérieures.

Je vois José Manuel Egea.

Je le vois quand il recouvre la page de ces caractères magiques. Je le vois quand il obscurcit le réel en psalmodiant les mots comme des incantations magiques. Je le vois quand, fiévreusement, il repasse encore et encore sur les contours déjà tracés.

Voilà qu’alors, les mots s’incarnent comme dans ces tablettes en plomb (dites tablettes de defixio) utilisées dans la magie antique, accompagnant la plupart du temps une figurine d’envoûtement piquée d’épingles (un très bel exemple trouvé au IIIe ou IVe siècle en Égypte se trouve au musée du Louvre, dans les salles consacrées à l’Orient méditerranéen dans l’empire romain, dans l’aile Denon).

José Manuel Egea perçant le réel de ses traits. Le recouvrant pour découvrir la menace tapie au fond de son réel à lui.

José Manuel Egea, courtesy christian berst art brut

Mais plus encore, ce que je vois, c’est cette noire magie du pouvoir de l’art, ses forces archaïques qui agitent l’homme et sans lesquelles tout le reste (de l’art) ne serait que raffinement superfétatoire.

Ce n’est que dans cette dimension performative que peuvent s’aborder les oeuvres de José Manuel Egea. Car les regarder, c’est voir avec ses yeux. A travers les corps. Voir cette condition qui consiste à ne pouvoir habiter le monde que si l’homme l’a préalablement plié à ses visions intérieures.

Cet art-là ne s’apprendra pas dans les écoles. Il n’a aucune autre porte d’entrée que celle de la nécessité vitale.

C’est un désir, une prière, un cri, un manifeste : que l’art, encore, nous possède !

 
 
L’exposition José Manuel Egea, Lycanthropos #2 se tient jusqu’au 1er juin 2019 à la galerie christian berst art brut.
Catalogue de l’exposition : José Manuel Egea, Lycanthropos #2, bilingue (FR/EN), éd. christian berst art brut, Paris, 2019, avant-propos de Christian Berst, textes de Graciela Garcia & Bruno Dubreuil.

Le Salon de Montrouge, défricheur des pratiques artistiques contemporaines

in Découvertes et tendances/Exposition
Thomas Benard raconte comment il recueille ses poussières de météorites

Le salon de Montrouge a ouvert ses portes et plus que jamais, il se pose comme le défricheur des pratiques artistiques du moment. Visite pétillante avec Laure Chagnon, la chroniqueuse qu’on aime retrouver quand pointent les premiers beaux jours.

Ce 64ème salon de Montrouge, toujours orchestré par Marie Gautier et Ami Barak, est un observatoire sensible du monde tel qu’il se profile: mixte, paritaire et international.
On n’y trouvera pas d’injonction directe, d’engagement pesant et autoritaire pour ces 52 artistes, mais des propositions sous forme de questions, comme si le temps n’était plus aux certitudes.
La plupart des oeuvres présentées fonctionnent ainsi en faisceaux d’indices : la fiction et le mythe, les faits avérés, sociétaux ou scientifiques cohabitent.
Les  artistes déroulent ici des préoccupations parfois surprenantes : la disparition d’un oiseau, une histoire de famille, nos déchets dans l’espace ou les muscles du fessier. L’art actuel s’autorise toute les explorations !
On les sent anthropologue, ingénieur du son, sportif, historien, marcheur ou amoureuse, et pas  volontiers prêts à porter la livrée ajustée de l’artiste traditionnel.

Cette année fait la part belle aux installations. De celle de Charlie Aubry, on ne voit d’abord qu’un théâtre d’objets qui nous parle de précarité, de désolation, de solitude. Soudain, le spectateur est réveillé par un séisme brutal qui fait se soulever le sol de la scène. Tout vibre : les assiettes et les verres sales s’entrechoquent , la fuite d’eau se réactive dans un dangereux ballet eau-électricité.
Son talent de programmateur, qu’il met parfois au service de Maguy Marin, lui permet cet opéra de trois sous où lumière, son et même ses propres sous-vêtements  sont savamment orchestrés : un Merzbau 2.0 qui bouleverse.

Charlie Aubry, Going Wrong

Passons au travail complexe et généreux d’Antoine Palmier-Raynaud.Entre une roche qui nous veut du bien, des éléments glanés dans des cimetières, une forme gigantesque censée évoquée la sculpture baroque et qui a le don d’aspirer les petites offrandes du public et une machine à bulle, ici, rien n’est à voir et tout est à croire.Croire au partage, aux énergies qui circulent. Et la foi dans l’oeuvre d’après.

Antoine Palmier-Raynaud, La vertu des brutes

L’installation d’Oussama Tabti (prix des Beaux Arts de Paris) évoque pudiquement les Chabanis, ces monsieurs aux cheveux blancs venus d’Algérie dans les années 60 pour travailler en France. Leurs vêtements suspendus à la cimaise témoignent d’une présence discrète et digne. On est saisi d’une grande émotion devant les dessins de ces hommes à toque d’astrakan, de  frêles traces à peine lisibles qui cartographient  leur minuscules habitations.

Oussama Tabti, Chabani

Avec My terrorist lover, Maria Alcaide aborde, dans un tourbillon de paillettess un sujet politiquement sensible .Amoureuse d’un jeune Algérien et sidérée par la méfiance et le rejet que cette relation suscitait dans son entourage, elle s’est emparée du problème en se créant un personnage de You Tubeuse musulmane. Conseils beauté, sport et hijab: beaucoup d’humour pour un sujet douloureux .

Maria Alcaide, My terrorist lover

Changement d’atmosphère avec Thomas Benard. Ici aucune forme d’expression spectaculaire. Des dessins faits de poussière de météorites, des pierres collectées et concassées. Son travail nous parle de cheminement solitaire, de géologie mythique, d’un temps où l’ homme ne pensait pas l’espace comme un territoire à conquérir.

Floryan Varennes, en historien médiéviste, compose des figures héraldiques en orthèses médicales. Un travail d’une esthétique parfaite qui marie Moyen Age et BDSM. Il réactive ici la réflexion Foucaldienne sur la contrainte qui autorise une vie sociale, mais aussi un accès au plaisir et ou la guérison.

Floryan Varennes, Discipline

Un dernier arrêt  s’impose sur les vidéos de trois jeunes femmes qui nous donnent matière à penser. Charlotte Khouri qui prend la pose en speakerine hallucinée convoquant dans un collage absurde et hyperpoétique, la Défense, le Moyen Age, Nico et Jacques Chirac (!) On rit très fort, on pense beaucoup aussi.

Charlotte Khouri, Investiture coeur d’argent

Quant à Camille Sauer, elle se lance dans une démonstration géométrico-mathématico-philosophico-anthropologique étonnante, à double-lecture autobiographique. Elle dénonce aussi les enfermements socio-anthropologiques et établit l’artiste comme le garant d’une pensée autonome.

 Camille Sauer

Enfin, Mathilde Supe qui, à travers un diptyque vidéo You can’t run from love, confronte le reportage d’un amour mainstream à son analyse sémiologique. Elle offre ici un recul critique face aux stéréotypes visuels. On sort vivifié de l’exposition, peut être grâce à la présence de l’eau qui parcourt le salon passant par une salle de douche, des fontaines, des piscines, une fuite ou un lac mystérieux, mais surtout par la force des propositions présentées.

Formée à l’école des Arts Décoratifs, Laure Chagnon développe sa pratique artistique autour de créations hybrides mêlant photographie, verre et céramique. Elle anime actuellement un atelier libre de céramique à Paris. Elle ne chronique jamais une exposition sans avoir testé la qualité du produit…

 
Le salon de Montrouge se tient jusqu’au 22 Mai, au Beffroi de Montrouge, 2 place Emile Cresp.
Le site du Salon.
A noter : des visites avec un médiateur sont organisées les samedi et dimanche à 15 h

Photographier l’Histoire

in Découvertes et tendances
©Monica de Miranda, Hôtel Globo, 2015

Comment photographier l’Histoire ? Réponse et analyse d’images avec notre chroniqueuse Silvy Crespo qui suit les pas photographiques de Monica de Miranda dans l’Hôtel Globo.

(English version included below)

Au delà des quatre bords

Dehors, le soleil semble se coucher. Sa douce lumière jaune vient se briser sur le bord de la grande fenêtre que des arabesques en fer et un léger voile isolent du monde extérieur. Sur le vieux mur en crépi, d’une couleur verdâtre, d’épaisses larmes de saleté ont cessé de couler, comme figées dans cet espace-temps confiné. Un œil dans l’épaisse cloison m’offre l’illusion de pouvoir m’évader de cet endroit. Mais au loin, je ne discerne que des rangées blanches de fenêtres, ou ce sont peut-être des balcons. L’horizon est flou, la profondeur de champ est faible.

Ou suis-je ? Les grilles aux fenêtres me font penser au Portugal, à la campagne, aux vieilles maisons de mon enfance. Mais ici, ou là-bas, enfermée entre les quatre bords de cette image, ce n’est pas le Portugal, seulement les vestiges d’une sombre époque de l’Histoire. Dans ce rectangle, un fragment de l’hôtel Globo. Nous sommes à Luanda. En Angola.

©Monica de Miranda, Hôtel Globo, 2015

Dans la chambre, le mobilier raconte une histoire. De la coiffeuse tachée qui semble sortie tout droit des années soixante-dix, à la peinture écaillée de la tête de lit des années quatre-vingts, en passant par le mercure du miroir : plusieurs styles, différentes temporalités.

Entre ces quatre bords, je voyage en Angola, terre marquée par l’occupation coloniale portugaise qui pris fin en 1975, après quinze années de conflit armé entre les forces militaires d’occupation et les mouvements de libération angolais, puis par une guerre civile qui s’est achevée en 2002.

Dans ce lieu sans éclat, la blancheur des draps qui recouvrent le matelas contraste et nous ramène dans le présent. Les plis du tissu dessinent l’empreinte fraîche d’un corps absent. Comme le rouge brillant du tabouret négligemment rangé dans un mouvement de précipitation, ils nous parlent de vie dans cette ruine de la mémoire.

©Monica de Miranda, Hotel Globo, 2015

Ainsi, dans la série Hôtel Globo, Monica de Miranda, artiste multimédia, curatrice et chercheuse, dont la mère est angolaise et le père portugais, nous embarque avec elle dans les méandres de ce lieu emblématique, construit en 1950 par le médecin portugais Francisco Martins de Almeida, dans la pure tradition du modernisme tropical, style architectural particulièrement populaire dans les années trente et après la seconde guerre mondiale dans les territoires des colonies et ex-colonies, notamment belges et portugaises.

Bien que l’architecture soit omniprésente dans son travail, Monica de Miranda n’est cependant pas une photographe d’architecture. En effet, loin des habituels clichés du genre valorisant des matériaux, des volumes, des formes ou des textures, ses photographies sont sans artifices et frappent même par leur aspect anodin. Sans doute est-ce cette banalité de façade qui rend les séries Hotel Globo ou Swimming Pool aussi efficaces, parce que bien que les photographies soient directes, leur portée est complexe. Le travail de Monica de Miranda force le spectateur à regarder, à décortiquer, à contextualiser, ce qui exige que le lecteur/spectateur prenne son temps.

©Monica de Miranda, Swimming Pool, from the series Swimming Pool, 2017

Voici une piscine à l’abandon. Cette image peut sembler quelconque et d’aucuns seront tentés de commenter d’un air blasé qu’il s’agit encore de « ruin porn », c’est-à-dire d’une image n’ayant d’autre fonction que d’esthétiser la dégradation d’un espace urbain. Or, dans le cas présent, ce serait mal juger cette photographie. Car ce dont parle cette ruine, c’est de pouvoir et de positionnement.

Cette piscine se trouve à Malanje, ville dont le nom sera familier aux lecteurs d’Antonio Lobo Antunes, et d’où la mère de Monica de Miranda est originaire. L’un des principaux lieux de production de coton en Angola pendant l’occupation, Malanje a été partiellement détruite pendant la guerre civile. A l’instar de l’hôtel Globo, cette piscine a été construite pendant l’ère coloniale en obéissant aux même codes architecturaux. Conçue comme un lieu de loisir et de détente, elle est le symbole d’un privilège pendant longtemps réservé aux familles aisées, lesquelles étaient la plupart du temps blanches.

Malgré une vue en grand angle, l’espace est fermé. L’eau a laissé place à des monceaux de terre ocre. Le bleu du carrelage a quasiment disparu, tout comme le privilège qui l’accompagnait. Des environs de la piscine, on ne sait rien si ce n’est qu’il y a des palmiers. Le lieu semble abandonné, mais une montagne de sable en arrière-plan suggère une présence et un changement de destination du lieu. L’image nous parle de réappropriation du sol.

La seule façon de reprendre une bouffée d’oxygène serait d’accéder à ce plongeoir dans les nuages. Le plongeoir, ce lieu d’où l’on tombe, ici du ciel, est aussi le lieu où l’on prend de la hauteur et ou l’on peut contempler l’horizon. Ce n’est qu’en bougeant son corps et son regard, que le plongeur verra au-delà des quatre bords.

©Monica de Miranda, Sleep Over, 2009

Ainsi, rien dans le travail de Monica de Miranda n’est laissé au hasard : ni le choix des lieux, ni celui des cadrages, tantôt larges, tantôt étouffants. Devant son objectif, l’architecture sert de loupe pour raconter, à celles et ceux qui voudront bien prendre leur temps, une histoire plurielle. Au-delà des quatre bords, des histoires croisées, qui nous forcent à analyser le passé pour comprendre le présent et mieux rêver le futur.

Pour plus d’informations vous pourrez utilement consulter le site de Monica Miranda ou son autre site sur ce projet.

Exposition Affective Utopia jusqu’au 21 avril 2019 à la Fondation Kadist, 21 Rue des Trois Frères, 75018 Paris

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle ira dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

 
 

ENGLISH VERSION

How to photograph history? Answer and image analysis with our columnist Silvy Crespo who follows Monica de Miranda’s photographic steps in the Hotel Globo.

Beyond the edges

©Monica de Miranda, Hôtel Globo, 2015

Outside, the sun is setting. Its soft yellow light breaks on the edge of the large window that iron arabesques and a light veil isolate from the outside world. On the old greenish plastered wall, thick tears of dirt stopped flowing, as if frozen in this confined space and time. An eye in the thick wall gives me the illusion of being able to escape from this place. But in the distance, I can only see white rows of windows, or maybe they are balconies. The horizon is blurry. The depth of field is shallow.

Where am I? The window grills remind me of Portugal, the countryside, the old houses of my childhood. But here, or there, enclosed between the four edges of this image, it is not Portugal, but only the remains of a dark period of history. In this rectangle, a fragment of the Globo Hotel. We are in Luanda; we are in Angola.

©Monica de Miranda, Hôtel Globo, 2015

In the bedroom, the furniture tells a story. From the stained dressing table which seems to have come straight out of the seventies, to the flaking paint on the headboard of the eighties bed, to the mercury in the mirror: several styles, different temporalities.

Between these four edges, I travel to Angola, a land marked by the Portuguese colonial occupation that ended in 1975, after fifteen years of armed conflict between the occupying military forces and the Angolan liberation movements, and then by a civil war that ended in 2002.

In this dull place, the whiteness of the sheets that cover the mattress contrasts with the rest and brings us back to the present. The folds of the fabric create the fresh imprint of an absent body. Like the bright red of the stool carelessly arranged in a movement of haste, they tell us about life in this ruin of memory.

©Monica de Miranda, Hotel Globo, 2015

Thus, in the series Hotel Globo, Monica de Miranda, multimedia artist, curator and researcher, whose mother is Angolan and whose father is Portuguese, takes us with her into the meanders of this emblematic place, built in 1950 by the Portuguese doctor Francisco Martins de Almeida, in the pure tradition of tropical modernism, an architectural style particularly popular in the 1930s and after the Second World War in the territories of colonies and former colonies, particularly of Belgium and Portugal.

Although architecture is omnipresent in her work, Monica de Miranda is not an architecture photographer. Indeed, far from the usual clichés of the genre promoting materials, volumes, shapes or textures, her photographs are without artifice and even striking by their innocuous aspect. It is undoubtedly this banality of facade that makes the Hotel Globo or Swimming Pool series so effective, because although the photographs are direct, their scope is complex. Monica de Miranda’s work forces the viewer to look, to dissect, to contextualize, which necessarily requires that we take our time.

©Monica de Miranda, Swimming Pool, from the series Swimming Pool, 2017

Here is an abandoned swimming pool. This image may seem ordinary and some will be tempted to comment with a jaded look that it is « ruin porn », i.e. an image having no other function than to aesthetize a decayed urban space. However, in this case it would be a wrong judgment of this photograph because in reality this ruin speaks of power and positioning.

This pool is located in Malanje, a city whose name will be familiar to Antonio Lobo Antunes’ readers, and where Monica de Miranda’s mother is from. One of the main cotton producing areas in Angola during the occupation, Malanje was partially destroyed during the civil war. Like the Globo Hotel, this pool was built during the colonial era in accordance with the same architectural codes. Designed as a place of leisure and relaxation, it is the symbol of a privilege long reserved for wealthy families, who were mostly white.

Despite a wide angle view, the space is closed. The water has given way to piles of ochre earth. The blue of the tiles has almost disappeared, as has the privilege that accompanied it. From around the pool, we don’t know anything except that there are palm trees. The place seems abandoned but a mountain of sand in the background suggests a presence and a change of destination of the place. The image tells us about the re-appropriation of the land.

The only way to get a breath of fresh air would be to access this dive in the clouds. The dive, this place from which one falls, here from the sky, is also the place where one has perspective and where one can contemplate the horizon. It is only by moving body and gaze that the diver will see beyond the four edges.

©Monica de Miranda, Sleep Over, 2009

Thus, nothing in Monica de Miranda’s work is left to chance, neither the choice of places nor the choice of frames, sometimes wide and sometimes stifling. In front of her lens, architecture serves as a magnifying glass to tell a plural story to those who will take their time. Beyond the four edges, crossed stories, which force us to analyze the past to understand the present and better dream the future.

For more information, you can usefully consult the following links : Monica de Miranda ‘s website or this one about the archive.

Exhibition Affective Utopia until 21st of April at the Kadist Foundation, 21 Rue des Trois Frères, 75018 Paris

Silvy Crespo is passionate about photography, architecture and cats. For ViensVoir, she will find photographic favorites from all over Europe (and even further afield).

D’Agata Limite(s) : une quête inlassable de photographies

in L'art au quotidien

Mais qui est le photographe ? Un personnage qui nourrit tous les fantasmes. Qui est-il vraiment quand on décide de le faire échapper à toute héroïsation ? Réponse avec D’Agata Limite(s), un film de Franck Landron, loin des clichés et des idées reçues, qui sort aujourd’hui en exclusivité au Saint-André-des-Arts, à Paris.

Dans les saisons 1 & 2 de House of Cards, la série de politique-fiction (quoique), il y a un personnage de photographe : le très chic Adam Galloway, dont s’éprend dangereusement Claire Underwood, la future première dame du pays et plus car affinités (no spoiler puisque la série est aujourd’hui achevée).
Adam représente à lui tout seul l’image glamour du photographe (probablement inspiré par James Nachtwey, le célèbre photoreporter américain). Ainsi, quand Adam se réveille à la maison dans son loft aux grandes baies vitrées (la luminosité, ça compte pour lui), entre un reportage sur un conflit et un autre sur une famine, il aime enfiler une chemise impeccablement repassée. Sa façon à lui de se laver de toutes les horreurs qu’il a côtoyées. Pourtant, tout au long du jour, il garde dans le fond de l’oeil, un soupçon de mélancolie (puis-je encore aimer malgré toutes les souffrances que mes yeux ont vues ?). Il manipule ses tirages comme une matière précieuse, une pépite d’or au coeur de l’enfer. Et il les donne généreusement si la cause est noble. Mais le photographe n’est qu’un oiseau de passage, et Claire ne vivra avec lui que quelques nuits de blackout déraisonnable, avant de redevenir une grande fille mature qui comprend où est son intérêt. Que de clichés sur un homme de clichés …

Antoine d’Agata n’est rien de tout ça. Et pour tout dire, il semble se foutre totalement du pli de son pantalon. Il est la quête inlassable de la photographie, dépouillée de toute afféterie.

Antoine d’Agata, ce sont les autres qui en parlent le mieux : le film de Franck Landron est ponctué de témoignages et d’analyses qui ne sont pas de pures hagiographies (mémorable scène caméra à l’épaule, sur le port de Marseille, où François Cheval nous régale d’une analyse à chaud percutante). De ses débuts punk-rock jusqu’à un aujourd’hui lancinant, rien n’est évacué du parcours de d’Agata, de ses moteurs et de ses failles intimes. Le voir en action, appareil en main, ressentir son humanité dans le rapport humain, le suivre tandis qu’il positionne ses petites loupiotes qui sont presque devenues sa marque de fabrique, c’est saisir le point d’origine des images d’Antoine D’Agata.
C’est se souvenir que, derrière tous les commentaires et les analyses de style, il y a un engagement permanent, une vie en photographies.

Le film de Franck Landron n’est pas un coup de poing, il ne contient aucun sensationnalisme, il n’est pas vénéneux. Il est plutôt une vapeur lourde, qui stagne dans la conscience longtemps après que les images se soient éteintes.

En exclusivité au Saint-André-des-Arts, Paris Séances à 13h les 27, 28, 29, 30 et 31 mars 2019, 1er, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 16 et 23 avril 2019
Toutes les infos sur la page FB.

Texte et photographie : l’expérience littéraire du roman de Hugues Jallon

in Découvertes et tendances/L'art au quotidien

C’est à un étrange objet littéraire que nous confronte la lecture du livre d’Hugues Jallon, Hélène ou le Soulèvement, paru aux Editions Verticales. Etrange parce qu’il entremêle littérature et photographie. Mais pas n’importe quelle photographie : celle relevant d’un genre réputé mineur, le roman-photo.
Mineur ? Voire…
Certes la grande époque des romans-photos du magazine Nous Deux est un peu révolue, emportant avec elle des récitatifs brûlants tels que : Cependant qu’elle l’écoute, les battements de son coeur s’accélèrent, mais elle redoute que son amour ne soit pas partagé. Toute une époque…

Pourtant, le roman-photo a connu récemment une sorte de réhabilitation, avec une forme de renouveau dans le photojournalisme. Citons, entre autres, L’illusion Nationale (Editions Les Arènes), de Valérie Igounet et Vincent Jarousseau, une enquête dans trois municipalités dirigées par le FN, ou bien La Fissure (Gallimard), de Carlos Spottorno et Guilermo Abril, consacrée à l’afflux de réfugiés aux frontières de l’Europe, deux publications parues en 2017. Dans les deux cas, on constate que le roman-photo est presque devenu tout aussi proche de la bande dessinée que de la photographie.
Et puis, surtout, l’exposition du MUCEM, en 2018, tout à fait exhaustive, qui présentait en outre plusieurs détournements du genre.

La littérature s’est, elle aussi, emparée du genre, avec deux tentatives de Benoît Peeters et Marie-Françoise Plissartd, Mauvais œil et Fugues, tous deux aux Editions de Minuit, guère soupçonnables de faire dans le roman-photo populaire. Mais pour les amateurs de photo, si on pense à cette forme de narration texte-image, c’est probablement le nom de Duane Michals qui viendra en premier à l’esprit, quoiqu’il s’agisse chez lui plus de courtes séquences/histoires que d’un véritable roman. Pourtant, certains récits en boucle ou d’autres évoluant du microscopique au macroscopique rejoignent indéniablement des figures utilisées aussi dans la littérature.

Alors comme l’interaction photo-texte nous passionne, la curiosité pour l’ouvrage d’Hugues Jallon était vive. Une petite conversation téléphonique nous a permis de clarifier quelques points.

Hugues Jallon : Dans le livre, l’utilisation des photos correspond à un raisonnement interne au projet. Je voulais raconter cette histoire d’amour du point de vue de l’héroïne et j’avais besoin de la faire exister autrement qu’avec des mots. Les photos m’ont servi à ça, parce que, pour raconter une histoire d’amour, les mots… Barthes l’a très bien expliqué dans les Fragments d’un discours amoureux (paru en 1977) : le langage de l’amour se répète malgré la variété des histoires. Le vocabulaire amoureux est un patrimoine commun qui s’épuise rapidement.

ViensVoir : Vous êtes l’auteur des photos ?
Hugues Jallon : Oui, mais je ne revendique pas d’avoir fait des photos artistiques, car je ne suis pas photographe. Par contre, j’avais une curiosité pour le roman-photo, et la volonté de détourner le genre. Je reprends le code du roman-photo, mais je ne le respecte pas : par exemple, j’ai travaillé en caméra subjective (ie : la photographie épouse le regard de l’amant), ce que ne s’autorise jamais le roman-photo. Autre exemple : je n’ai pas utilisé de phylactères comme il y en a habituellement dans les romans-photos. Mais j’insiste sur le fait qu’il n’y a aucun second degré par rapport à la forme roman-photo, c’est une forme qui m’a stimulé.

VV : Comment avez-vous pensé ces photos ?
HJ : J’ai imaginé des scènes précises, choisi une comédienne. Il fallait que tout ça n’ait pas l’air trop durassien.

VV : Vous n’avez pas eu peur du phénomène d’identification, du fait de figer un personnage en lui attribuant des traits réels ?
HJ : Ah si ! A un moment, ça a complètement paralysé mon écriture. On fait exister un personnage dans l’imaginaire littéraire et puis voilà qu’il prend un visage et un seul. Un écrivain a forcément peur de la puissance de l’image, peur qu’elle écrabouille le texte. Je m’étais dit que de toutes façons, aucun visage ne collerait à la femme que j’avais en tête. Et parmi les photos retenues, il y en a plusieurs où la comédienne affirme ne pas se reconnaître.

VV : Les photos ne ponctuent pas vraiment le récit. Elle sont quasi-absentes de la première moitié du texte, puis vient un bloc d’images assez important, et elles finissent par se raréfier.
HJ : L’idée, c’était qu’à un moment, le texte s’arrête et que les photos prennent la suite de cette suspension du récit. Mais qu’elles se fassent discrètes. C’est pour ça qu’elles sont en noir et blanc, que le livre n’a pas été imprimé sur papier glacé. Les images doivent s’intégrer au texte, il faut presque qu’on puisse passer à côté.

Nul ne passera pourtant à côté de la magie de ce livre aux scènes lancinantes, suspendues entre le cinéma d’Antonioni ou celui de Resnais. Et même si Hugues Jallon revendique surtout l’influence de La Jetée de Chris Marker, il aborde cette forme texte et photo avec quelque chose de l’écriture exploratoire de Michel Butor. Le jeu des images, au milieu de toutes ces références, constitue une envoûtante expérience de lecture.

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