Le blog de Bruno Dubreuil

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Tout sur le livre photo aux Rencontres d’Arles 2019

in oh my photobook !
Noon in the desert ©Annabel Elgar

Les livres photos les plus remarqués, les découvertes, des smilies épanouis ou grognons, notre photobookista Oleñka Carrasco vous dit tout sur l’état du livre photo à Arles cette année.

(English version included below) 

Croyez-moi si j’affirme que l’exposition du Luma Dummy Book Award et le prix du Livre Photo Texte de l’année sont ma première visite de la semaine d’ouverture des Rencontres d’Arles : les livres me passionnent. Mais ces deux prix en particulier réunissent les deux formes qui m’intéressent le plus dans l’univers des livres photographiques.

Voici donc ce que j’ai retenu de ma balade parmi les candidats au Luma Rencontres Dummy Book Award, ainsi que mes notes autour du fascinant monde du livre de ces Rencontres Arles 2019.

 

 

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Cette année, le premier point positif pour les organisateurs et les commissaires de cette (toujours plus) grande exposition de livres, c’est qu’on peut prendre le temps de feuilleter chaque exemplaire sans être attaqué par la chaleur suffocante ; les livres reviennent à leur espace des Ateliers (plus précisément à la Mécanique Générale), génial !

 

Dummies profonds et pensés mais de moins en moins dummies !

L’an dernier, je m’étais sentie un peu perdue, avec ce prix, à l’exception d’une ou deux maquettes réellement bonnes.

Cette année, tout a changé !

De manière générale, je ne crois pas que ce soit une bonne idée de retirer la légende qui est censée accompagner chaque maquette. Quand on a réellement envie de mieux comprendre la démarche d’un livre – et certains sont très énigmatiques – si on ne lit pas la description, on peut passer à côté de beaucoup de choses. Il faut parfois aussi longuement feuilleter certaines maquettes pour en connaître le titre ou l’auteur : un point à améliorer !

Cela étant dit, la présentation des livres était sobre, élégante et on pouvait déceler une organisation par thématique. Beaucoup des exemplaires montraient une réelle réflexion, profonde et bien structurée – cela faisait plaisir.

Luma Rencontres Dummy Book Award 2019

Voir parmi les nominés des noms et des projets de photographes plus connus m’a fait me demander si l’objet initial de ce prix n’était pas en train de changer : ces professionnels plus connus ont-ils réellement besoin de ce type de prix ?

J’ai toujours pensé que ce prix était plutôt destiné à des professionnels moins connus – mais peut-être que je me trompe…

En ce sens, beaucoup des maquettes présentées ressemblaient déjà à des livres édités. Je me rappelle de la première édition de ce prix, où l’on reconnaissait avant tout l’innovation et la créativité dans la construction même de la maquette. Désormais, il semble que cette manifestation réunisse davantage de livres déjà prêts au lieu de maquettes.

Taxez-moi de romantique si vous voulez, mais cela me manque d’avoir la possibilité de voir des exemplaires uniques qui, très certainement, évolueront au moment de devenir un livre édité ou une exposition.

Luma Rencontres Dummy Book Award 2019

C’est en me basant sur cette conception que chaque année j’élis mes #CoupdeCoeur. D’abord, je veux trouver une profonde réflexion qui utilise la photographie comme médium principal mais qui me raconte aussi une histoire, en elle-même ou à travers le processus de construction de son auteur ou autrice. Ensuite, je veux voir une maquette, je veux sentir que je fais face à un objet qui est toujours en cours de construction, qui respire et qui évolue.

 

Ma sélection de cette année. Mes dummies #CoupdeCoeur 2019

–> En troisième position : Marilene Ribeiro et sa maquette Dead Water

 

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Une critique puissante et bien construite sur l’impact de l’hydroélectricité, labellisée “énergie verte”, dans de lointains villages du Brésil. On pourrait rester un long moment à lire et découvrir cette réalité contemporaine grâce à ce dummy.

–> En deuxième position : Kenji Chiga et sa maquette The Suicide Boom

 

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Je dois le reconnaître : je me suis approchée de la maquette et sans l’ouvrir, juste en observant la reliure et la couverture, j’ai senti que j’étais devant l’un de mes dummies favoris. Quand j’ai lu le sommaire, j’ai eu un frisson. La réflexion personnelle et professionnelle de Chiga dans ce livre est réellement fascinante. Le suicide est un sujet qui reste dans la zone taboue de beaucoup de nos cultures, et c’est une réalité qui dans de nombreux cas fonctionne comme un virus social – une théorie dans laquelle on peut se plonger grâce à cette maquette.

–> En première position, mon #CoupdeCoeur de cette année : la maquette d’Annabel Elgar Noon in the desert

 

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Quel plaisir de feuilleter une authentique maquette qui semble réalisée complètement à la main !

Merveilleuse boîte à surprises, c’est une espèce de boîte de Pandore qui contient une autre boîte de Pandore. “Une exploration des quartiers de répliques qui ont été construits dans les sites d’essais nucléaires du Nevada dans les années 1950, afin de mesurer les effets de la détonation nucléaire.” Peu de texte, des images mystérieuses et surprenantes qui peuvent déstabiliser notre oeil critique et en même temps réveiller un imaginaire enfantin de jadis.

 

Pour la première fois, j’ai voulu cette année créer un épilogue basé sur deux maquettes pour lesquelles je crois qu’il fallait porter une attention particulière.

Voici deux maquettes dont le thème principal porte sur l’alimentation : Katherine Longly et son To Tell My Real Intentions, et Chow & Lin, The Poverty Line.

Chaque auteur nous explique en une minute son projet.

 

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Et en effet, juste dans ma sélection épilogue, se trouvait la maquette lauréate de cette année : The Poverty Line. Je ne suis pas surprise : la réflexion est super profonde, et magnifiquement bien documentée. La maquette est colorée et la photographie très évocatrice. Et même, je ne la définirais pas comme une maquette puisqu’elle a le format d’un livre déjà très consistant. Elle est réalisée par un couple constitué d’un photographe et d’une économiste qui examine le thème de la pauvreté en utilisant la nourriture comme fil conducteur. Un livre à acquérir, fait avec magistralité et somme de détails.

 

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… et au-delà des Dummies

Comme je vous l’avais déjà prédit lors de notre article Les Points Chauds… lors de cette année du 50ème anniversaire des Rencontres et ses 50 expositions, l’offre pour les amoureux des livres était importante – presque impossible de tout voir !

Au Luma Dummy Book Award, il faut ajouter l’exposition de tous les livres qui sont en compétition pour le Prix Livre de l’Année d’Auteur, Historique, et Photo-Texte. Un authentique plaisir de trouver parmi les exposants certains livres desquels nous avons déjà parlé dans notre rubrique. Secret Garden de Alessandra Caló et Maleza de Nía Diedla

 

Le palmarès:

LAURÉAT DU PRIX DU LIVRE D’AUTEUR
Stephen GILL.The Pillar
Éditeur : Nobody. Graphisme : Greger Ulf Nilson. Texte : Karl Ove Knausgard

LAURÉAT DU PRIX DU LIVRE HISTORIQUE
Hannah DARABI. Enghelab Street – A Revolution Through Books : Iran 1979-1983
Éditeurs : co éd. Spector Books & Le Bal. Graphisme : Fabian Bremer et Pascal Storz

LAURÉAT DU PRIX DU LIVRE PHOTO-TEXTE
Vasantha YOGANANTHAN. Dandaka
Éditeur : Chose Commune. Graphisme : Kummer & Herrman. Texte : Anant Pai
avec l’aimable autorisation de Amar Chitra Katha

MENTION SPÉCIALE PRIX DU LIVRE PHOTO-TEXTE
Sophie CALLE. Parce Que
Editions Xavier Barral. Graphisme : Xavier Barral et Coline Aguettaz

Il faudrait demander aux organisateurs si ce ne serait pas une bonne idée de séparer les livres selon le prix, comme c’était le cas au début : on s’y perd.

 

Univers des éditeurs…

Même si Cosmos ne faisait pas officiellement partie des Rencontres, la manifestation a réuni une grande quantité d’éditeurs : le site était frais, agréable et c’était un plaisir de découvrir certaines perles éditoriales.

SpanishCaravan. ©Manu Jougla. Selfpublished

Je suis sortie très déçue de mes visites au Temple – pas par les éditeurs ou leurs livres, mais par l’organisation suffocante des stands de cette année. J’ai essayé de parcourir les stands à différents horaires et franchement, c’était très difficile de profiter de l’offre, avec ces toits bleus improvisés. Heureusement que notre collègue Silvy Crespo nous a fait découvrir une authentique perle venue du Brésil : Talita Virginia, qui se trouvait sur le stand de Havaiana Papers. Une magnifique découverte.

 

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*

La magie de la première semaine des Rencontres d’Arles, c’est que nous sommes tous là, nous échappant de la chaleur sous n’importe quelle ombre, combinant rosé et vernissages sans arrêt. Cette année, j’ai ainsi eu l’opportunité de connaître pratiquement tous mes #CoupdeCoeur du Luma Dummy Book Award ; grâce à ces rencontres je vous parlerai plus profondément de certaines maquettes et de ce qu’elles deviennent lors d’articles à venir.

Après cette petite balade, arrive l’heure de tailler les crayons pour les articles sur certains des livres ici mentionnés. Sans aucun doute, ces Rencontres d’Arles m’ont laissé beaucoup de matériel à déplumer pour les prochains jours.

Alors ne partez pas trop loin… ou revenez vite : la rentrée réserve de merveilleuses surprises pour nous, les amants des photobooks.

Noon in the desert ©Annabel Elgar

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com Oleñka est sur Instagram

 

ENGLISH

All about the photo book at the Rencontres d’Arles 2019

Noon in the desert ©Annabel Elgar

 

The most noticed photo books, discoveries, blooming smilies or grumpy, our photobookista Olenka Carrasco tells you everything about the state of the photo book in Arles this year.

Believe me if I say that the Luma Dummy Book Award exhibition and the Text Photo Book of the Year award are my first visit during the opening week of the Rencontres d’Arles: I am passionate about books. But these two prizes in particular bring together the two forms that interest me most in the world of photographic books.

Here is what I learned from my stroll among the candidates for the Luma Rencontres Dummy Book Award, as well as my notes about the fascinating world of books from these Rencontres Arles 2019.

 

 

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This year, the first positive point for the organizers and curators of this (increasingly) large book exhibition is that we can take the time to leaf through each copy without being attacked by the suffocating heat; the books return to their workshop space (more precisely to the General Mechanics), great!

 

Deep and thoughtful dummies but less and less dummies!

Last year, I felt a little lost with this price, except for one or two really good models.
This year, everything has changed!
In general, I don’t think it’s a good idea to remove the legend that is supposed to accompany each model. When you really want to better understand the process of a book – and some of them are very enigmatic – if you don’t read the description, you can miss a lot of things. It is also sometimes necessary to leaf through some models at length to know their title or author: a point to be improved!

That being said, the presentation of the books was sober, elegant and one could see an organization by theme. Many of the copies showed a real, deep and well-structured reflection – it was a pleasure.

Luma Rencontres Dummy Book Award 2019

Seeing among the nominees the names and projects of more well-known photographers made me wonder if the initial purpose of this award was not changing: do these more well-known professionals really need this type of award?

I always thought that this prize was intended for less well known professionals – but maybe I’m wrong…

In this sense, many of the models presented already looked like published books. I remember the first edition of this prize, where we recognized above all innovation and creativity in the construction of the model itself. Now it seems that this demonstration brings together more books already ready instead of models.

Call me romantic if you will, but I miss the opportunity to see unique copies that will most certainly evolve when they become a published book or exhibition.

It is on the basis of this conception that each year I elect my #Coup de Coeur. First, I want to find a deep reflection that uses photography as a main medium but also tells me a story, in itself or through the construction process of its author or author. Then I want to see a model, I want to feel that I am facing an object that is still under construction, that breathes and that evolves.

 

My selection this year. My dummies #CoupdeCoeur 2019

–> In third place: Marilene Ribeiro and her dummy Dead Water

 

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A powerful and well-constructed critique of the impact of hydropower, labelled « green energy », in remote villages in Brazil. We could spend a long time reading and discovering this contemporary reality thanks to this dummy.

–> In second place: Kenji Chiga and his model The Suicide Boom

 

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I must admit: I approached the dummy and without opening it, just by looking at the binding and cover, I felt that I was in front of one of my favorite dummies. When I read the summary, I had a chill. Chiga’s personal and professional reflection in this book is truly fascinating. Suicide is a subject that remains in the taboo area of many of our cultures, and it is a reality that in many cases works like a social virus – a theory that can be explored with this model.

–> In first place, my #CoupdeCoeur this year: the Annabel Elgar’s dummy Noon in the desert

 

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What a pleasure to browse through an authentic dummy that seems to have been made completely by hand!

Wonderful surprise box, it’s a kind of Pandora’s box that contains another Pandora’s box. « An exploration of the replica districts that were built in Nevada’s nuclear test sites in the 1950s to measure the effects of nuclear detonation. » Few texts, mysterious and surprising images that can destabilize our critical eye and at the same time awaken a childish imagination.

 

For the first time, this year I wanted to create an epilogue based on two dummies for which I think special attention should be paid.
Here are two projets with a main theme on food: Katherine Longly and her To Tell My Real Intentions, and Chow & Lin, The Poverty Line.

Each author explains his project to us in one minute.

 

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And indeed, just in my epilogue selection, was this year’s winning model: The Poverty Line. I am not surprised: the reflection is super deep, and magnificently well documented. The model is colourful and the photography very evocative. And even then, I wouldn’t define it as a model because it has the format of an already very consistent book. It is carried out by a couple made up of a photographer and an economist who examine the theme of poverty using food as a common thread. A book to be acquired, made with masterfulness and a sum of details.

 

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… and beyond the Dummies

As I had already predicted in our article Les Points Chauds... during this year of the 50th anniversary of the Rencontres and its 50 exhibitions, the offer for book lovers was important – almost impossible to see everything!

In addition to the Luma Dummy Book Award, there is also an exhibition of all the books that are in competition for the Book of the Year Award for Author, History, and Photo-Text. An authentic pleasure to find among the exhibitors some of the books we have already mentioned in our section. Secret Garden of Alessandra Caló et Maleza of Nía Diedla

 

 

The list of winners of the Book of the Year:

WINNER OF THE AUTHOR’S BOOK AWARD

Stephen GILL. The Pillar
Publisher: Nobody. Graphic design: Greger Ulf Nilson. Text: Karl Ove Knausgard

WINNER OF THE HISTORICAL BOOK AWARD

Hannah DARABI. Enghelab Street – A Revolution Through Books: Iran 1979-1983
Publishers: coeditor Spector Books & Le Bal. Graphic design: Fabian Bremer and Pascal Storz

WINNER OF THE PHOTO-TEXT BOOK AWARD

Vasantha YOGANANTHAN. Dandaka
Publisher: Common Thing. Graphic design: Kummer & Herrman. Text: Anant Pai
with the kind permission of Amar Chitra Katha

SPECIAL MENTION PHOTO-TEXT BOOK PRIZE

Sophie CALLE. Because the fact.
Xavier Barral Publishing. Graphic design: Xavier Barral and Coline Aguettaz

The organizers should be asked if it would not be a good idea to separate the books according to price, as was the case at the beginning: we get lost in it.

 

Editor’s universe…

Even though Cosmos was not officially part of the Meetings, the event brought together a large number of publishers: the site was fresh, pleasant and it was a pleasure to discover some editorial pearls.

 

 

I came out very disappointed from my visits to the Temple – not by the publishers or their books, but by the suffocating organization of this year’s stands. I tried to walk through the stands at different times and frankly, it was very difficult to take advantage of the offer, with these improvised blue roofs. Fortunately, our colleague Silvy Crespo introduced us to an authentic gem from Brazil: Talita Virginia, who was on Havaiana Papers’ stand. A magnificent discovery.

 

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The magic of the first week of the Rencontres d’Arles is that we are all there, escaping the heat under any shade, combining rosé and vernissages all the time. This year, I had the opportunity to know almost all of my #CoupdeCoeur of the Luma Dummy Book Award; thanks to these meetings I will tell you more about some of the models and what they are becoming in future articles.

After this short walk, it is time to sharpen the pencils for the articles on some of the books mentioned here. Without a doubt, these Rencontres d’Arles left me a lot of material to pluck up for the next few days.

So don’t go too far… or come back quickly: the new school year has some wonderful surprises in store for us, the lovers of photobooks.

Noon in the desert ©Annabel Elgar

Writer and photographer, Oleñka Carrasco will put her emphasis on the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.
Reply to: hola@olenkacarrasco.com Oleñka est sur Instagram

Arles 2019, le meilleur des expositions des Rencontres de la Photographie

in Exposition/L'art au quotidien
Gundula Schulze Eldowy, Berlin 1987, série Berlin par une nuit de chien. Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Quelles sont les expositions à ne pas rater aux Rencontre de la Photographie d’Arles 2019 ? Notre chroniqueuse, Laure Chagnon vous dit tout, enfin presque…

Un nouvel été photographique vient de débuter à Arles. Une cinquantième édition des Rencontres, qui, solidement bâtie sur les piliers de la photographie historique (Helen Levitt, Germaine Krull, Abigail Heyman…) célèbre pourtant son anniversaire avec sobriété.
En effet la programmation, très européenne, met largement l’accent sur la période 1970-1990, cette époque pré-numérique qui, pour ceux qui l’ont vécue, n’appelle pas forcement à la nostalgie : début du chômage de masse, bouleversements géopolitiques, espoirs et désillusions, no futur !

Les expositions Corps impatients (Allemagne de l’Est), Libuse Jarcovjakova (Tchécoslovaquie), Movida (Espagne) dressent le portait d’une jeunesse qui commence sa journée par la nuit. Les regards défient l’objectif, les postures sont flamboyantes mais les corps sont bientôt vaincus par la drogue et l’alcool. Ouka Lelee  membre de la Movida et qui signe l’affiche des Rencontres donne à ces errances un peu de couleur (acide).
 

Libuše Jarcovjáková, Autoportrait, Prague, 1981. Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Nous restons en Europe et dans ces mêmes années, mais bien au chaud à la maison avec Home, Sweet Home : une vie anglaise vue depuis le living room.
Si les premiers photographes se donnaient comme mission de témoigner du monde extérieur, ici, les artistes anglais font leur manne du dedans, des intérieurs de leur compatriotes dans une démarche définitivement politique.

Daniel Meadows & Martin Parr/Magnum, June Street, Salford, 1973.

Prenons alors un nouveau souffle dans des perspectives actuelles avec l’installation de Mohamed Bourouissa : Libre-échange qui investi les 1000 m2 du premier étage du Monoprix.Et là, bienvenue en 2019 : ici on parle de flux, humain ou monétaire, de la diaspora algérienne et de la valeur des hommes.
Images posées, images volées, sculptures, vidéos, application mobile, les moyens s’entremêlent pour étayer le propos de l’artiste. Même depuis l’intérieur d’une prison, Mohamed Bourouissa branche ses câbles partout où les échanges sont possibles.

Mohamed Bourouissa, Carré rouge, de la série Périphérique, 2005. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et kamel mennour, Paris/London. ADAGP (Paris) 2019.

Impossible de faire l’impasse sur l’exposition Photo / Brut, Collection Bruno Decharme & Compagnie, un pan rarement présenté de l’art brut. Ici le visiteur part en piqué dans une folle expédition à travers la jungle des névroses et des obsessions, où les oeuvres produites n’ont d’autres destinataires que leurs auteurs.
L’image photographique devient un outil pour survivre à un chaos identitaire, une mise en ordre du monde, une protection contre la douleur psychique.
Le foisonnement plastique des oeuvres est spectaculaire. Depuis les poupées aussi inquiétantes que magnifiquement réalisées de Morton Bartlett jusqu’à la documentation névrotique d’une relation adultérine entre un certain Günter et sa secrétaire Margret, la photographie s’impose comme une nécessité existentielle.

MORTON BARTLETT, circa 1950

Les pipes de Fumiko Endo réalisées avec des magazines pornographique découpés puis enroulés laissent sans voix (même si le jeu de mot ne fonctionne pas forcement en japonais) : ne les cherchez pas ailleurs qu’aux Rencontres d’Arles, elles sont invisibles sur la toile…

Fumiko Endo

Les auto-portraits du dit Zorro, discrètement BDSM ou ceux de Thomasz Machcinski, bien que sans visée artistique déclarée, rappellent de façon troublante le travail d’une Cindy Sherman.

Thomasz Machcinsky en Mère Thérésa

Cette photo brute au delà du plaisir esthétique qu’elle procure soulève des questions qui ressemblent à un sujet du bac : qu’est-ce-que l’art ? Pourquoi produit-on une image ?

On pousse encore de nouvelles portes avec l’exposition Sur Terre, curatée par le FOAM d’Amsterdam, qui replace l’humain dans la nature.
Mais si on pensait sortir des problématiques sociales et mentales des univers urbains, on réalise très vite que l’environnement naturel n’échappe pas au politique. Les photographies présentées par Mishka Henner ont la beauté du diable : d’étranges formes géométriques autour desquelles s’enroulent de douces courbes bleutées se révèlent être d’immenses champs d’engraissement pour bovins avec les lacs d’eaux polluées qu’ils génèrent. Et ces milliers de petits pixels noirs ? Des vaches, livrées à la voracité sans limite d’humains carnivores.

© Mishka Henner, Tascosa Feedyard, Bushland, Texas (detail), 2012-2013

Pour les citadins que nous sommes presque tous devenus, le contact physique avec la nature se fait rarement sans filtre. Le beau travail d’Adam Jeppesen et ses photos de glaciers sur papier de riz pliés le révèle, soulignant ainsi que la nature ne se constitue pas directement en paysage, mais que celui-ci est une construction.

Adam Jeppesen, AR Chalten II, série Plié, 2014.

Enfin, la video de Jonathas de Andrade met en scène des pêcheurs brésiliens étreignant et caressant des poissons en train de mourir. Cette parodie de film anthropologique et délicieusement maniériste nous entraine dans une méditation sur les rapports de domination et de dépendance que nous entretenons avec la nature.

Jonathas de Andrade

Cette proposition tactile pourrait clore la visite des Rencontres, les poissons à dévorer faisant écho au banquet artistique arlésien duquel nous sortons repus d’images et nourris des propos les plus variés.
Un parcours à suivre selon son appétit à Arles jusqu’à fin septembre.

Le site des Rencontres d’Arles
 

Formée à l’école des Arts Décoratifs, Laure Chagnon développe sa pratique artistique autour de créations hybrides mêlant photographie, verre et céramique. Elle anime des ateliers libres de céramique à Paris./em> la qualité du produit…

Luis Carlos Tovar, ou l’art de l’oubli

in Découvertes et tendances/L'art au quotidien
© Luis Carlos Tovar, My Father’s Garden (Proof of Life), 2018 © Musée de l’Elysée, 2018

(English version included below)

Luis Carlos Tovar est le lauréat 2019 du prestigieux Prix Elysée. Notre chroniqueuse, Silvy Crespo était à la Nuit des Images du Musée de l’Elysée de Lausanne pour, entre autres, rencontrer ce photographe au projet fortement enraciné dans l’histoire politique de son pays et dans son histoire personnelle.

Le 22 juin dernier avait lieu la neuvième édition de La Nuit des Images organisée par le Musée de l’Elysée de Lausanne. L’occasion pour Viens Voir de se rendre sur place et d’aller à la rencontre des artistes présents et de leurs travaux. Nous avons eu l’immense plaisir de rencontrer entre autres, Shirin Neshat, qui nous a beaucoup ému avec la vidéo Looking for Oum Kulthum, une ode aux femmes et aux artistes femmes, ainsi que la talentueuse Charlotte Abramow, dont le clip, Les passantes, était projeté cette nuit-là.

L’après-midi fût également marqué par la performance de l’artiste Liu Bolin qui, pour cette occasion, a choisi de se fondre dans la façade du Musée de l’Elysée. Pendant que l’artiste et ses figurants se faisaient maquiller, nous en avons profité pour rencontrer Luc Debraine, responsable du Musée suisse de l’appareil photographique de Vevey, un homme passionnant et passionné par la pratique photographique, tant dans son aspect esthétique que technique, et par ses évolutions. Et parce qu’à Viens Voir nous sommes curieux, nous avons également voulu rencontrer la muséologue Afshan Heuer pour discuter des enjeux des pratiques curatoriales et notamment de la question de l’interaction avec le public.

Nuit des images 2019 © Gregory Collavini

Enfin, nous avons eu le privilège de rencontrer le lauréat du Prix Elysée, Luis Carlos Tovar, pour parler de son projet Le Jardin de mon père, projet consacré ce soir là. Suivez-moi dans ce projet envoûtant.

Il ne faut jamais sous-estimer un enfant, et encore moins l’amour que celui-ci peut éprouver pour ses parents. Il se trouve que dans l’histoire dont je vais vous parler, il s’agit de l’amour d’un fils pour son père ; celui de Luis Carlos Tovar pour son père, Jaime Tovar.

Nous nous rencontrons à l’abri des regards indiscrets, pour évoquer son projet, Le jardin de mon père (preuve de vie). D’amour filial, il n’est jamais explicitement question lors de notre échange, assis dans un jardin, sous un ciel lausannois clément qui nous a épargné la foudre.

1980.
Luis Carlos est à peine âgé d’un an, lorsque son père, Jaime, est enlevé et retenu dans la forêt amazonienne par les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC). Commence alors une période d’angoisse et d’attente de plusieurs mois, au cours de laquelle Jaime sera, à plusieurs reprises, déclaré mort par les journalistes.

© Luis Carlos Tovar, My Father’s Garden (Proof of Life), 2018 © Musée de l’Elysée, 2018

Pendant les mois de sa détention, le père de Luis Carlos est réveillé tous les matins à quatre heures, lorsque le noir de la nuit commence à céder au bleu profond d’une lumière du jour qui ne brillera pas. Dans la jungle colombienne, l’aube ne perce jamais.

Luis Carlos me rappelle les mots d’Octavio Paz : « La lumière est un temps qui se pense ».

Les FARC remettent trois livres à son père : Le Capital de Karl Marx, Journal de Bolivie de Che Guevara et Que Faire ? de Lénine. De ces manuels d’endoctrinement, Jaime fait un journal intime de sa captivité, conservant entre les pages des graines, des papillons et des plantes qu’il trouve en chemin.

Jaime est finalement libéré vivant, mais lui et sa famille sont contraints de quitter la ville. Pendant les années qui suivront, il passera son temps à habiter de nouveaux espaces à travers l’acte obsessionnel de s’entourer de plantes, cherchant à recréer le jardin de son enfance.

1989.
La sœur de Luis Carlos découvre une photographie de son père qui avait été envoyée par les FARC à sa famille comme preuve de vie. C’est cette image, qu’il dit dissimulée dans les petits mythes de son histoire familiale, qui sert de point de départ au projet photographique qui lui vaudra, plus tard dans la nuit, d’entendre son nom révélé à un parterre de professionnels, de collectionneurs et d’amateurs, réunis pendant la Nuit des Images, organisée par le Musée de l’Elysée.

2019.
Luis Carlos est le lauréat du prix Elysée, dont le jury couronne cette année une histoire intime au sein d’un récit collectif douloureux, et indéniablement traumatique, pour nombres de familles colombiennes. Pour le lauréat, l’écriture de l’histoire collective de la Colombie passe nécessairement par l’écriture de(s) récit(s) personnel(s) ; par l’écriture de son récit personnel, celui de sa famille, d’une part en superposant des images personnelles à des images d’archives, mêlant ainsi l’individuel et le collectif, et d’autre part en réalisant des cyanotypes.

© Luis Carlos Tovar, My Father’s Garden (Proof of Life), 2018 © Musée de l’Elysée, 2018

L’emploi de ce procédé alternatif, Luis Carlos le justifie par le lien historique de la technique du cyanotype avec les herbiers. Chaque plante de l’herbier constitué pour ce projet a été sélectionnée par son père et a été exposée au soleil dans le patio de son jardin. Mais au-delà de cela, et comme le souligne l’artiste, dans le cyanotype, la lumière signale et brûle le vide autour de l’objet et de la plante, lui permettant ainsi de mettre en évidence l’absence de nature ou le territoire perdu.

Aujourd’hui.
Que reste-t-il de cette expérience ? Je m’aventure à demander à Luis Carlos si, depuis qu’il a débuté ce projet, il a été en mesure de voir la preuve de vie de son père. Il y a quelques temps, face à l’insistance de son fils, Jaime a accepté de lui dévoiler cette image qui, au fil des ans, a pris une place centrale dans la vie de celui-ci et de la famille. Cependant, alors qu’il ouvrait le coffre-fort dans lequel elle devait se trouver cachée, Jaime n’a pas retrouvé cet instantané de sa vie. Il dit ne plus se souvenir du lieu où il l’a cachée.

Finalement, est-ce si important de pouvoir voir cette image ? Luis Carlos me dit avec toute la poésie qui caractérise son travail que lorsqu’il n’y a pas d’image, cela ouvre le champ de la spéculation. Alors spéculons : et si l’absence d’image n’était là que pour permettre d’oublier et de continuer à vivre ?


© Luis Carlos Tovar, My Father’s Garden (Proof of Life), 2018 © Musée de l’Elysée, 2018

Années 1990.
Il est quatre heures du matin. Luis Carlos se réveille.
Pendant plusieurs années, comme son père en 1980, il se réveillera ainsi, lorsque le noir de la nuit commence à céder au bleu profond. Mais contrairement à son père, condamné à l’obscurité de la jungle, Luis Carlos lui, verra l’aube.

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle va dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

 
 

English version

Luis Carlos Tovar, or the art of oblivion

Luis Carlos Tovar is the winner of the prestigious 2019 Elysée Prize. Our columnist, Silvy Crespo, was at the Nuit des Images of the Musée de l’Elysée in Lausanne to meet this photographer with a deep-rooted project.

Last June 22nd, La Nuit des Images, which is organized by the Musée de l’Elysée de Lausanne at this time of the year, took place. The occasion for Viens Voir to pay a visit and meet the artists who were present and their work. We had the great pleasure of meeting, among others, Shirin Neshat, who moved us with the video « Looking for Oum Kulthum », an ode to women and female artists, as well as Charlotte Abramow, whose video « Les passantes » was screened that night.

The afternoon was also marked by the performance of the artist Liu Bolin, who is no longer to be presented. For the occasion, Bolin chose to blend into the façade of the Musée de l’Elysée. While the artist and his extras were being painted, we took the opportunity to meet Luc Debraine, Head of the Swiss Camera Museum in Vevey, a man who is passionate about photography, both in its aesthetic and technical aspects, and its evolution over time. Because at Viens Voir we are curious, we also wanted to meet the museologist Afshan Heuer to discuss curatorial practices and in particular the question of interaction with the public.

Finally, we had the privilege of meeting the winner of the Elysée Prize, Luis Carlos Tovar, to talk about his project « My Father’s Garden (Proof of life) » which was consecrated that evening.

A child should never be underestimated; let alone the love he/she may have for his/her parents. It so happens in the story I am about to tell you, which is a story inspired by the love of a son for his father; that of Luis Carlos Tovar for his father, Jaime Tovar.

We meet far from indiscreet eyes to discuss his project My father’s garden (proof of life). Sitting in a garden, under the Lausanne clement sky that spared us from lightning, filial love is never explicitly mentioned during our exchange.

1980.
Luis Carlos was barely one-year-old when his father, Jaime, was kidnapped and held hostage in the Amazonian forest by the Revolutionary Armed Forces of Colombia (FARC). A period of anxiety and waiting of several months then began, during which Jaime was repeatedly declared dead by the journalists.

During the months of his detention, Luis Carlos’ father is woken up every morning at four o’clock, when the dark of the night begins to give way to the deep blue of a daylight that will not shine. In the Colombian jungle, the dawn never breaks.

Luis Carlos reminds me of Octavio Paz’s words: « Light is a time that is thought of ».

The FARC gave his father three books: Karl Marx’s Capital, Che Guevara’s Bolivian Diary and Lenin’s What to Do? These indoctrinating books were used by Jaime as a diary of his captivity, in which he kept, between the pages, seeds, butterflies and plants he found on the way.

Jaime was eventually released alive, but he and his family were forced to leave the city. During the following years, he spent his time living in new places through the obsessive act of surrounding himself with plants, seeking to recreate the garden of his childhood.

1989.
Luis Carlos’ sister discovers a photograph of his father that had been sent by the FARC to his family as a proof of life. It is this image, which he says is hidden in the small myths of his family history, that serves as a starting point for the photographic project that will cause him to hear, later that night, his name while it is revealed to an audience of professionals, collectors and amateurs, gathered during the Night of Images, organized by the Musée de l’ Elysée.

2019.
Luis Carlos is the winner of the Elysée Prize, whose jury this year consecrates an intimate story blending in a collective one that is painful, and undeniably traumatic, for many Colombian families. For the winner, the writing of Colombia’s collective history necessarily involves the writing of personal narrative(s); the writing of his personal narrative, that of his family by superimposing personal images on archival images on the one hand, thus mixing the individual and the collective, and on the other hand, by creating cyanotypes.

Luis Carlos explains that he chose to use this alternative printing technique because of its historical link with the making of herbariums. Each plant of the herbarium created within this project has been selected by his father and exposed to the sun on the terrace of his garden. But beyond this explanation, as the artist also points out, in cyanotype light identifies and burns the emptiness around an object or plant, thus allowing him to highlight the absence of nature or lost territory.

Today.
What remains of this experience? I venture to ask Luis Carlos if, since he started this project, he has been able to see his father’s proof of life. Some time ago, at her son’s insistence, Jaime agreed to reveal to him this image which, over the years, has taken a central place in the life of his son and the family. However, as he opened the safe in which the image must have been, Jaime did not find that snapshot of his life. He says he can’t remember where he hid it.

Finally, is it so important to be able to see this image? Luis Carlos tells me with all the poetry that characterizes his work that when there is no image, it opens the field of speculation. So let’s speculate, what if the absence of an image was only there to allow us to forget and continue to live?

In the 1990s.
It is four o’clock in the morning. Luis Carlos wakes up.
For several years, like his father in 1980, he woke up in this way when the night’s darkness began to give way to deep blue. But unlike his father, condemned to the darkness of the jungle, Luis Carlos will see dawn.

Silvy Crespo is passionate about photography, architecture and cats. For ViensVoir, she finds photographic favorites from all over Europe (and even further afield).

Rencontres d’Arles : les points chauds (voire caniculaires)

in Découvertes et tendances/Exposition
The Anonymous Project, US, 1972

Arles va vous avaler tout cru si vous ne lisez pas le meilleur d’avant-le-début des rencontres d’Arles, avec le micro qui se tend vers l’équipe de Viens Voir.

On commence avec Silvy
Arles approchant à grands pas, il est temps de faire mon stock d’anti-moustiques et de préparer la liste de mes incontournables. Je vous fais l’économie de recopier les descriptifs d’exposition que vous pourrez lire sur l’application des Rencontres d’Arles.

Cette année j’entamerai donc ma semaine arlésienne par The Anonymous Project, The House à la Maison des peintres. Je me réjouis de plonger dans des histoires et des vies anonymes, le tout en couleurs Kodachrome.

Parce qu’Arles offre toujours un avant goût de vacances et parce que je collectionne les cartes postales depuis mon enfance, j’irai parcourir le monde dans un rectangle en papier au musée départementale Arles antique, où sera organisée l’exposition Cartes postales – Nouvelles d’un monde rêvé.

Nous nous croiserons certainement au Ground Control ou je vous propose de découvrir le projet « The Skeptics, Relics of Technological Goddess » et le regard décalé et plein d’humour de David de Beyter.

©David de Beyter / The Skeptics

Enfin, groupie assumée de la photographe Susan Meiselas, je ne manquerai pour rien au monde l’exposition collective des travaux de cette dernière, aux côtés de ceux d’Eve Arnold et d’Abigail Heyman à l’Espace Van Gogh.

PS :
Ecrire cette liste, c’est comme faire une valise : on met d’abord les essentiels et puis on fait en sorte de trouver le moindre recoin d’espace pour ajouter tous les autres indispensables. Alors voici une liste non limitative de mes autres indispensables : Stacy Kranitz et de Kurt Tong (au Ground Control) et Lei Lei (aux Forges), sans oublier l’exposition « La zone aux portes de Paris » (espace Croisière).

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, Histoire d’un photographe pyromane, « Wonder Beirut » #22, 1998-2007. Avec l’aimable autorisation de la Galerie In Situ, Fabienne Leclerc.

 

Oleñka dixit :

Nous y sommes !

L’année marque son équinoxe lorsque nous dépoussiérons le chapeau de paille, achetons les bracelets anti-moustiques, et nous précipitons vers le train qui nous conduit aux Rencontres d’Arles…  Cette année, entre autres bagatelles, j’étudierai et vous raconterai aussi  dans quelle mesure les Rencontres sont adaptées aux bébés :  y aura-t-il une table pour changer les couches ? Des espaces pour s’asseoir et nourrir les plus petits ? Etc…

©Miguel Trillo. Madrid 1984

 

Ce qui est sûr c’est que pour les amateurs de livres photo, ces Rencontres seront bien chargées – nous espérons pouvoir tout couvrir malgré cette offre énorme. Retenez que Cosmos Arles Books s’appelle désormais le Temple Arles Books : cet endroit où plus de 60 éditeurs dévoileront leurs perles. A noter une grande présence latino-américaine menée par La Hydra (ce projet éditorial dont je vous ai déjà parlé en décembre), mais ne manquez pas non plus les livres de Chose Commune, les surprenants livres-disques de Ikki et passer aussi saluer les gens de Classe Moyenne… Mais, attention, Cosmos n’a pas disparu et présentera également un groupe d’éditeurs avec différentes activités, signatures, apparitions. Allez voir notamment les livres de Anomalas ou VOID. Et si ce n’était pas suffisant, n’oublions pas Summertime, un lieu de rencontre entre Arnaud Bizalion, Filigranes, Le Bec en l’air et Loco.
Évidemment cette année, je ne manquerai pas de parcourir les maquettes du Luma Rencontres Dummy Book Award, dont les candidats photographes nominés sont beaucoup plus connus que dans les éditions précédentes…
Concernant les expositions, je suis très intéressée par trois propositions recueillies au sein de la Séquence Mon corps est une arme, un sujet qui me passionne vraiment. J’ai très envie de découvrir le travail d’Evangelia Kranioti, avec Les Vivants, Les Morts et ceux qui sont en mer (chapelle Saint-Martin du Méjan), ainsi qu’Evokativ de Libuse Jarcovjáková (église Sainte-Anne). Et bien sûr, je veux savoir ce qu’on va pouvoir nous raconter de nouveau sur La Movida (Palais de l’Archevêché).
Enfin, je surveillerai attentivement le résultat du montage de la gagnante du prix du Dummy Book 2018, Marina Gadonneix et ses Phénomènes. Le sujet me parait fascinant, mais à l’époque la maquette ne faisait pas partie de mes favorites ; on verra si dans cette exposition, Marina Gadonneix parviendra à me conquérir.

 

Bruno

Deux expositions du In me font particulièrement saliver puisqu’elles traitent de deux sujets qui me passionnent.
D’abord celle intitulée Photo / Brut, collection Bruno Decharme & Compagnie.

On voit que les commissaires ont ici pris soin de ne prendre l’expression « photo brute » qu’avec des guillemets ou des pincettes. J’ai écrit à de multiples reprises sur ce thème (sur OAI13 pour commencer,ici et
ici, dans le catalogue BRUT NOW, l’art brut au temps des technologies, de la séminale exposition orchestrée par Christian Berst à Belfort en 2016, enfin sur Viens Voir).

La problématique de cette fameuse photo brute me semble toujours la même : plutôt que de trancher quant à savoir si le médium est prêt ou pas à recevoir l’appellation contrôlée, il est plus intéressant de se pencher sur ces oeuvres dites brutes utilisant la photographie (laquelle, ne l’oublions pas, est protéiforme). Et d’explorer alors le champ artistique esquissé par ces oeuvres. Ce faisant, il s’avèrera que ce champ ne s’articule pas, comme celui des arts plastiques, parallèlement au champ officiel, mais dresse une constellation d’étoiles plus ou moins brillantes à la marge du soleil qu’est la photographie des artistes identifiés et reconnus. Avec, bien sûr, le risque de s’apercevoir un jour qu’une étoile, qu’on croyait de petite taille parce que vue de très loin, peut se révéler plus grosse que le soleil.
Nous irons donc observer les étoiles. à la Mécanique Générale.

Je me demande parfois si le public des Rencontres ne passe pas à côté de la richesse historique de l’Arles antique. L’exposition « Cartes postales, nouvelles d’un monde rêvé » sera l’occasion de pallier à ce manque puisqu’elle se tient au Musée départemental de L’Arles antique. Le visiteur sensible à l’histoire des formes se délectera de la collection de sarcophages romains, de la pièce unique qu’est le chaland retrouvé dans le Rhône, et de la magnifique mosaïque d’Aion. Il n’y a pas que de la photo à Arles, et on la regarde d’autant mieux que l’on sait s’en éloigner un peu, c’est ma conviction.

Mais revenons à la carte postale. Pour beaucoup d’entre nous, elle est certainement l’une des formes de la photographie (et de l’art) que nous avons le plus côtoyée, et ce depuis notre enfance. Donc, forcément, un support d’imagination. De son esthétique neutre (ce qui ne saurait être un objectif aisé à atteindre) à son humour raffiné (et la métaphore facile n’est pas qu’une spécialité franchouillarde), elle a inspiré de nombreux artistes.
Et je me souviens d’une soirée orchestrée par Annakarin Quinto dans le cadre du festival Photo Saint-Germain, où nous avions accueilli sur ce thème, entre autres, Valérie Mrejen (elle est dans l’expo) et Farah Khelil (elle n’est pas dans l’expo et on le regrette tant son projet Mare Medi Terraneum nous touche par son évidence et sa subtilité). Je ne voudrais pas oublier non plus les délicates cartes de Archived World de Carla Cabanas, ni le livre Greetings from Auschwitz, saisissante plongée dans la vision des visiteurs du camp dans les années des débuts de sa muséification (merci pour cette découverte, Annakarin).

Le Cimetière des Vivants ©Oleñka Carrasco

 

 

Et last but not least, dans le off, nous ne manquerons pas l’exposition de notre photobookista Oleñka Carrasco, mystérieusement intitulée « Le cimetière des vivants », et qui se tiendra jusqu’au 7 juillet au 17 rue Barrème, vernissage le 3 à 18h30. Vous pourrez y retrouver l’équipe de Viens Voir !

L’impossible photographie des origines

in Découvertes et tendances/oh my photobook !
© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

(English version included below)

Partir en quête des origines de la vie en suivant jour après nuit un très étrange animal, c’est le sujet de Deep Time, un très beau livre de Lynn Alleva Lilley, paru chez The Eriskay Connection.

Si la photographie emprunte si souvent les pas de la science, c’est parce que l’image fixe a, plus que l’image animée, la capacité de figurer des invisibles ou des impossibles. Et à s’appuyer sur ces images pour générer une rêverie poético-métaphysique.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Représenter une sorte de scène primitive, celle des origines de la vie, c’est le point d’arrivée de Deep Time, le livre de Lynn Alleva Lilley, paru chez l’un de nos éditeurs préférés, The Eriskay Connection.

L’ambition n’est pas mince. Le chemin pour y parvenir, plus modeste, puisqu’il prend pour objet d’étude le horseshoe crab (traduction française : crabe en fer à cheval, appelé aussi limule), incroyable arthropode marin vieux de 450 millions d’années, sorte de fossile vivant qui prolifère encore sur les côtes du nord-est des Etats-Unis.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Car il faut bien reconnaître que la limule n’a rien de très coquet, même si elle n’est pas sans charme pour qui s’attache aux marques de noblesse (elle a littéralement le sang bleu) et aux yeux de son ou sa partenaire (le premier vecteur de séduction pour le genre humain), puisqu’elle n’en a pas moins de dix (!).

La photographe traite son projet en entomologiste fascinée par son sujet. Elle le suit le jour comme la nuit, guette ses affleurements à la surface comme ses enfouissements dans le sable du rivage. Confronte ses observations à des images d’archives, arpente les musées en quête de fossiles. Le scrute au microscope et mesure sa croissance. Mais surtout, contemple l’océan et la lune.

Car c’est aux nouvelles lunes de mai et juin que les limules, en pleine période de reproduction, prolifèrent sur les côtes du Delaware, déposant au petit matin leur ponte, des dizaines d’oeufs ressemblant à des petits pois au wasabi.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Tout est là dans les photographies de Lynn Alleva Lilley, depuis les premiers émerveillements de ces formes enfouies dans le sable du rivage jusqu’au mouvement symphonique final qui voit le regard plonger sous la surface de la mer, s’enfoncer dans la soupe primitive d’où naîtront les premières molécules organiques. Photographies organiques ou documentaires, tantôt translucides tantôt opaques, intensément poétiques et surtout, servies par un récit formidablement construit, qui se termine en apothéose.

Définitivement, vous allez aimer le horseshoe crab.

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English version 

The impossible photograph of the origins
Searching for the origins of life by following a very strange animal, day after night, is the subject of Deep Time, a strong and beautiful book by Lynn Alleva Lilley, published by The Eriskay Connection.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

If photography so often follows the steps of science, it is because the still image has, more than the moving image, the ability to represent the invisible or the impossible. And to use these images to generate a poetic-metaphysical reverie.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Representing a kind of primitive scene, that of the origins of life, is the arrival point of Deep Time, Lynn Alleva Lilley’s book, published by one of our favorite publishers, The Eriskay Connection.

There is no small ambition. The path to achieve this, more modest, since it takes as its object of study the horseshoe crab, an incredible 450 million year-old marine arthropod, a kind of living fossil that still proliferates on the northeastern coasts of the United States.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Because it must be recognized that the horseshoe crab has nothing very coquettish, even if it is not without charm for those who attach themselves to brands of nobility (it has literally blue blood, that is in french the expression for royal blood) and to the eyes of its partner (the first vector of seduction for the human race), since it has no less than ten (!).

The photographer treats her project as an entomologist fascinated by her subject. She follows it day and night, watching for its outcrops on the surface as well as its burial in the sand of the shore. She confronts her observations with archival images, surveys museums in search of fossils. It is examined under a microscope and its growth is measured. But above all, she contemplates the ocean and the moon.

Because it is at the new moons of May and June that the horseshoe crabs, in the middle of the breeding season, proliferate on the Delaware coast, laying their eggs in the early morning, dozens of eggs resembling peas in wasabi.

© Lynn Alleva Lilley, Deep Time, Courtesy The Eriskay Connection

Everything is there in Lynn Alleva Lilley’s photographs, from the first wonders of these forms buried in the sand of the shoreline to the final symphonic movement that sees the gaze plunge below the surface of the sea, sinking into the primitive soup from which the first organic molecules will emerge. Organic or documentary photographs, sometimes translucent, sometimes opaque, intensely poetic and above all, served by a tremendously constructed narrative, which ends in apotheosis.

Definitely, you’re going to love horseshoe crab.

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La photographie divinatoire : L’Arcane sans nom de Sabrina Biancuzzi

in oh my photobook !

Ensorcelée : notre chroniqueuse Oleñka Carrasco a cédé aux sortilèges de L’Arcane sans Nom, le livre de Sabrina Biancuzzi. Racines généalogiques, tarot divinatoire et exploration photographique.

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below) 

C’est ainsi que tu arrives, après un voyage presque mélancolique au milieu de pages soyeuses, à la fin. Juste avant la dernière page de l’histoire, tu lis la dédicace : “À Siobhan”, et tu te demandes pour quelle raison se termine le voyage d’un livre par ce qui est censé être le début ? La curiosité t’attrape, tu relis, fais le chemin retour au travers des pages, comme si tu lisais dans une autre langue ; tu observes à nouveau, te rends compte qu’il y a quelque chose de suspendu dans le temps, entre la première et la dernière image ; tu relis, tu souris, tu fais face à un livre qui se construit à l’envers, un livre dont la véritable histoire commence quand le livre se termine.

Voici mon voyage dans L’Arcane sans nom de Sabrina Biancuzzi.

Sabrina Biancuzzi et son livre lors de notre entretien ©Oleñka Carrasco

Dans un format A5 commode et agréable au toucher, le livre de Biancuzzi ressemble à une réflexion sur plusieurs plans, un voyage quasi métaphysique entre le passé, le présent et l’avenir. Nous commençons notre itinéraire en découvrant une liste de noms, écrits les uns à la suite des autres, peut-être pouvons-nous imaginer le visage de notre Micheline, notre André, notre Yvonne… qui sont-ils ? Nous ne le savons pas, mais ils nous entourent depuis la première page, comme s’ils étaient invoqués.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

La photographie d’un papier peint vieilli, cassé, nous donne la bienvenue et depuis ce bel instant, nous sentons que nous entrons dans une maison qui d’une certaine façon a été volatilisée, déchiquetée en morceaux qui trainent en différents formats et textures sur chaque page. C’est la maison de Biancuzzi elle-même qui prend forme en (se) questionnant sur la profondeur de l’arbre généalogique quand l’autrice a elle-même été la maison de sa fille, Siobhan…

Le photobook, la recherche de Biancuzzi, fait partie d’une trilogie inspirée du livre d’Alejandro Jodorowsky, La famille : un trésor, un piège, dans lequel Jodorowsky pose les bases de la Métagénéalogie : “une véritable méthode pour comprendre les causes familiales de nos enfermements et de nos conditionnements, et soigner nos maux… à la racine.” Mais en plus, Biancuzzi connaît et travaille elle aussi avec le concept de Psychomagie, les lectures de tarologie, du même Jodorowsky ; elle apprend même comment s’articulent les lectures. La trilogie naît d’une lecture de tarot lors de laquelle sont représentées du début à la fin trois cartes : N° VI – L’Amoureux, Nº XXI – Le Monde, Nº XXIII – L’Arcane sans nom. Les deux premières cartes prennent vie dans deux films photographiques dans lesquels Biancuzzi explore poétiquement et photographiquement le sens de chaque carte dans sa propre existence, dans les limites de son intimité. Les deux films sont réalisés en 2017 et deux ans plus tard, le résultat de sa dernière carte sous la forme d’un livre nous parvient. (Regarder les films…)

Le jour de notre rencontre, Sabrina et moi nous perdons et nous retrouvons dans l’univers passionnant des symboles et des sens du tarot, de l’importance et des différents sens que peut acquérir une carte quand elle se trouve dans telle ou telle position. Et celle qui correspond au livre, demandé-je, est celle qui est associée à la Mort, n’est-ce pas ? Ce à quoi Biancuzzi me répond avec une citation de Jodorowsky : “L’erreur la plus répandue concernant cet Arcane est celle de la tradition superficielle qui lui a donné le nom « Mort ». (…) Après le travail de vide et d’approfondissement réalisé par le Pendu, cette carte invite à une purification radicale du passé, à une révolution qui se situe dans les profondeurs, dans l’ombre de ce terrain noir, de cet inconnu de nous même d’où émerge, comme d’une matrice, notre humanité. Sa situation au coeur des tarots nous incite à la voir comme un travail de nettoyage, une révolution nécessaire au renouvellement et à l’ascension (…)”.

Tarot ©Sabrina Biancuzzi

 

Le sens ultime de cette carte s’unit au travail que Biancuzzi réalise avec la Métagénéalogie pour confluer en un livre où l’analyse intime et profonde de ses racines familiales se répand goutte à goutte entre les silences des pages en blanc et les images des ancêtres. Nous assistons à un chapitre intime de la vie d’une photographe, d’une femme qui, enceinte de sa fille, essaie d’assainir ses propres liens familiaux. C’est ainsi que Sabrina récupère les archives photographiques familiales, revisitant lentement et rephotographiant sa mère, sa famille. Dans l’acte même de photographier ces restes de mémoire, elle se sent présente dans ces moments du passé, se balade dans les souvenirs en noir et blanc, établissant un dialogue entre ces photographies vernaculaires et les images d’elle-même, de ses enfants, de sa vie d’aujourd’hui.

“C’est une histoire de filles”, me dit Biancuzzi. “C’est quand j’étais enceinte de ma fille que j’ai senti le besoin d’assainir les liens du côté féminin de ma famille.” Elle se transforme alors, paraphrasant l’un de ses films photographiques : en mère, en fille, en sa mère, en son père, en homme, en femme, en larme, en monde.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

Après une campagne réussie de crowdfounding, Biancuzzi imprime avec la maison d’édition Nonpareilles 400 exemplaires du livres, dont 120 se transforment en tirages de tête, en incluant une photographie originale unique. “Dans ces 120 livres, j’ai senti que je pouvais enfin libérer ces ancêtres qui allaient vivre une nouvelle vie grâce à leurs nouveaux propriétaires.”

Le livre, imprimé en Italie sur papier Munken Polar de 150 g, est constitué de 80 pages non numérotées et pratiquement aucun texte. Il est imprimé en offset et possède une couverture rigide. Pour acquérir le livre, il faut juste contacter Biancuzzi par email : il ne reste que cinq livres des 120 premiers exemplaires qui incluent une photographie originale et sont au prix de 32€, ou il est possible d’acquérir un exemplaire simple pour 25€. Nous pouvons aussi trouver le livre dans les librairies : La comète,  La friche, La page 189, Le monte en l’air, Le comptoir des mots et à L’ascenseur végétal (Bordeaux).

Et comment l’histoire se conclue-t-elle, me demandé-je ; je me rends compte en révisant mes notes que je me trompe dans la perception. Il y a des livres qui ne se concluent pas. Il y a des livres qui s’écrivent en pièces de puzzle, en silences, en un jeu de noms ; des livres qui sont un éternel commencement, du passé à l’avenir, du futur au présent ; une preuve intime et en même temps pudique que le changement est la seule constante, comme le lever du soleil qui suit la nuit… et celui-ci, celui-ci est l’un de ces livres.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

 

L’Arcane sans nom sera présenté par Biancuzzi, lors des prochaines Rencontres d’Arles, le mardi 02 juillet à 17h30 à La Casa de la Tapicera.
17, rue Barrème.

Autoportrait ©Sabrina Biancuzzi

 

 

Sabrina Biancuzzi : Spécialisée en photographie argentique et en procédés anciens, est à la fois photographe et graveur. Elle aime le travail de laboratoire et la matière, loin des retouches numériques, elle laisse entrevoir, à travers ses images, ses voyages personnels entre rêves et réalité, entre aujourd’hui et hier, explorant le temps et les souvenirs. Ses travaux ont été exposés dans plus de 30 expositions en France et en Belgique.
Elle enseigne actuellement la photographie dans la région parisienne.
Son site web / Son e-mail : sbiancuzzi@hotmail.com 

 

 

 

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com/ Oleñka est sur Instagram

 

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VERSIÓN ESPAÑOLA

Llegas entonces, después de un viaje casi melancólico por unas páginas sedosas, al final. En la casi última página de la historia lees la dedicatoria “À Siobhan”, te preguntas, por qué razón terminar el viaje de un libro por lo que se supone que es el principio. La curiosidad te atrapa, vuelves a leer, haces el camino de vuelta entre las páginas de atrás hacia delante, como si leyeras en otra lengua ; observas otra vez, te das cuenta de que hay algo suspendido en el tiempo, entre la primera imagen y la última, vuelves a leer, sonríes, estás frente a un libro que se construye al revés, un libro cuya verdadera historia comienza cuando el libro se termina.

 

He aquí el viaje de L’Arcane sans nom de Sabrina Biancuzzi.

En un cómodo y agradable al tacto formato A5, el libro de Biancuzzi parece un reflexión en distintos planos, un viaje casi metafísico entre el pasado, el presente y el porvenir. Comenzamos nuestro recorrido descubriendo una lista de nombres, escritos uno tras de otros, quizás podamos inventarnos el rostro de nuestra Micheline, nuestro André, nuestra Yvonne… ¿quiénes son? No sabemos, pero desde la primera página nos rondan, como si se los hubiera conjurado.


La fotografía de un papel tapiz envejecido, roto, nos da la bienvenida y desde ese preciso momento sentimos que entramos en una casa que de alguna forma ha sido volatilizada, está hecha pedazos que se van dejando en distintos formatos y texturas en cada página. Es la casa de la misma Biancuzzi que toma forma cuestionando(se) sobre lo profundo del árbol genealógico cuando ella en sí misma era la casa de su hija, Siobhan…

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

El fotolibro, la búsqueda de Biancuzzi, forma parte de una trilogía inspirada en el libro de Alejandro Jodorowsky, La famille : un trésor, un piège en el que Jodorowsky asienta las bases de la Metagenealogía. Pero además Biancuzzi conoce y trabaja también con el concepto de Psicomagia, las lecturas de tarología, del mismo Jodorowsky, ella aprende incluso cómo se articulan las lecturas. La trilogía nace de una propia lectura de tarot en la que se encuentran representadas de principio a fin tres cartas : Nº VI – L’amoureux, Nº XXI – Le monde, Nº XXIII – L’arcane sans nom. Las dos primeras cartas cobraron vida en dos films fotográficos en los que Biancuzzi explora poéticamente y a través de su fotografía el significado de cada carta en su propia existencia, en los límites de su intimidad. Ambos films se realizan en 2017 y dos años más tarde llega a nosotros el resultado de su última carta en formato de libro.

El día de nuestro encuentro Sabrina y yo nos perdemos y nos encontramos en el apasionante universo de los símbolos y los significados del tarot, de la importancia y los diferentes sentidos que una carta puede adquirir cuando se encuentra en una u otra posición. Y la que corresponde al libro, le pregunto, es aquella que está asociada con la Muerte, ¿no? a lo que Biancuzzi me responde con una cita del propio Jodorowsky “El error más difundido en relación con este Arcano es el de la tradición superficial que le dio el nombre de « Muerte ». (…) Después del trabajo de vacío y profundización realizado por el Colgado, esta carta nos invita a una purificación radical del pasado, a una revolución que se sitúa en las profundidades, a la sombra de esta tierra oscura, de esta desconocida para nosotros, incluso de la que emerge, como de una matriz, nuestra humanidad.  Su ubicación en el corazón de las cartas del tarot nos anima a verlo como un trabajo de limpieza, una revolución necesaria para la renovación y la ascensión. (…)”.

El significado último de esa carta se une al trabajo que Biancuzzi realiza con la Metagenealogía confluyendo en un libro en que el análisis íntimo y profundo de sus raíces familiares se desparrama a gotas entre los silencios de las páginas en blanco, y las imágenes de los antepasados. Asistimos a un capítulo íntimo de la vida de una fotógrafa, de una mujer que, embarazada de su hija, intenta sanar sus propios vínculos familiares. Para ello, Sabrina recupera los archivos fotográficos familiares, revisitando lentamente y refotografiando a su madre, a su familia. En el acto mismo de fotografiar esos restos de memorias, ella se siente presente en esos momentos del pasado, se pasea en los recuerdos en blanco y negro, estableciendo un diálogo entre esas fotografías vernaculares y las imágenes de sí misma, de sus hijos, de su vida de hoy.

 

“Es una historia de chicas” me dice Biancuzzi, “Fue estando embarazada de mi hija que sentí la necesidad de sanar los vínculos del lado femenino de mi familia”. Ella se vuelve, entonces, parafraseando una de sus películas fotográficas, madre, hija, su madre, su padre, hombre, mujer, lágrima, mundo.

Luego de una exitosa campaña de crowdfounding Biancuzzi imprime junto a la editorial Nonpareilles 400 ejemplares del libro, de los que 120 se transforman en tirage de tête, incluyendo una fotografía vernacular única. “En esos 120 libros sentí que podía liberar al fin a esos ancestros que iban a vivir una vida nueva gracias a sus nuevos dueños”.

El libro se imprime en Italia, en papel Munken Polar de 150grs, tiene 80 páginas que no se encuentran numeradas, y prácticamente ningún texto. Está impreso en Offset y posee una cobertura rígida. Para adquirir el libro sólo es necesario contactar a Biancuzzi por e-mail, quedan sólo 20 ejemplares de los primeros 120 que incluyen una fotografía vernaculaire a 32€ o bien se puede adquirir un ejemplar firmado por 25€.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

Y cómo concluye la historia, pienso, mientras reviso mis notas, me doy cuenta de que me equivoco en la percepción. Hay libros que no concluyen. Hay libros que se escriben en pedazos de rompecabezas, en silencios, en un juego de nombres ; libros que son un eterno comienzo, del pasado al porvenir, del futuro al presente, una muestra íntima y al mismo tiempo pudorosa de que el cambio es lo único permanente, como el amanecer constante que sigue a la noche… y éste, éste es uno de esos libros.

L’Arcane sans nom será presentado por Biancuzzi, en los próximos Rencontres d’Arles, el martes 02 de julio a las 17h30 en La Casa de la Tapicera.
17, rue Barrème. 

 

Autoportrait ©Sabrina Biancuzzi

 

 

Sabrina Biancuzzi: Especialista en fotografía analógica y grabado. Le gusta el trabajo en el laboratorio y la materia, lejos de los retoques digitales, ella deja entrever, a través de sus imágenes, sus viajes personales entre sueños y realidad, entre el hoy y el ayer, explorando el Tiempo y los recuerdos. Sus trabajos han sido expuestos en más de 30 exposiciones en Francia y Bélgica.Actualmente enseña fotografía en la región parisina.

 

 

 

 

 

Escritora y fotógrafa, Oleñka Carrasco pondrá su acento al servicio de Viens Voir una vez al mes para descubrir fotolibros, libros de artistas, libros de foto-texto, así como editores independientes y festivales. Su principal interés: las tendencias del libro como objeto. Fanática de contar historias, ella se volverá nuestra guía de exploración en el descubrimiento del mundo de los libros.

Reply to: hola@olenkacarrasco.com/ Oleñka está en Instagram

 

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ENGLISH VERSION
Divinatory photography: L’Arcane sans nom by Sabrina Biancuzzi

Bewitched: our columnist Oleñka Carrasco has given in to the spells of L’Arcane sans Nom, Sabrina Biancuzzi’s book. Genealogical roots, divinatory tarot and photographic exploration.

 

 

You arrive then, after an almost melancholy journey through some silky pages, at the end. In the almost last page of the story you read the dedication « À Siobhan », you ask yourself, why finish the journey of a book for what is supposed to be the beginning. Curiosity catches you, you read again, you make the return path between the pages from back to front, as if you were reading in another language; you observe again, you realize that there is something suspended in time, between the first image and the last one, you read again, you smile, you are in front of a book that is built upside down, a book whose true story begins when the book is finished.

Here is the journey of L’Arcane sans nom by Sabrina Biancuzzi.

In a comfortable and pleasant to the touch A5 format, Biancuzzi’s book seems to be a reflection on different planes, an almost metaphysical journey between the past, the present and the future. We begin our journey by discovering a list of names, written one after the other, perhaps we can invent the face of our Micheline, our André, our Yvonne… who are they? We don’t know, but from the first page they are around us, as if they had been conjured up.

The photograph of an aged, broken wallpaper welcomes us and from that precise moment we feel that we are entering a house that has been somehow volatilized, is made into pieces that are left in different formats and textures on each page. It is the house of the same Biancuzzi who takes shape questioning herself about the depths of the family tree when she herself was the home of her daughter, Siobhan…

The photobook, Biancuzzi’s quest, is part of a trilogy inspired by Alejandro Jodorowsky’s book, La famille : un trésor, un piège on which Jodorowsky lays the foundations of Metagenealogía: « a true method to understand the family causes of our illnesses and conditions, and to heal our aches… at the root. » But Biancuzzi also knows and works with the concept of Psicomagia, the readings of the tarology, by Jodorowsky himself, she even learns how the readings are articulated. The trilogy is born from her own reading of tarot in which three cards are represented from beginning to end: Nº VI – L’amoureux, Nº XXI – Le monde, Nº XXIII – L’arcane sans nom. The first two letters came to life in two photographic films in which Biancuzzi explores poetically and through his photography the meaning of each letter in its own existence, within the limits of its intimacy. Both films are made in 2017 and two years later we receive the result of his last letter in book format.

On the day of our meeting, Sabrina and I get lost and find ourselves in the fascinating universe of tarot symbols and meanings, of the importance and the different senses that a card can acquire when it is in one position or another. And the one that corresponds to the book, I ask you, is the one that is associated with Death, isn’t it? to which Biancuzzi answers me with a quote from Jodorowsky himself: « L’erreur la plus répandue concernant cet Arcane est celle de la tradition superficielle qui lui a donné le nom  » Mort  » (L’erreur la plus répandue concernant cet Arcane est celle de la tradition superficielle qui lui a donné le nom  » Mort « ). (…) After the work of video and deepening carried out by the Pendu, this card invites to a radical purification of the past, to a revolution that is situated in the depths, in the shadow of this terrain, of this inconnu of our own emergence, as of a matrix, our humanity. Their situation at the heart of the world of work encourages us to see it as a work of nettoyage, a necessary revolution to renewal and ascension (…) ».

The ultimate meaning of this letter joins Biancuzzi’s work with Metagenealogia, converging in a book in which the intimate and profound analysis of his family roots is scattered in drops between the silences of the blank pages and the images of his ancestors. We are witnessing an intimate chapter in the life of a photographer, of a woman who, pregnant with her daughter, tries to heal her own family ties. To do this, Sabrina recovers the family photographic archives, slowly revisiting and re-photographing her mother, her family. In the very act of photographing those remains of memories, she feels present in those moments of the past, she walks through the memories in black and white, establishing a dialogue between those vernacular photographs and the images of herself, of her children, of her life today.

« It’s a girl’s story, » Biancuzzi tells me. « It was when I was pregnant with my daughter that I felt the need to heal the bonds on the feminine side of my family. She becomes, then, paraphrasing one of her photographic films, mother, daughter, mother, father, man, woman, tear, world.

After a successful crowfounding campaign, Biancuzzi prints 400 copies of the book together with Nonpareilles, of which 120 are transformed into tirage de tête, including a unique vernacular photograph. « In those 120 books I felt that I could finally liberate those ancestors who were going to live a new life thanks to their new owners.
The book is printed in Italy, on 150grs Munken Polar paper, has 80 pages that are not numbered, and practically no text. It is printed in Offset and has a rigid cover. To buy the book you only need to contact Biancuzzi by e-mail, there are only 20 copies of the first 120 that include a vernacular photograph at 32€ or you can buy a signed copy for 25€.

L’Arcane sans nom ©Sabrina Biancuzzi

And how the story ends, I think, as I review my notes, I realise that I am mistaken in my perception. There are books that don’t end. There are books that are written in pieces of puzzles, in silences, in a game of names; books that are an eternal beginning, from the past to the future, from the future to the present, an intimate and at the same time modest sign that change is the only permanent thing, like the constant dawn that follows the night… and this, this, is one of those books.




L'Arcane sans nom will be presented by Biancuzzi, at the next Rencontres d'Arles, on Tuesday, July 2nd at 5.30 pm at La Casa de la Tapicera.
17, rue Barrème.

 

Autoportrait ©Sabrina Biancuzzi

 

 

Sabrina Biancuzzi : Specialized in argentine and old process photography, she is photographed and grave. She loves laboratory work and the subject, loin des retouches numériques, she lets us see, through her images, her personal journeys between dreams and reality, between today and yesterday, exploring time and memories.
His works have been exhibited in more than 30 exhibitions in France and Belgium.
He currently teaches photography in the Paris region.

 

 

Writer and photographer, Oleñka Carrasco will put her emphasis on the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.

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Marta Zgierska, la photographie comme masque du réel

in Découvertes et tendances/Exposition
© Marta Zgierska, After Beauty, Courtesy Galerie Intervalle

L’exposition de Marta Zgierska à la Galerie Intervalle questionne la surface de l’image photographique. Le réel est-il toujours à portée d’image ?

(English version included below)

Ce qui m’intéresse le plus, dans un travail photographique, par-delà le rendu visuel, ce sont surtout les concepts et le réseau de sens qu’il met en mouvement. Oui, ces images-là existent pour produire du sens, des idées, du contenu. Leur apparence ne suffit pas. On jugera peut-être que ce type de lecture est une dérive, une complexification superflue ou une perversion. Je l’assume, je la défends.

Que certaines photos se parent des atours de la séduction pour mieux faire réfléchir, n’en serait alors que plus stimulant.

Celles de Marta Zgierska sont d’une beauté froide, éthérée. Elles n’en sont pas moins réelles, alors que leur surface lisse, si lisse, semble suggérer la métamorphose digitale.

© Marta Zgierska, Votive Figure, Courtesy Galerie Intervalle

Nous voilà donc dans l’univers du trompe-l’oeil, de cette illusion qui vise le redoublement parfait du réel.
C’est là un genre bien identifié et codifié dans l’histoire de l’art, dont le sens a évolué au cours des époques : d’abord virtuosité mimétique, puis jeu subtil avec la réalité. Aujourd’hui remise en question profonde de cette réalité, comme une sorte de méditation cartésienne revisitée : l’illusion de la réalité révèle que nous serions victimes de l’exercice de nos sens, et nous ne vivrions que dans la caverne de Platon, occupés à regarder les ombres pendant toute notre vie (ça pourrait s’appeler Netflix, n’est-ce pas ? ).

Le trompe-l’oeil constitue alors une mécanique diablement efficace, laissant le spectateur libre de rester à la surface de l’image, ou de passer outre pour mieux la déjouer.

La photographie d’aujourd’hui travaille souvent à stigmatiser l’illusion à travers une déchirure de la réalité procédé qui, précisément, pourrait nous extirper de la caverne. Exercice délicat puisque, si la séduction de cette déchirure en venait à être trop grande, nous ne ferions alors que changer de caverne pour une autre…

© Marta Zgierska, Votive Figure, Courtesy Galerie Intervalle

Cette petite fêlure, elle est là. Sur la courbe d’une fesse si parfaite qu’elle en devient académique, annonçant, à quelques centimètres près, le pli de la peau. Comme un décalage de l’érotisme, en train de se lézarder. Un coup porté à la fameuse transparence de la photographie, ouverte sur le réel. Mais ici, plutôt la photo recouverte d’une couche translucide, légèrement opacifiée, qui nous sépare de l’expérience du corps réel. De l’expérience.
Car au-delà du fondement autobiographique (la reconstruction du corps et du mental après un accident de voiture) et du questionnement sur le genre, c’est bien cette métaphore qui est à l’oeuvre dans l’utilisation de ces surfaces de chirurgie plastique par Marta Zgierska. Surfaces qui flottent dans l’air et pendouillent comme les pauvres défroques du réel, ayant été à son contact mais n’en gardant presque rien.

© Marta Zgierska,After Beauty, Courtesy Galerie Intervalle

On peut aussi se souvenir qu’une des photos de la première série de Marta Zgierska (Post, 2013) travaillait déjà cette idée de masque et de prolongement du visage, même si c’était par une intervention directe sur celui-ci. La possibilité de quelque chose d’autre derrière l’image, d’une vie sous la surface.

© Marta Zgierska, Post, Courtesy Galerie Intervalle

Pendant longtemps, ça n’a été que ça, la photographie : une surface (de papier), une surface de contact avec le réel. Et puis c’est devenu cette image lumineuse qui n’a d’autre matérialité que celle de l’écran scrollé par la pulpe du pouce, vouée à glisser doucement vers sa disparition au profit d’une image, et d’une autre, et d’une autre. Surface s’efface.

Le titre After Beauty, à un moment où il est beaucoup question d’After Photography (une photographie travaillée par la dématérialisation numérique, explorant ses futurs possibles) pourrait alors renvoyer à la photographie d’hier, et la surface qui se délite de plus en plus et serait susceptible elle-même de devenir un objet de nostalgie.

Exposition Marta Zgierska à la Galerie Intervalle

Il y a une encore une dernière chose qui pose question. Un détail plus signifiant qu’il n’y parait : dans la série After Beauty, chaque cadre est de la couleur exacte du masque photographié. Ce qui pourrait apparaître comme une simple idée marketing destinée à renforcer la séduction de l’objet artistique prend une autre signification : l’image fuit hors d’elle-même, hors de sa surface. Le cadre ne saurait la contenir puisqu’il devient une partie de l’image. Animée d’une force centrifuge, la voilà qui s’échappe de la surface, explose, se répand.

Décidément, la photographie s’enfuit.

L’exposition de Marta Zgierska, After beauty, se tient à la Galerie Intervalle, 12, rue Jouye Rouve, 75020 Paris, jusqu’au 6 juillet.

Le site de Marta Zgierska.

English version

Marta Zgierska, photography as a mask of reality

Marta Zgierska’s exhibition at the Intervalle Gallery questions the surface of the photographic image. Is reality always within reach of the image?

What interests me most in a photographic work, beyond the visual content, are above all the concepts and the network of meaning that it sets in motion. Yes, these images exist to produce meaning, ideas and content. Their appearance is not enough. This type of reading may be considered a drift, an unnecessary complexity or a perversion. I assume it, I defend it.

It would then be all the more stimulating if some photos were to be adorned with the finery of seduction to make people think better.

Marta Zgierska’s are of a cold, ethereal beauty. They are nevertheless real, while their smooth surface, so smooth, seems to suggest digital metamorphosis.

© Marta Zgierska, Votive Figure, Courtesy Galerie Intervalle

So here we are in the world of trompe-l’oeil, of this illusion that aims at the perfect repetition of reality.
This is a genre well identified and codified in art history, whose meaning has evolved over the years: first mimetic virtuosity, then subtle play with reality. Today, this reality is being challenged in depth, like a kind of revisited Cartesian meditation: the illusion of reality reveals that we would be victims of the exercise of our senses, and we would only live in Plato’s cave, busy looking at the shadows all our lives (it could be called Netflix, right?).
The trompe-l’oeil then constitutes a devilishly effective mechanism, leaving the spectator free to remain on the surface of the image, or to override it to better thwart it.

Today’s photography often works to stigmatize illusion through a process of tearing reality apart that could, precisely, pull us out of the cave. A delicate exercise since, if the seduction of this tear were to be too great, we would only change the cave for another one…

© Marta Zgierska, Votive Figure, Courtesy Galerie Intervalle

This little crack, it’s there. On the curve of a buttock so perfect that it becomes academic, announcing, to within a few centimetres, the fold of the skin. Like a shift in eroticism, cracking up. A blow to the famous transparency of photography, open to reality. But here, rather, the photo is covered with a translucent, slightly opaque layer that separates us from the experience of the real body. Experience.

Because beyond the autobiographical foundation (the reconstruction of the body and mind after a car accident) and the questioning of gender, it is this metaphor that is at work in the use of these plastic surgery surfaces by Marta Zgierska. Surfaces that float in the air and dangle like the poor defrockers of reality, having been in contact with it but keeping almost nothing of it.

© Marta Zgierska,After Beauty, Courtesy Galerie Intervalle

We can also remember that one of the photos in Marta Zgierska’s first series (Post, 2013) already worked on this idea of a mask and facial extension, even if it was through a direct intervention on it. The possibility of something else behind the image, a life under the surface.

© Marta Zgierska, Post, Courtesy Galerie Intervalle

For a long time, that was all photography was: a surface (of paper), a surface of contact with reality. And then it became this luminous image that has no other materiality than that of the screen scrolled by the pulp of the thumb, destined to slide gently towards its disappearance for the benefit of one image, and another, and another. Surface disappears.

The title After Beauty, at a time when there is a lot of talk about After Photography (a photography worked by digital dematerialization, exploring its possible futures) could then refer to yesterday’s photography, and the surface that is breaking up more and more and would itself be likely to become an object of nostalgia.

Exhibition Marta Zgierska, Galerie Intervalle, Paris

There is one more thing that raises questions. A more significant detail than it seems: in the After Beauty series, each frame is the exact color of the mask photographed. What could appear as a simple marketing idea intended to reinforce the seduction of the artistic object takes on another meaning: the image flees from itself, from its surface. The frame cannot contain it since it becomes part of the image. Driven by a centrifugal force, it escapes from the surface, explodes, spreads.

The photograph definitely escaped.

Marta Zgierska’s exhibition, After beauty, Galerie Intervalle, 12, rue Jouye Rouve, 75020 Paris.

Marta Zgierska’s website.

Le présent de l’oeuvre d’art est-il contemporain ?

in Editorial/L'art au quotidien

Une tribune à quatre mains sur l’état de l’art contemporain aujourd’hui.

Opicinus de Canistris, circa 1330*

La concomitance de deux articles sur le blog, celui sur le Salon de Montrouge, signé Laure Chagnon, et celui sur l’artiste brut José Manuel Egea a permis d’ouvrir un questionnement sur un certain glissement qui touche les pratiques artistiques contemporaines, induisant un art pré-pensé, qui se promène avec, sous le bras, le cahier des charges de son futur projet . Un art qui, connaissant son coeur de cible (selon l’expression des marketeurs) ne saurait le rater.
Nulle attitude passéiste dans cette critique (je crois que ceux qui n’aiment qu’exclusivement l’art du passé aiment le passé plutôt que l’art), mais le désir de ne pas occulter du champ artistique la nécessité de singulariser la pratique artistique plutôt que de la formater.

Il m’apparait intéressant, pour nourrir le débat, de donner la parole à une jeune artiste fraîchement parvenue sur le marché de la visibilité artistique et d’écrire un article à quatre mains.
Camille Sauer est une des artistes présentées au Salon de Montrouge cette année, et je crois bien comprendre (= prendre avec soi) son travail. Elle me semble précisément faire partie de ces artistes qui développent une voie irréductiblement personnelle et s’inscrivent dans la contemporanéité sans se fondre dans ses codes. Pour preuve, une certaine intemporalité dans ses diagrammes savants (voir en fin d’article, le commentaire sur l’image de Une), et ses questionnements géométrico-anthropologico-esthétiques qu’elle expose dans des performances quasi-pédagogiques. On ne s’étonnera pas qu’elle soit férue d’échecs et de musique tant ses oeuvres exploitent la notion de combinatoire. Enfin, Camille est un personnage, toute en rouge et noir, mélange détonnant d’érudite humaniste et de prestidigitatrice. Elle joue et pour elle, c’est très sérieux.

Camille Sauer, Champs de pensée

Camille Sauer, solo :

Est contemporain ce qui appartient au moment présent. Est contemporain l’artiste qui pourra apporter suffisamment de présence à son époque.

L’art contemporain se veut contemporain dans la capacité qu’il a à absorber la création sous toutes ses formes, pourvu qu’elle soit présente ou présentement exprimée. Présentement exprimée par ceux qui instituent et définissent l’environnement culturel de celui qui décide d’être artiste. L’art contemporain, c’est l’espace et le temps d’une génération d’artistes qui s’interroge sur sa propre résignation et sur les objets que l’esprit aurait pu produire sans ce sentiment. Il y a dans cette tendance contemporaine, l’expression d’un acte manqué ressenti de tous mais acté par aucun. Nul ne sait quand ni comment la condition de création s’est mise à dépendre d’un autre que soi. Nul ne questionne ce qui saurait s’inscrire dans la normalité d’une époque.

Il est ainsi bon de se demander si au sein de cette société qui estime que la valeur d’un prix définit la valeur d’une oeuvre, l’artiste reste suffisament libre pour extraire hors de lui les formes qui l’habitent. En somme, l’artiste n’a t-il pas cédé sa propre condition de création avant même d’avoir songé à créer ? S’exprime ainsi chez l’artiste contemporain, un comportement symptomatique qui est celui de poser des conditions à son art dès qu’il daigne l’exposer.

Fort heureusement, au sein de cette guerre interiorisée par la force-d’être d’un système culturel sclérosant, la force-née de certains autres artistes rentre en résistance. Cette résistance, c’est celle qui est portée par ceux pour qui la condition d’existence dépend de la création. S’exprime ainsi chez eux un besoin de créer qui n’est pas sans rappeler la Gestaltung exprimée par Hans Prinzhorn dans son livre intitulé l’Expression de la folie.
La folie, c’est l’expression d’une pulsion de vie que nul ne pourrait prétendre canaliser. Tandis que certains s’adonnent au jeu du mimétisme et de la répétition, l’artiste doué de cette folie, crée ses propres perspectives d’avenir par l’Art. C’est un artiste au service du réel en perpétuel conflit avec l’imagerie collective. Son besoin d’extraire hors de lui les formes de son esprit est plus fort que toute tentative de camisole. L’artiste qui s’inscrit dans le réel n’a d’autre choix que d’être ce qu’il est parce qu’il n’appartient à rien d’autre qu’à lui-même.

Quand j’y pense, le danger d’un système qui se veut officiel, c’est celui de ne pas tenir compte de celui qui officie véritablement. L’art contemporain est ainsi un art qui témoigne d’une simultanéité des pratiques individuelles au profit d’une idée collectée. Cette idée c’est celle d’un art qui ne se donne pas de perspectives d’évolution et qui se réfugie dans le concept d’un présent éternel. En persistant ainsi, j’ai bon espoir de croire qu’un jour cette image ne s’épuise au profit d’une réalité bien plus frontale. Celle de l’expérience immédiate d’une oeuvre qui aura su échapper à l’éternité.

* Mais c’est quoi cette image de Une ? Elle est l’oeuvre d’Opicinus de Canistris, prêtre et érudit (à cette époque, c’est un pléonasme !) italien du XIVème siècle, dont vous connaissez certainement les cartes anthropomorphes. Mais ici, c’est un extraordinaire diagramme autobiographique : chaque cercle représentant une année de vie découpée en semaines dans lesquelles viennent s’inscrire les principaux évènements de la vie privée de l’auteur. Je l’ai découverte, ainsi que beaucoup d’autres, dans le livre Penser par Figure, de Jean-Claude Schmitt, paru chez Arkhé. Et c’est bien sûr un hommage à la démarche de Camille Sauer, qui, elle aussi, élabore des figures et invente de nouvelles manières de combiner des concepts pour construire de la pensée.

Infra-vision, techno et corps en transe : Infra de Rebecca Topakian

in oh my photobook !

Mais à qui appartiennent ces corps en danse et en transe photographiés dans la nuit ? Notre chroniqueuse Oleñka Carrasco mène l’enquête sur Infra, un livre à part signé Rebecca Topakian, aux éditions Classe Moyenne.

©Rebecca Topakian. Infra 2017

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below) 

On devine un corps dans l’obscurité – non, ce n’est même pas un corps, c’est une ébauche, une partie d’un tout, un muscle qui se superpose, s’unit à un visage ou peut-être une expression. Tout se confond. Et ce n’est pas seulement à cause d’une pagination à première vue incongrue. Non, la confusion vient d’un état de fait : nous sommes dans l’obscurité, au milieu de la nuit de ceux qui dansent en voulant se perdre dans la nébuleuse techno d’un club de Paris.

Nous arrivons à ses visages de somnambulisme prémédité, au mouvement extravagant de ces corps, grâce à Rebecca Topakian et son livre Infra – oui, Infra comme infrarouge.

©Rebecca Topakian. Infra 2017

“J’ai transformé un appareil numérique afin qu’il ne soit sensible qu’aux longueurs d’onde correspondant à l’infrarouge. J’utilise un éclairage du même type, agissant comme un flash invisible à l’œil humain.” Et grâce à cette manipulation, Rebecca est capable de montrer la liberté de ceux qui s’abandonnent à vivre et sentir le moment présent au travers de la danse. Mais pourquoi faire irruption dans l’intimité de ceux qui veulent se perdre dans l’obscurité d’un lieu pour se laisser aller ? D’où vient ce besoin d’illuminer ces espaces, ces corps ? Il me manque des réponses : je vais à la rencontre de la photographe.

Rebecca arrive à notre rendez-vous : elle a l’air d’une fille timide, ne parle pas plus que ce qu’il faut ; je lui demande qu’elle me raconte l’histoire, et je découvre que le coeur du travail de Rebecca Topakian dans Infra est en fait la propre relation qu’elle a avec la photographie et avec le monde qui l’entoure. Il faut donc commencer par le début.

Rebecca Topakian

Rebecca souffre d’agoraphobie et la photographie fonctionne en premier lieu comme un élément térapeuthique qui la force à sortir de chez elle. Quand elle sortait, elle parvenait à se concentrer davantage sur l’exercice photographique et pouvait dépasser les limites de sa phobie. En ce sens, elle voulut aller encore au-delà de ses limites et s’intéressa à la photographie de clubs techno, des lieux qui lui étaient complètement antonymes, dont elle avait peur.

Au début, elle photographiait ouvertement ses sujets, les illuminait avec un flash ; alors, tout le monde croyait qu’elle était la photographe du club. Les danseurs et les danseuses posaient, cessaient d’être naturels. L’objectif de Rebecca, observer la multitude en transe sans besoin de mise en scène de soi, se perdait. C’est alors qu’elle décida de manipuler son appareil photographique et de déambuler incognito dans la nuit de certains clubs parisiens. Les premières images, fruits de cette expérience, deviennent une révélation pour Rebecca Topakian : “ma relation avec la foule qui danse cessa de me faire peur. C’était la contemplation de la beauté de ceux qui trouvent le plaisir pur d’être dans le moment présent, sans besoin de se connaître, de parler ; la rencontre d’une communauté provisoire dans laquelle tout est possible au moyen de la danse et de l’obscurité ».

Le projet se réalise entre 2015 et 2016 : Rebecca est en troisième année de l’Ecole de photographie d’Arles et profite de pouvoir bénéficier de la Conversation Olympus pour entamer un dialogue photographique avec Dorothée Smith. Cet échange enrichit le projet, et à partir de ce moment, Infra est exposé à plusieurs reprises.

Mais le livre n’existe pas avant 2017.

Rebecca me raconte l’histoire de la conception du livre comme s’il s’agissait d’une épiphanie : “je marchais dans la chaleur de Cosmos, aux Rencontres d’Arles, et j’ai soudain imaginé le livre : papier noir ; photographie en argent ; pages interchangeables ; un élastique rouge ; une enveloppe en papier métallisé rouge pour garder le livre. Soudain, Infra prit la forme d’un livre dans ma tête.” Intervient alors l’éditeur Classe Moyenne. Une petite et jeune maison d’édition qui ouvre son catalogue en éditant Infra. La relation entre Rebecca et Romain, l’éditeur, est étroite, ils travaillent ensemble, à distance, voyagent à Barcelone pour les premiers essais et le livre est édité avec un profond esprit de collaboration, un esprit que l’éditeur conserve dans l’édition de tous ses livres.

La maison d’édition naît en 2017 à Lille. Marie Lamassa raconte : Classe Moyenne essaie d’établir avec ses auteurs une relation intime où, en tant qu’éditeurs, ils soient capables de traduire la puissance artistique de leurs projets photographiques en créant des livres accessibles économiquement et qui soient en même temps édités comme des objets d’art. Le nom propre de la maison d’édition n’est pas anodin, et en chaque livre il y a toujours un élément de provocation : une touche de critique sociale émane de chaque production.

De cette fusion naît le photobook Infra, 40 pages en format A4. Impression offset argent HUV. Papier Serio Nero super agréable au toucher. Sans textes ni pagination. Le livre est relié seulement au moyen d’un élastique rouge, ce qui permet au lecteur de réorganiser les corps intérieurs selon ses propres goûts, et même d’extraire des pages qui peuvent parfaitement s’accrocher au mur. Il a été imprimé en 600 exemplaires, qui peuvent se trouver dans différentes librairies de France, Belgique, Royaume-Uni et Allemagne.

Classe Moyenne sera présent cette année au Temple Arles Books et il nous y montrera deux nouveautés sur lesquelles il travaille actuellement, ainsi que ses derniers livres. Nous pourrons aussi récupérer une copie d’Infra signée par Rebecca, qui y sera certainement aussi.

Selfless. La nouveauté de Classe Moyenne

Infra, sans aucun doute, un photobook qui nous ouvre un petit interstice de lumière pour observer au-delà de la capacité de nos yeux dans la clarté ; mais aussi un objet à démanteler, manipuler, faire sien, unique, comme le mouvement infini de ces corps qui un jour dansèrent dans l’ivresse d’une nuit parisienne.

Pour connaître plus à font le travail de Rebecca Topakian, et son fascinant dernier projet : Dame Gulizar and Other Love Stories, rdv sur son site.

Pour connaître tous les titres de Classe Moyenne

 

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

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Versión española

Un cuerpo se adivina en la oscuridad, no, no es tan siquiera un cuerpo, es un esbozo, una parte de un todo, un músculo que se superpone, se une a un rostro o quizás una expresión.Todo se confunde no sólo por una paginación a primera vista incongruente, no, la confusión viene de un hecho, estamos a oscuras, en el medio de la noche de aquellos que danzan queriendo perderse en la nébula techno de un club de París.

A sus rostros de sonambulismo premeditado, al movimiento extravagante de sus cuerpos llegamos gracias a Rebecca Topakian y su libro Infra, sí, de Infrarrojo.

“He transformado una cámara digital para que sólo sea sensible a las longitudes de onda correspondientes al infrarrojo. Utilizo el mismo tipo de iluminación, actuando como un flash invisible al ojo humano.” Y gracias a esa manipulación Rebecca es capaz de mostrar la libertad de aquellos que se abandonan a vivir y sentir el momento presente a través de la danza. Pero ¿por qué irrumpir en la intimidad de aquellos que quieren perderse en la obscuridad de un lugar para dejarse ir?¿Cuál es la necesidad de iluminar esos espacios, esos cuerpos? Me faltan respuestas, voy al encuentro de la fotógrafa.

Rebecca llega a nuestra cita, parece una chica tímida, habla lo justo, le pido que me cuente la historia, y descubro que el corazón latiente del trabajo de Topakian en Infra es la propia relación de Rebecca con la fotografía y con el mundo que la rodea. Entonces, hay que comenzar por el principio.

Rebecca Topakian

Rebecca padece de Agorafobia y la fotografía funcionó en primera instancia como un elemento terapéutico que la forzaba a salir de casa. Al salir, ella lograba concentrarse más bien en el ejercicio fotográfico y podía sobrepasar los límites de su fobia. En este sentido, quiso traspasar un poco más sus límites y se interesó por fotografiar los clubes techno, lugares que le eran completamente antónimos, a los que temía.

Al principio, ella fotografiaba abiertamente a sus sujetos, los iluminaba con un flash, entonces todos creían que era la fotógrafa del club, posaban, dejaban de ser naturales, el objetivo de Rebecca, observar a la multitud en un trance sin necesidad de mise en scene de soie même, se perdía. Es entonces cuando decide manipular su cámara fotográfica y deambula de manera incógnita en la noche de ciertos clubes parisinos. Las primeras imágenes producto de ese experimento se vuelven una revelación para Topakian, “mi relación con esa multitud que danza dejó de ser el miedo, era la contemplación de la belleza de aquellos que encontraban el placer puro de estar en el momento presente, sin necesidad de conocerse, de hablar, el encuentro de una comunidad provisional en la que todo es posible a través de la danza y en oscuridad”.

El proyecto se realiza entre 2015 y 2016, Rebecca se encuentra en su tercer año en la Escuela de Photographie de Arles y disfruta del beneficio de la “Conversación Olympus” en la que la joven estudiante entabla un diálogo fotográfico con Dorothée Smith. Este intercambio enriquece el proyecto, y a partir de ese momento Infra se expone en diversas oportunidades.

Pero el libro no existe hasta 2017.

Rebecca me cuenta la historia de la concepción del libro como si de una epifanía se tratara. “Yo caminaba en el calor de Cosmos en los Rencontres de Arles, y de pronto imaginé el libro, papel negro, fotografía en plata, páginas intercambiables, un elástico rojo, un sobre en papel metalizado rojo para guardar el libro. De pronto Infra tomó forma de libro en mi cabeza”. Y allí entra la editorial Classe Moyenne. Una pequeña y joven editorial que abre su catálogo editando Infra. La relación entre Rebecca y Romain, el editor, es estrecha, trabajan en conjunto, a distancia, viajan a Barcelona para las primeras pruebas y el libro se edita con un profundo espíritu de colaboración entre ambos, un espíritu que la editorial conserva en la edición de todos sus libros.

La maison d’édition nace en 2017, está basada en Lille. Con sus autores, según me cuenta en una entrevista Marie Lamasse, Classe Moyenne intenta establecer una relación íntima en la que como editorial sean capaces de traducir la potencia artística de sus proyectos fotográficos creando libros accesibles al bolsillo y al mismo tiempo siendo editados como objetos artísticos. El propio nombre de la editorial no es anodino, y en cada libro siempre hay un elemento de provocación. Hay algo de crítica social que respira en la producción de la editorial.

Y de esta fusión nace el photobook Infra, 40 pages en format A4. Impression off set argent HUV. Papier Serio Nero super agradable al tacto. Sin textos, sin números de páginas. El libro está encuadernado sólo con un elástico rojo, lo que permite al lector reorganizar los cuerpos interiores a su antojo, incluso, extrayendo páginas que pueden perfectamente colgarse en un muro. Se realizaron 600 exemplaires y puede encontrarse en distintas librerías de Francia, Bélgica, UK, Alemania.

Classe Moyenne estará presente este año en Temple Arles Books y allí nos mostrarán dos novedades en las que trabajan actualmente y sus últimos libros. También podremos llevarnos una copia de Infra firmada por Rebecca que seguro estará presente.

Selfless. Une des nouveautés de Classe Moyenne

Infra, sin duda, un photobook que nos abre una pequeña rendija de luz para observar más allá de la capacidad de nuestros ojos en claridad ; pero también un objeto a desmantelar, a manipular, a volverlo propio, único, como el movimiento infinito de esos cuerpos que una vez danzaron en la embriaguez de la noche parisina.

Para conocer más a fondo el trabajo de Rebecca Topakian y su último proyecto: Dame Gulizar and Other Love Stories, aquí os dejo su sitio web.

Para conocer todos los títulos de Classe Moyenne

 

Escritora y fotógrafa, Oleñka Carrasco pondrá su acento al servicio de Viens Voir una vez al mes para descubrir fotolibros, libros de artistas, libros de foto-texto, así como editores independientes y festivales. Su principal interés: las tendencias del libro como objeto. Fanática de contar historias, ella se volverá nuestra guía de exploración en el descubrimiento del mundo de los libros.

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English Version

A body is guessed in the dark, no, it’s not even a body, it’s a sketch, a part of a whole, a muscle that overlaps, joins a face or perhaps an expression. everything is confused not only by a pagination at first sight incongruent, no, confusion comes from a fact, we’re in the dark, in the middle of the night of those who dance wanting to get lost in the techno nebula of a Paris club.

To their faces of premeditated sleepwalking, to the extravagant movement of their bodies we arrive thanks to Rebecca Topakian and her book Infra, yes, of Infrared.

 » I transformed a numerical appareil so that it is not sensitive to the length of the onde corresponding to the infrarouge. I used an eclairage of the same type, agissant as an invisible flash to the human œil. » And thanks to this manipulation Rebecca is able to show the freedom of those who abandon themselves to live and feel the present moment through dance. But why break into the intimacy of those who want to get lost in the darkness of a place in order to let themselves go? What is the need to illuminate those spaces, those bodies? I lack answers, I go to meet the photographer.

Rebecca arrives at our appointment, she looks like a shy girl, she speaks the right thing, I ask her to tell me the story, and I discover that the beating heart of Topakian’s work in Infra is Rebecca’s own relationship with photography and with the world that surrounds her. So let’s start at the beginning.

Rebecca Topakian

Rebecca suffers from Agoraphobia and photography worked primarily as a therapeutic element that forced her out of the house. When she left, she was able to concentrate more on the photographic exercise and could go beyond the limits of her phobia. In this sense, she wanted to go a little further and became interested in photographing the techno clubs, places that were completely antonyms to her, places that she feared.

At first, she photographed her subjects openly, illuminated them with a flash, then everyone believed that she was the club photographer, posed, ceased to be natural, Rebecca’s objective, to observe the crowd in a trance without the need for mise en scene de soie même, was lost. That’s when he decides to manipulate his camera and wanders incognita in the night of certain Parisian clubs. The first images resulting from this experiment become a revelation for Topakian, « my relationship with that crowd that danced ceased to be fear, it was the contemplation of the beauty of those who found the pure pleasure of being in the present moment, without the need to know each other, to speak, the meeting of a provisional community in which everything is possible through dance and in darkness ».

Rebecca is in her third year at the School of Photography in Arles and enjoys the benefit of the « Olympus Conversation » in which the young student engages in a photographic dialogue with Dorothée Smith. This exchange enriches the project, and from that moment on Infra is exhibited on several occasions.

But the book does not exist until 2017.

Rebecca tells me the story of the conception of the book as if it were an epiphany. « I was walking in the heat of Cosmos at the Rencontres in Arles, and suddenly I imagined the book, black paper, silver photograph, interchangeable pages, a red elastic, an envelope in red metallized paper to keep the book. Suddenly Infra took the form of a book in my head ». And that’s where Classe Moyenne comes in. A small, young publisher that opens its catalogue by publishing Infra. The relationship between Rebecca and Romain, the publisher, is close, they work together, at a distance, they travel to Barcelona for the first tests and the book is edited with a deep spirit of collaboration between them, a spirit that the publisher preserves in the edition of all its books.

La maison d’édition was founded in 2017 and is based in Lille. According to Marie Lamasse, Classe Moyenne tries to establish an intimate relationship with its authors, as she tells me in an interview, in which, as a publisher, they are able to translate the artistic power of their photographic projects by creating books that are accessible to the pocket and at the same time being edited as artistic objects. The name of the publishing house itself is not anodyne, and in every book there is always an element of provocation. There is something of social criticism that breathes into the production of the publisher.

And from this fusion is born the photobook Infra, 40 pages in A4 format. Impression off set argent HUV. Papier Serio Nero super pleasant to the touch. No texts, no page numbers. The book is bound only with a red elastic, which allows the reader to reorganize the inner bodies at will, even extracting pages that can perfectly hang on a wall. 600 exemplaires were made and can be found in different bookstores in France, Belgium, UK, Germany.

Classe Moyenne will be present this year at Temple Arles Books and there they will show us two novelties they are currently working on and their latest books. We will also be able to take with us a copy of Infra signed by Rebecca who will surely be present.

Selfless. La nouveauté de Classe Moyenne

Infra, without a doubt, a photobook that opens a small slit of light for us to observe beyond the capacity of our eyes in clarity; but also an object to dismantle, to manipulate, to make it own, unique, like the infinite movement of those bodies that once danced in the drunkenness of the Parisian night.

To learn more about Rebecca Topakian’s work and her latest project, go to her website.

To know all the titles of Classe Moyenne

 

Writer and photographer, Oleñka Carrasco will put her emphasis on the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.

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José Manuel Egea : possédé par l’art

in Exposition/L'art au quotidien

Deuxième exposition consacrée à José Manuel Egea à la galerie Christian Berst : Lycanthropos #2 réveille le loup tapi dans les profondeurs du Moi. Et c’est l’art qui hurle à la lune.

José Manuel Egea, courtesy christian berst art brut

L’art brut est peut-être l’un des derniers bastions qui échappe à ce qu’est devenu l’art d’aujourd’hui : un art pré-pensé, qui se promène avec, sous le bras, le cahier des charges de son futur projet. Un art entreprenarial dans lequel tout se mesure (même la part du risque), et qui ne saurait rater sa cible. Rien d’étonnant, alors, à ce que le modèle en vogue soit devenu celui des grands artistes/concepteurs de la Renaissance, adossés aux princes qui donnaient vie et or à leurs projets. Dans cette évolution, bien souvent, ce qui s’est perdu, c’est le geste, son irrépressible jaillissement, ses aventures hors des limites du corps et surtout, les forces qu’il génère.

L’art brut porte ces forces, chevillées aux corps qui sans elles, ne sauraient affronter les jours et leur quotidien. Il figure les sources de l’art : les mondes invisibles, ceux du rêve et ceux qui sont hors de la vie.

L’abord des oeuvres de José Manuel Egea n’est pourtant pas simple. Car elles n’offrent nulle virtuosité pour conforter et divertir le regard du spectateur. Ni d’élaboration minutieuse échafaudant des univers imaginaires. Mais des traits rageurs, des coulures en pleine pâte, des brutalités gestuelles qui enfoncent et gondolent le papier glacé.
Une photo de l’artiste mimant la posture agressive du loup-garou pourrait nous donner l’illusion que cet art s’adresse à nous à travers le jeu, celui du masque et du déguisement. Ce serait trop en-deça de ce qui s’exprime ici.

José Manuel Egea, courtesy christian berst art brut

Alors, paradoxalement, pour accéder au coeur de l’oeuvre, il est peut-être plus simple d’aller directement vers le plus difficile. Passer outre les marques du loup biffant la surface des magazines : oreilles en pointe, yeux effilés et perçants, nez transformé en mufle, pilosité dévorant la face entière. Passer outre pour se diriger vers les pages entièrement occultées par le griffonnage (mais qui laisse apparaître la couche inférieure par miroitement, un peu à la manière dont on cherche à entrevoir l’image du daguerréotype) ; celles traversées par l’éclair d’une découpure qui les scinde en deux ; celles dans lesquelles la couleur mange la moitié du visage (dans un mouvement inverse de celui de ces masques destinés à recouvrir les béances des gueules cassées). Et plus encore, celles qui, par dessus l’obscurcissement du figuratif, entrecroisent de manière presque illisible les caractères des mots répétés à l’infini.

José Manuel Egea, courtesy christian berst art brut

Il manque toujours à l’oeuvre brute les images de sa conception : pour en saisir la portée, il faudrait percer le mur du secret de l’instant de sa création. Voir l’artiste au travail : absorbé dans la construction minutieuse ou possédé par la fureur de la transe. Surprendre l’artiste quand il est agi par des forces extérieures.

Je vois José Manuel Egea.

Je le vois quand il recouvre la page de ces caractères magiques. Je le vois quand il obscurcit le réel en psalmodiant les mots comme des incantations magiques. Je le vois quand, fiévreusement, il repasse encore et encore sur les contours déjà tracés.

Voilà qu’alors, les mots s’incarnent comme dans ces tablettes en plomb (dites tablettes de defixio) utilisées dans la magie antique, accompagnant la plupart du temps une figurine d’envoûtement piquée d’épingles (un très bel exemple trouvé au IIIe ou IVe siècle en Égypte se trouve au musée du Louvre, dans les salles consacrées à l’Orient méditerranéen dans l’empire romain, dans l’aile Denon).

José Manuel Egea perçant le réel de ses traits. Le recouvrant pour découvrir la menace tapie au fond de son réel à lui.

José Manuel Egea, courtesy christian berst art brut

Mais plus encore, ce que je vois, c’est cette noire magie du pouvoir de l’art, ses forces archaïques qui agitent l’homme et sans lesquelles tout le reste (de l’art) ne serait que raffinement superfétatoire.

Ce n’est que dans cette dimension performative que peuvent s’aborder les oeuvres de José Manuel Egea. Car les regarder, c’est voir avec ses yeux. A travers les corps. Voir cette condition qui consiste à ne pouvoir habiter le monde que si l’homme l’a préalablement plié à ses visions intérieures.

Cet art-là ne s’apprendra pas dans les écoles. Il n’a aucune autre porte d’entrée que celle de la nécessité vitale.

C’est un désir, une prière, un cri, un manifeste : que l’art, encore, nous possède !

 
 
L’exposition José Manuel Egea, Lycanthropos #2 se tient jusqu’au 1er juin 2019 à la galerie christian berst art brut.
Catalogue de l’exposition : José Manuel Egea, Lycanthropos #2, bilingue (FR/EN), éd. christian berst art brut, Paris, 2019, avant-propos de Christian Berst, textes de Graciela Garcia & Bruno Dubreuil.

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