Le blog de Bruno Dubreuil

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J’aime le salon de Montrouge !

in Exposition
©Ariane Loze

Que faire ce week-end ? Aller au Salon de Montrouge, bien sûr. Visite guidée tout en pétillements, coups de coeur et convictions artistiques avec Laure Chagnon. Vite, il ne reste que quelques jours !

J’aime le salon de Montrouge !
Aux portes du métro, le Beffroi de Montrouge se dresse comme une imposante citadelle déterminée à défendre et à accompagner ses jeunes protégé(e)s.
On y entre optimiste, impatient de découvrir la nouvelle sélection. Et là, coup de fouet printanier ! Vitalité de l’art contemporain, on montre ici, en toute liberté, des mondes personnels et des préoccupation actuelles.
 
Ce qui lie les artistes du Salon, c’est leur jeunesse. La plupart sortent tout juste des écoles d’art. Etre jeune c’est savoir. Savoir ce qu’on fuit, savoir ce dont on a envie. Concrétiser, réaliser, le doute arrivera plus tard.
Et si un artiste construit toute sa vie une oeuvre autour d’une même obsession, il est émouvant de découvrir celles de ces nouveaux-venus sur la scène artistique. Car bien souvent, dans les premiers gestes artistiques produits dans les ateliers d’écoles d’art (et même en dehors), tout est là. L’artiste n’est pas en devenir, il « est », puisqu’il l’a décidé. La loi du marché, la pertinence des réponses de chacun(e) face aux sollicitations, l’énergie qu’il ou elle mettra à développer ses projets, fera le reste.

Deux mille candidats se sont  présentés cette année devant cette plateforme de lancement et cinquante deux ont été sélectionnés par un jury présidé par Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo.
Les directeurs artistiques, Marie Gautier et Ami Barak, ont choisi de regrouper les artistes dans quatre aires thématiques. Pas toujours très lisible, ce parti pris donne néanmoins au Salon une dimension d’exposition et engage un questionnement transversal sur les différentes productions.
Ainsi, le visiteur circule à travers des créations qui interrogent la nature et le paysage, puis il découvre les artistes de l’auto-fiction qui mettent en oeuvre leur identité. Puis, un autre chapitre, Pop Team Epic, en clin d’oeil au Pop Art, regroupe sans contrainte des artistes préoccupés par la sociologie et leur époque.
Enfin, la quatrième typologie serait celle d’artistes qui ont un travail réflexif sur l’histoire de l’art.

Il est alors bien tentant pour les aficionados du salon de Montrouge de vouloir de dégager un point commun entre les oeuvres présentées à cette 63 ème édition. Pour ma part, j’ai pensé à celui du jeu.

Le jeu, tout d’abord, avec les matériaux.
Céramique, verre, broderie, moulage, dessin, peu de photographie, mais aussi du cuivre, de la terre , du plâtre, des plantes vivantes, de la nacre, le sous sol du BHV n’y suffit plus ! Il semblerait que ces jeunes artistes ne renient pas les  pratiques d’ateliers et font feu de tout bois pour développer leur propos.

Le jeu d’acteur aussi.
Je décernerai bien quelques palmes à ce sujet. Notamment au comédien de la vidéo de Samuel Lecocq (prix des Beaux Arts). Ce photographe, passé à l’image filmée pour ne plus avoir besoin  de cartels, expose la magnifique colère d’un acteur contre son metteur en scène. Une belle prestation qui ne fait pas oublier son autre vidéo sur un centre de déradicalisation en bord de la Loire. Mystère, poésie et politique constituent une oeuvre forte.
Mais la Palme d’Or irait sans doute à Ariane Loze (prix du conseil départemental, c’est déjà pas mal! ) qui, dans des petites fictions qu’elle conçoit et réalise seule, joue tous les personnages. On l’observe en joli animal cocasse venir mordre au mollet notre humanité. Une friandise acide et très bien réalisée avec laquelle on aime s’abimer les dents.

 

©Ariane Loze

       

Jeu encore, avec le duo The Big Conversation Space qui propose aux visiteurs des jeux de société qui interrogent le corps social et son rapport à l’empathie. A vous de jouer.

Un autre particularité serait peut être aussi la présence volatile d’un imaginaire lié au Moyen Age, aux fêtes païennes, au carnaval.

©Romuald Dumas-Jandolo

Ainsi dans la proposition d’Arun Mali (grand prix du Salon-Palais de Tokyo) deux vidéos se font face. Dans la première, baignés dans l’eau d’un espace de loisir et dans une hyper luminosité, des corps lascifs semblent être au paradis ; dans l’autre, une fête de la saint Jean toute en nuit et en feu évoque l’enfer. Ici se chuchotent des mythes, des histoires anciennes.

©Arun Mali

Dans l’exposition, d’autres installations nous racontent des histoires. Des fables qui révèlent avec pudeur la violence du monde.
Fabien Marques documente malicieusement la mort d’un pauvre footballeur italien tué alors qu’il mimait un braquage. La finesse de son humour ayant sans doute échappé au bijoutier armé…

Samira Ahmadi Ghotbi, nous conte l’histoire d’un escargot qui, un jour, grignota dans son atelier une miniature persane. De ce petit drame naitra une bataille entre l’escargot et les figures représentées sur la miniature. Une guerre poétique et absolument réjouissante qui convoque lutte et résistance contre un ennemi finalement bien mou.

©Samira Ahmadi Ghotbi

Roland Burkart nous propose lui une oeuvre  en jeu de miroirs. (elle fera sans doute la joie des Instagrameurs). Cette boite de verre propice aux selfies, en plus d’être belle, créée par un artiste mathématicien, évoque les « cellules de grille », récemment découvertes. Notre cerveau mettrait en place un système d’orientation en utilisant une « grille » ici reproduite. Une oeuvre immersive qui nous met en relation directe avec notre nature propre.

©Roland Burkart

Beaucoup d’autres oeuvres sont encore à découvrir. Un parcours généreux, avec, parfois, une pointe de maladresse, qui nous présente un art contemporain plein d’humanité.


Le Salon de Montrouge est à… Montrouge, bien sûr ! 2 place Emile Cresp, jusqu’au 23 mai
Entrée libre

Formée à l’école des Arts Décoratifs, Laure Chagnon développe sa pratique artistique autour de créations hybrides mêlant photographie, verre et céramique. Elle anime actuellement un atelier libre de céramique à Paris.

En quête de cette sacrée photographie

in Rencontre
©Aymeric Vergnon-d’Alançon

Rencontre avec Aymeric Vergnon-d’Alançon, pour percer le secret du livre…

Inutile d’y aller par quatre chemins : c’est le livre de photographies le plus extraordinaire que je connaisse. J’ai écrit de photographies ? Je devrais plutôt dire : sur la photographie. Non, non : avec la photographie. Dans la compagnie de la photographie. Et surtout, à travers elle.

Ça allait bientôt faire une année que je m’étais engagé auprès de l’éditeur (art&fiction, éditeur suisse) à écrire sur ce livre. Une année que je reprenais l’ouvrage, me perdais dans son côté expérimental et sa pensée labyrinthique. A chaque fois, c’était comme si je le découvrais pour la première fois. Et à chaque fois, une simple phrase ou une technique plastique acquérait une telle soudaineté poétique que j’en restais rêveur pendant plusieurs minutes.

Rapprochements fortuits sur la table du chroniqueur

Mais je n’écrivais rien. Ce n’est même pas que je bloquais, c’est plutôt que je ne voulais pas écrire. A un moment, j’ai compris pourquoi : tout commentaire sur le livre était vain. Il ne pouvait en constituer qu’un écho affaibli : je ne devais pas écrire. Alors, j’ai réalisé : je devais me mettre en orbite, entamer une révolution autour du livre.

Je me rends bien compte que j’écris : le livre et qu’on entend LE LIVRE au sens du livre sacré, du livre saint.
J’aurais pu craindre d’aller trop loin mais j’ai été plutôt rassuré tandis que, dans la courette qui jouxtait l’atelier de l’auteur du livre, Aymeric Vergnon-d’Alançon, je l’ai entendu qualifier la deuxième partie de son ouvrage de partie talmudique.

Portrait d’Aymeric Vergnon-d’Alançon, ©Bruno Dubreuil

Reprenons depuis le début : même si « Gnose & Gnose & Gnose » est un livre d’Aymeric Vergnon-d’Alançon, il pourrait bien être la bible du Surgün Photo Club. Mais peut-être n’avez vous jamais entendu de ce photoclub. Fondé au début des années 70 dans la banlieue parisienne et actif jusqu’en 2003, il a réuni des exilés de provenances diverses. Et, parallèlement à une activité centrée sur le portrait d’identité et à une approche classique du laboratoire, cette condition liée à l’exil a fourni la matière à des expériences photographiques et des débats esthétiques plutôt inattendus en un tel endroit.

Vous voudriez savoir si ce Surgün PhotoClub a vraiment existé ? Si Aboukaïev, son leader mythique, personnage mi-gourou mi-théoricien de la photographie, a vraiment existé ?
Mais non, vous ne voulez pas vraiment savoir. Vous voulez juste croire. Moi aussi.
D’ailleurs, pour Aymeric, le Surgün PhotoClub est la source de toutes les histoires, de toutes les exégèses, et c’est ça qui compte, bien plus que la vérité historique. Toutes les religions en témoignent et celle-là en vaut bien d’autres…

©Aymeric Vergnon-d’Alançon

Donc la courette, la cafetière à piston, les chants d’oiseaux.
Les premières minutes d’un entretien, la manière dont il a été préparé (ou pas) révèlent très rapidement la personnalité de l’artiste et la qualité potentielle de l’échange à venir. Avec Aymeric Vergnon-d’Alançon, deux traits m’ont marqué : d’abord, sa prévenance, la délicatesse avec laquelle il s’enquérait de mon adhésion aussi bien aux circonstances matérielles qu’au déroulement de la conversation. Mais surtout, dans ses réponses, une quête de la nuance exacte, avec, bien sûr, les mots comme outils de haute précision, accompagnant une expression recherchée mais jamais pédante. Une érudition douce, des convictions discrètement avancées .

Au coeur de son travail, la narration. Un rapport avec la littérature, une forme texte-image, photo-écriture. Si on pense forcément à la figure de Sebald, Aymeric la tient à distance respectable, alors même qu’il vient de lui consacrer une publication-hommage, intitulée Norwich répétition. Il sera aussi question de Pérec, plus encore de Butor, mais c’est surtout le nom de Peter Handke qui reviendra à plusieurs reprises, à travers ses carnets (voir ici).

©Aymeric Vergnon-d’Alançon

Qu’on n’aille pas croire pour autant que, chez Aymeric, les mots aient pris le dessus sur le visuel.

Viens Voir : cet attachement à l’image qui, dans « Gnose & Gnose & Gnose », semble teinté de mysticisme, est-il profond ou est-ce un jeu ?
Aymeric Vergnon-d’Alançon : c’est une chose à laquelle je crois. L’image comme révélation, comme incarnation de l’invisible. J’aime considérer la photo comme un élément un peu actif de nos vies, de nos psychés. Peut-être que plus tard, quand j’aurai le temps, je m’intéresserai à la peinture médiévale, aux rapports qu’entretiennent le judaïsme et l’islam avec l’image ; ou encore à l’histoire des conciles, à la querelle des images et à l’iconoclasme.

©Aymeric Vergnon-d’Alançon

Détaillons « Gnose & Gnose & Gnose » à la manière d’une recette de cuisine.

Première partie : prendre le grand classique de la pédagogie photographique, le René Bouillot (Cours de photographie en 25 leçons). Le caviarder avec toutes sortes d’interventions plastiques pour lui faire rendre gorge, jusqu’à ce que quelque chose apparaisse, puis creuser cette apparition*. Souligner, biffer, occulter presque entièrement le texte pour dévoiler un sens secret, recouvrir avec des constellations ou des diagrammes ésotériques, avec une liberté gestuelle parfois à la limite du potache.

Deuxième partie, la partie talmudique : chaque page ouvre sur un commentaire qui, parfois, se recompose en une autre forme plastique. Le commentaire n’est pas à considérer comme secondarisé par rapport au texte-source, mais au contraire, à égalité avec lui : ce qui révèle de manière vertigineuse l’infinitude du texte-source.

Troisième partie : des photos de paysages presque étouffées. En les regardant en transparence devant la lumière, le texte apparaîtra, comme dans certains grimoires magiques.

Enfin, la quatrième partie est celle qui redistribue les cartes. Tout le vocabulaire du Bouillot est mis dans le shaker. Alors, à l’issue d’une sorte de décantation chimique, ces aphorismes se révèlent.

Dégustez chaud ou froid, à toute heure, par petites lampées.

©Aymeric Vergnon-d’Alançon

Nous sommes ensuite descendus dans l’atelier où Aymeric avait préparé quelques oeuvres : un émouvant court-métrage réunissant ses deux parents, si vite disjoints, dans l’espace du film. Des cartes postales frottées jusqu’à ce que la pluche du papier laisse écriture et image s’interpénétrer. Un livre-photo avec des images d’oiseaux dans le ciel, si agrandies que le grain se change en touffes cotonneuse ; certaines images sont claires, d’autres si sombres qu’on distingue à peine la forme de l’oiseau. Là aussi, se joue ce rapport magique à l’image dont nous avons déjà parlé : l’oiseau comme instrument de divination tel que l’utilisaient les augures romains, lisant l’avenir dans leur vol. Absolument, c’est pour ça que, pour chaque photo, j’ai joué aux dés la densité de l’image finale…

©Aymeric Vergnon-d’Alançon

Plusieurs de ces oeuvres, s’inscrivent dans le prolongement de recherches initées par des membres du Surgün PhotoClub. Appuyées sur quelques renseignements glanés ici ou là, elles extrapolent un point de départ véridique ou hyperbolisent une photo trouvée. On m’a raconté des choses que j’ai trouvées amusantes. En les prenant au pied de la lettre et en les creusant, je me suis dit que les oeuvres avaient pu ressembler à celles que j’ai produites. Mais bien sûr, re-filtrées par moi, ça donne un petit décalage.

Entre prétexte et fil ésotérique à tirer, apparaissent les figures de Leonela Suarez ou de Sebastiao Costa, cet émigré portugais ayant quitté son pays à cause d’une peine de coeur, passé par le Photoclub avant d’émigrer à Toronto, là où, un peu par hasard, Aymeric l’aurait peut-être croisé et photographié.

©Aymeric Vergnon-d’Alançon

VV : Tu donnes l’impression de travailler en musardant…
AV-d’A : voilà comment ça s’est passé. Au départ, je voulais faire du cinéma. Et ça, c’est un autre rapport au temps : tu passes un an et demi à écrire un scénario, six mois à essayer de le défendre. Et au bout de deux ans, tu n’as que des mots, qui ne sont même pas des images, pas vraiment des mots non plus, parce que les mots d’un scénario ne sont pas de la littérature.
Alors, quand je suis revenu à des choses plus légères, comme la photographie, ce qui est arrivé, c’est de la mise en récit, des histoires qui se sont ramifiées. On n’est plus dans la grande montagne (le cinéma), mais dans la petite colline. Et je crois que mon travail forme un paysage cohérent de petites collines.
Mais c’est vrai que je n’ai pas un horizon ultime vers lequel j’irais comme porte-étendard de mon travail. Je dois même dire que je suis un peu lassé des artistes qui ont sur leur travail une pensée qui est de l’ordre de la critique. Je me laisse emmener un peu au hasard. Ceci dit, le Surgün Photo Club, je le tiens quand même depuis 2011.
Je dirai que je travaille beaucoup, mais en papillonnant.

C’est une bonne manière de résumer l’art d’Aymeric Vergnon-d’Alançon : un style qui associe profondeur et légèreté, travaille le mystère avec décontraction, et se pose là où on ne l’attend pas.



Pour commander le livre aux Editions art&fiction, c’est ici



Sur le mur de l’atelier d’Aymeric Vergnon-d’Alançon, l’oeil continue à musarder…



*chaque phrase en italiques laisse la parole à Aymeric Vergnon-d’Alançon.

Mai 2018 : tout à réinventer

in Editorial

Commémorations, célébrations et numéros spéciaux, mai 68 va occuper le terrain jusqu’au tournoi mondial de ballon rond. Mais nous, on ne veut pas vraiment des débats entre témoins et experts : on voudrait surtout que ça recommence, un peu de bordel, du désordre, du chamboulement et des idées. Camille Sauer (qui nous avait déjà parlé de la représentation visuelle du son ici) revient avec un Manifeste détonnant. Elle n’a pas 25 ans et elle marche en tête de cortège !




Mai 2018 prochain, les institutions publiques et privées célèbreront en France l’événement historique de Mai 1968. 50 ans déjà. Pareils à des lingots, les pavés seront lancés de toute part grâce à une communication de masse et aux choix politiques qui légitimeront chaque organisme culturel et ses actes manqués. L’Histoire, de par la méthode qu’elle implique, permet de jouer avec le Passé. Les histoires que les gens racontent la contredisent parfois et nous extirpent de l’illusion d’un passé composé pour nous ramener dans le réel. Elles ont pour fonction d’interférer avec le passé / Le pas assez.

Visiteur, qui que tu sois, il ne s’agit pas tant pour toi d’entrevoir la vérité car chacun porte en lui sa propre vérité mais il s’agit de ne pas t’approprier l’image iconique d’un Event dans sa globalité. Ce poing levé que tu vois accroché au mur avec soin, ce n’est pas le tien.
Ne t’inquiète pas, ton cas social, c’est aussi le mien. Le seuil de la porte de la Culture à peine franchi, tu es déjà mis hors cadre de cette manifestation symbolisée malgré toi puisque tu es absorbé par la ligne de pensée et de lecture d’un autre qui s’affiche sous tes yeux, sans pudeur. La célébration de l’événement est déjà articulée en fonction de la politique de l’organisme qui l’accueille. Quelle place reste-il à ta manifestation? Aucune. Au mieux, tu pourras te détourner de toi-même par le divertissement. Pas de place au jeu pour toi. Ingurgites et tais toi. (ça, ce sont mes mots, pas les tiens). C’est ainsi que Taki 183 a bouleversé ma pensée et ma lecture. L’Histoire n’est utile qu’à partir du moment où l’on en extrait la sienne propre. Pour tout te dire, ma volonté d’entreprendre se voit constamment freinée. C’est une histoire d’amour lambda qui me procure de temps à autre quelques plaisirs furtifs.

Le projet « C’est parti de deux mots : Taki 183 » incarne un engagement réel et spontané de l’artiste. Le 19 mai prochain, des existences vont se manifester sur une plateforme physique véhiculaire que j’aurai crée spécialement pour l’occasion de la Nuit Européenne des Musées: Officier l’officieux dans l’officiel. Pour cela, des artistes se manifesteront au sein d’un lieu particulier. Un endroit iconique le temps d’un moment. Aux passants de devenir passeur. A toi de voir ou de ne pas voir. Il n’est plus question de t’interroger sur tes droits et règles au sein de l’espace public privatisé, mais il est question de ta liberté. Par chance, la plateforme de manifestation peut circuler comme sur des roulettes (parce qu’elle en possède véritablement). Elle n’a donc besoin ni de passe ni de port pour porter sur et en elle l’énergie de la personne qui décide de devenir quelqu’un. Prendre le risque d’en être, seule condition d’existence. Pas de leader dans la manifestation. Simplement des énergies combinées, le temps d’un soir d’abord, puis de moments à-venir afin de permettre à chacun des artistes de faire de l’oeil à la bouche, quitte à s’exposer.

Alors oui, c’est parti de deux mots, Taki 183. Demetrios m’a dit dernièrement que nous n’avons pas besoin de murs pour exister. Nous avons simplement besoin de briser nos propres murs pour exister. Le projet questionne sur ta capacité de résistance et c’est peut-être ce degré de résistance qui nous relie toi et moi à Mai 1968. Mais je crois que c’est avant tout dans le degré de résistance qui nous est propre que nous devons puiser en 2018, comme en tout temps d’ailleurs.


Pour suivre le projet Taki 183, c’est ici !

Des images comme des passages vers l’autre monde

in Rencontre
Trés Grande Mue Ascendante, 2017, Production de l’Observatoire de l’Espace, ©Sylvie Bonnot

Voyage en art, dans l’atelier de Sylvie Bonnot.

English version included below

Nous nous étions rencontrés sur Unseen, le festival photo d’Amsterdam. Sa galerie hollandaise, The Merchant House, avait fait le lien et nous avions échangé autour d’un thé à la menthe et au miel. Elle m’avait dit que son atelier était en plein coeur de la Bourgogne et j’avais répondu : « dommage, c’est trop loin pour que je vienne ».
Et bien sûr, quelques mois plus tard, nous roulions sur les routes ensoleillées de la campagne charolaise après qu’elle fut venue me chercher en gare de Macon-Loché. On était loin d’Amsterdam mais pour débuter la conversation, elle avait préparé, délicate attention, la même boisson que celle que nous avions partagée là-bas.
Cette visite avait été préparée avec soin : une sélection représentative de ses oeuvres étaient accrochées ou posées contre les murs blancs de l’atelier. Catalogues et portfolios étaient disposés sur la grande table, prêts à être manipulés.

Sylvie Bonnot, photo Bruno Dubreuil

Déjà, dans la voiture, elle avait prononcé ce mot de mue : c’est ainsi qu’elle nomme ses oeuvres, désignant ces fines couches d’émulsion détachées du support, flottant parfois dans l’air. Les Mues, la grande Mue, mue flottante. Le mot revenait sans cesse dans sa bouche. A chaque fois, il faisait naître en moi des images différentes : la peau cassante abandonnée par le serpent, le timbre de l’adolescent qui ne reconnait plus sa propre voix, le mythique continent englouti. A chaque fois qu’elle prononçait le mot, mon esprit voletait et je m’absentais quelques dixièmes de secondes.

Tandis que progressait la conversation, je compris que ce mot ne désignait pas seulement ses oeuvres, mais aussi ce moment de sa vie où elle avait décidé, à 26 ans, de prendre un virage à 180°, renonçant à un avenir confortable dans le secteur bancaire pour s’engager pleinement dans son projet. Il était question d’un texte fondateur, qu’elle avait écrit en une nuit, dans l’urgence, affrontant tous ses questionnements artistiques. S’en était ensuivi l’installation dans cet atelier et la première exposition d’importance, au Salon de Montrouge en 2013.

Pointe Sèche XVII, Nordaustfonna (Svalbard), 2017 ©Sylvie Bonnot

Et là, plutôt que de photo, c’est de sa pratique du dessin dont nous parlions maintenant.

Sylvie Bonnot : Au début, je me posais plus de questions sur le dessin et la peinture que sur la photo. Et j’ai rapidement glissé vers le lien entre photo et dessin. Je cherchais une autre logique que ce qui se passait à la surface de la de la photographie. Comment faire jaillir le dessin sous la photographie ? Alors, j’ai commencé à tracer des lignes en incisant la gélatine. Ce qui m’intéressait et me poursuit toujours, c’est ce qui se passe dans le creux de l’image : les plis, la mue, tout ce qui est fait avec le frissonnement de la gélatine.

Viens Voir : Tu n’as pas peur parfois d’être au bord du décoratif ?

Sylvie Bonnot : Je ne me pose pas cette question. J’ai un rapport chorégraphique avec la lame, c’est comme une danse avec le contenu de l’image, chaque composition nait dans l’instant. Le dessin est censé amener une écriture, une interprétation physique du paysage.

Les premières pièces sur lesquelles nous nous sommes penchés étaient une série de négatifs en moyen format travaillés par diverses interventions plastiques. Elle en a pris un dans sa main. Des coulures pâles sur le paysage. Un lavis. Et toujours ces mêmes gestes de recouvrement, de brouillage de l’image. Une forme sur une autre forme. Une forme sur le réel. Ou plutôt, le réel traversé par une présence. Fantomatique. Photographie spirite.

Lavis 028, Indian Pacific (Australie), 2005 – 2014 ©Sylvie Bonnot

La matière première, ce sont toujours des photos directes, prises lors de voyages lointains : Hokkaido, Spitzberg, bush australien, transsibérien, comme autant d’expériences intenses ou d’émotions rares. Des photos littéralement habitées. « Car les voyages sont une mise à nu : je m’expose à ce que je vois ».
Des images qui seront réactivées parfois dix ou quinze ans plus tard pour de nouvelles interventions plastiques, lesquelles réaliseront alors pleinement l’image d’origine, donneront toute sa chair à ce qui est représenté là, à la surface. Pour révéler une chose intime, le vivant de l’image.

Firecloud 009, Bourgogne (France), 2012 – 2016 ©Sylvie Bonnot

Nous nous penchons ensuite sur une photo posée contre le mur : Firecloud. L’image d’un ciel en décomposition, nuages s’effilochant, surface d’une profondeur estompée, grevée d’impacts. Processus : un négatif brûlé, contracté et sculpté par la chaleur. « Je n’ai pas rephotographié le négatif, je l’ai scanné : pour cela, j’ai construit un caisson autour du scanner, comme un théâtre pour le négatif. Et sur l’image finale, la lumière du scanner s’ajoute à la lumière du soleil. »

Enfin, il y a cette grande mue flottante sur ballon stratosphérique, une commande du CNES. « Une mue, c’est une peau que je détache de l’image pour la poser sur un autre support. Mais ici, le support est fluide, souple. On est presque dans un rapport de peau à peau, dans un principe de dilution de la mue dans son support. »

Viens Voir : Tu fais beaucoup d’essais ? Il y a des ratés ?

Sylvie Bonnot : Oui, la gélatine, c’est une matière vivante ; je l’accompagne, je l’oriente, mais je ne sais jamais si je vais y arriver. Il faut ecouter la gélatine, c’est très sonore. La suite, c’est une chorégraphie, une danse des doigts, très souple, très fluide. Le moment de la dépose demande une vraie plénitude.

On rêve d’assister à de tels instants, qu’elle veut encore garder secrets.

Vue d’atelier, Au premier plan, la Trés Grande Mue Ascendante, photo Bruno Dubreuil

Au fond, peut-être ce mot de mue n’est-il qu’une hyperbole littéraire. Peut-être le terme d’altération photographique, souvent utilisé à propos de la pratique de Sylvie, n’est-il qu’une commodité théorique.
Peut-être que le fond de la chose, c’est que ça vole, qu’on puisse souffler dessus et que ça bouge. Qu’on puisse la travailler à la manière du chaman qui danse et souffle sur l’enveloppe corporelle du mort afin de lui rendre vie. Non pas qu’on ait la naïveté de croire que les morts vont se lever ou que l’image va s’incarner. Ce que l’on croit, plutôt, c’est que les gestes de l’ici et du maintenant vont aider à ouvrir vers un autre monde. Un lieu où les corps retrouvent la vie. Où les images, enfin, se détachent du cadre ou de leur support, qui ne sont parfois rien d’autre que leurs tombeaux.
Oui, que ça s’envole.

Résumons : des expéditions lointaines souvent associées à une forme de prise de risque. Des images qui reposent parfois plusieurs années. Des expérimentations en chambre noire. Mais aussi un rapport poétique avec les mots. Il faut entendre, par exemple, l’émotion avec laquelle Sylvie cite les expressions des ingénieurs en hydraulique qu’elle a accompagnés sur le terrain : corps flottants d’exploitation, exutoire de la galerie de décharge. Et les noms qu’elles donnent à ses séries : les Mues dont on a déjà parlées, ou encore les Ames, images en concrétions, volumes qui saillent hors du mur. Mais alors, où se cache la métaphysique chez Sylvie Bonnot ?

La réponse est dans une dernière photo, une dernière histoire. En feuilletant une publication de ses oeuvres, je suis tombé sur cette pièce : Trou dans la neige.

Trous dans la Neige I, 2011. Hokkaido, Japan, ©Sylvie Bonnot

Elle a fait écho à une oeuvre du paléolithique qui est, à mes yeux, un des sommets de l’expression artistique. Je l’ai découverte dans un livre de Jean Louis Schefer, Questions d’art paléolithique (P.O.L, 1999). Au plafond de la grotte de Bédeilhac, en Ariège, une fissure naturelle a été raclée pour dégager la forme d’une vulve.

Comme si la grotte était un ventre de femme, celui de la Terre-Mère ; et comme si les hommes et les femmes du Magdalénien (- 15 000 ans) avaient su discerner là le sexe de la grotte, l’endroit par où communiquer avec le corps de la nature (je pense aussi à certains passages du livre de Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique).

Il y a deux mondes.
Le premier est ici, immanent. Il se voit, se touche, se respire et pourtant, si souvent, nous échappe.
L’autre ? Il est de l’autre côté. Derrière la paroi, la nuit, le brouillard. Sous la peau, à l’intérieur du crâne ou dans les étoiles. Un monde d’avant la naissance et peut-être, d’après la vie.
C’est l’art le plus grand, le plus intemporel, que celui qui traque ou fait advenir les portes ou les passages entre ces deux mondes.
Un simple trou dans la neige.
L’artiste en chamane.

Extrait du livre de Jean Louis Schefer

Actualités en cours et à venir de Sylvie Bonnot

– Gravité Zéro, Les Abattoirs (Toulouse), jusqu’au 6 octobre
– Des Rives aux Glissements, avec Daphné Le Sergent & Zhu Hong, Centre Culturel de Gentilly – vernissage le 14 juin
– Zones Blanches, commissariat d’Hélène Gaudy, Musée de La Roche-sur-Yon – vernissage le 5 juillet
– Le Baikal Intérieur, exposition personnelle, Le Bleu du Ciel, Lyon – vernissage le 13 septembre
– Remix II, The Merchant House, Amsterdam (Pays-Bas) (exposition collective pendant Unseen)
– La cartographie ou le monde à déchiffrer, octobre 2018, Immixgalerie

English version

Images like passages towards an other world

A journey in art, in Sylvie Bonnot’s studio.

We had met on Unseen, the Amsterdam photo festival. Her Dutch gallery, The Merchant House, made the connection and we exchanged over a mint and honey tea. She had told me that her workshop was right in the heart of Burgundy and I had replied: « pity, it’s too far for me to come ».
And of course, a few months later, we were driving on the sunny roads of the Charolais countryside after she had picked me up at Macon-Loché station. We were far from Amsterdam but to start the conversation, she had prepared, delicate attention, the same drink that we had shared there.

This visit had been carefully prepared: a representative selection of her works were hung or placed against the white walls of the studio. Catalogues and portfolios were arranged on the large table, ready to be handled.
In the car, she had already pronounced this word of Moulting: this is how she calls her works, designating these thin layers of emulsion detached from the support, sometimes floating in the air. The molts, the great molt, the floating molt. The word kept coming back into her mouth. Each time, he gave me different images: the brittle skin abandoned by the snake, the adolescent’s timbre that no longer recognizes his own voice. Every time she said the word, my mind would fly and I would be away for a few tenths of a second.

As the conversation progressed, I understood that this word meant not only her works, but also that moment in her life when she decided, at 26, to take a 180° turn, giving up a comfortable future in the banking sector to fully engage in her project. It was about a founding text, which she had written in one night, in urgency, facing all her artistic questions. This was followed by the installation in this workshop and the first major exhibition at the Salon de Montrouge in 2013.

And there, rather than photography, it is her practice of drawing that we were now talking about.

Sylvie Bonnot : At first, I had more questions about drawing and painting than about photography. And I quickly slipped towards the link between photo and drawing. I was looking for another logic than what was happening on the surface of the photograph. How to make the drawing flow under the photograph? So I started drawing lines by incising the gelatin. What interested me and still pursues me is what happens in the hollow of the image: the folds, the molting, everything that is done with the shivering of gelatin.

Viens Voir: Aren’t you sometimes afraid to be on the edge of some decorative art?

Sylvie Bonnot: I don’t ask myself that question. I have a choreographic relationship with the blade, it’s like a dance with the content of the image, each composition is born in the moment. The drawing is supposed to bring a writing, a physical interpretation of the landscape.

The first pieces we looked at were a series of medium format negatives worked by various interventions. She took one in her hand. Pale drips on the landscape. A lavis. And always these same gestures of recovery, of blurring of the image. One shape on another shape. A form on reality. Or rather, the reality crossed by a presence. Fantomatic. Spiritist photography.

The raw material is always direct photos, taken during distant trips: Hokkaido, Spitzberg, Australian bush, Trans-Siberian, as many intense experiences or rare emotions. Literally inhabited photos. « Because every travel is an exposure: I expose myself to what I see » (Sylvie Bonnot).
Images that will sometimes be reactivated ten or fifteen years later for new artistic interventions, which will then fully realize the original image, will give all its flesh to what is represented there, on the surface. To reveal something intimate, the living image.

Firecloud : the image of a deconstructed sky, clouds fraying, surface of a blurred depth, impacted. Process: a negative burned, contracted and sculpted by heat. « I didn’t rephotograph the negative, I scanned it: for that, I built a box around the scanner, like a theatre for the negative. And in the final image, the scanner light is added to the sunlight. »

Finally, there is this large floating Moult on a stratospheric balloon, a CNES command. « A moult is a skin that I detach from the image to put on another support. But here, the support is fluid, flexible. We are almost in a skin to skin relationship, in a principle of dilution of the molt in its support. »

Viens Voir: Do you try a lot? Are there any failures?

Sylvie Bonnot : Yes, gelatin is a living material; I accompany it, I guide it, but I never know if I will succeed. You have to listen to the gelatin, it’s audible. The sequel is a choreography, a finger dance, very supple, very fluid. The moment of the deposit requires a real plenitude.

We dream of witnessing such moments, that she still wants to keep secrets.

At heart, perhaps this word « moult » is only a literary hyperbole. Perhaps the term « photographic alteration », often used about Sylvie’s practice, is only a theoretical convenience.
Maybe the root of the problem is that it flies, that you can blow on it and it could move. May it be worked in the manner of the shaman who dances and blows on the body envelope of the dead in order to give it life. Not that we have the naivety to believe that the dead will rise or that the image will be incarnated. What we believe, rather, is that the actions here and now will help open another world. A place where bodies find life. Where the images, finally, stand out from the frame or their support, which are sometimes nothing other than their tombs.
Yeah, let it fly.

Let’s summarize: distant expeditions often associated with a form of risk taking. Images that sometimes rest several years. Darkroom experiments. But also a poetic relationship with words. It is necessary to hear, for example, the emotion with which Sylvie quotes the expressions of the hydraulic engineers she accompanied in the field: « floating operating bodies », « outlet of the discharge gallery ». And the names she give to her series: the Mues we have already talked about, or the Souls, images in concretions, volumes that protrude from the wall. But then, where is Sylvie Bonnot’s metaphysics hidden?

The answer is in one last picture, one last story. While leafing through a publication of her works, I came across this piece: Trou dans la neige ( A hole in the snow).

It echoed a Paleolithic work which is, in my opinion, one of the heights of artistic expression. I discovered it in a book by Jean Louis Schefer, Questions d’art paléolithique (P.O.L, 1999). On the ceiling of the cave of Bédeilhac, in Ariège, a natural crack was scraped to clear the shape of a vulva.
As if the cave were a woman’s belly, that of Mother Earth; and as if the men and women of the Magdalenian (-15,000 years) had been able to discern there the sex of the cave, the place by which to communicate with the body of nature (I also think of certain passages from the book by Michel Tournier, Vendredi or the Limbo of the Pacific).

There are two worlds.
The first is here, immanent. We can see it and touch it, and yet, so often, it escapes us.
The other one? He’s on the other side. Behind the wall, behind the night, through the fog. Under the skin, inside the skull or in the stars. A world before birth and perhaps, after life.
It is the greatest art, the most timeless, that hunts down or makes happen the doors or the passages between these two worlds.
A simple hole in the snow.
The artist as a shaman.

Tous les prix sont ouverts aux femmes photographes, mais celui-ci n’est que pour elles !

in L'art au quotidien
Sian Davey (lauréate 2016), June, 2015 ©Sian Davey, Courtesy Prix Viginia

Au coeur d’un prix qui nous tient à coeur, le Prix Virginia, consacré aux femmes photographes.

English version included below

Mais qui est Virginia ? Une aïeule, pianiste, et inspiratrice du Prix auquel elle a donné son prénom. Un prix porté aujourd’hui par Sylvia Schildge, photographe-plasticienne et petite-fille de Virginia, associée à Marie Descourtieux, productrice de projets artistiques.

Marie Descourtieux et Sylvia Schildge

Viensvoir les a rencontrées pour en savoir un peu plus sur ce prix.

Viensvoir : quelles sont les spécificités du Prix Virginia ?

Sylvia Schildge : en 2012, il nous est apparu assez évident de créer un prix qui puisse s’adresser aux femmes photographes. Quand nous avons commencé à y réfléchir, nous avons mené une étude portant sur les principaux prix photo des 25 dernières années. Les chiffres révélaient que seulement 22 femmes avaient été primées sur 487 candidatures. C’était éloquent ! Il serait temps de renouveler cette étude, et on peut espérer que les chiffres seraient légèrement différents, puisqu’il y a aujourd’hui plusieurs initiatives qui visent à rééquilibrer la représentation féminine.

Marie Descourtieux : mais il faut être clair, ce n’est pas un prix féministe. Les sujets traités ne sont pas particulièrement militants.

Sylvia Schildge : nous avons aussi voulu que, contrairement à beaucoup de prix, le nôtre soit sans limite d’âge.

Jona Frank (sélection du Jury 2016), Peter, Training, 2012 ©Jona Frank, Courtesy Prix Viginia

Viensvoir : y a-t-il une orientation artistique particulière ?

Sylvia Schildge : c’est très ouvert, même si nous recherchons moins du photoreportage (il y a déjà plusieurs prix qui y sont consacrés) ; le prix ne s’adresse pas non plus à la photo de mode ou publicitaire. Il n’est pas nécessaire d’avoir une très longue carrière derrière soi : Sian Davey, qui a été lauréate en 2016 n’avait, à ce moment-là, commencé la photo que depuis 5 ans.

Marie Descourtieux : et c’est un prix international puisque 45 à 50 pays sont représentés à travers 500 candidatures.

Viensvoir : je me pose toujours la question du regard sexué. Croyez-vous qu’il soit possible de dire, en regardant une oeuvre, si c’est un homme ou une femme qui l’a faite ?

Marie Descourtieux : certainement pas. On le voit très bien à travers les candidatures : il y a des sensibilités complètement différentes. Ce que nous défendons, c’est une mise en lumière du travail des femmes photographes, mais il ne faut pas essentialiser la photo et penser qu’il y aurait une spécificité du regard féminin ou masculin.

Roy Kourtney (sélection du Jury 2016), NORTHERN NOIR, 2015 ©Roy Kourtney, Courtesy Prix Viginia

Viensvoir : je voudrais parler un peu plus du dossier de candidature, et notamment du texte d’accompagnement.
Marie Descourtieux : il s’agit d’une déclaration d’intention. Ce n’est pas un texte littéraire, écrit par un critique d’art. Il doit être écrit par l’artiste elle-même. Il ne sera pas jugé sur la qualité de l’écriture et d’ailleurs, la sélection se fait en premier sur les images. Disons qu’il vient en appui, si besoin, de la série présentée. Je dois dire que nous recevons des textes d’artistes assez profonds, dans lesquels on sent qu’ils font le point sur leur pratique. Je pense ici au texte sur sa fille trisomique que nous avait envoyée Sian Davey, la première année où elle s’est présentée.

Viensvoir : et maintenant, quelles sont les prochaines étapes ?

Sylvia Schildge :  les candidatures seront closes le 7 mai 2018 (date d’envoi), puis le jury se réunira à la mi-septembre et la lauréate sera annoncée le 9 octobre.

Merci à toutes deux et, bien sûr, Viensvoir va suivre de très près l’annonce de la prochaine lauréate.

La dotation du prix et le règlement complet sont à retrouver sur le site du Prix Virginia. Il est à noter que, en plus de la lauréate, dix dossiers seront sélectionnés et bénéficieront d’une publication dévoilée chaque mois sur le site.
Et la très belle série de Sian Davey, lauréate 2016 est ici.

Sian Davey (lauréate 2016), August, 2015 ©Sian Davey, Courtesy Prix Viginia

English version

All prizes are open to women photographers, but this one is only for them.

At the heart of a prize that is close to our hearts, the Virginia Prize, dedicated to women photographers.

But who’s Virginia? A grandmother, pianist, and inspirer of the Prize to which she gave her first name. A prize carried today by Sylvia Schildge, photographer-plastician and granddaughter of Virginia, associated with Marie Descourtieux, producer of artistic projects.

Come and meet them to learn a little more about this award.

Viens voir: what are the specificities of the Virginia Prize?

Sylvia Schildge: In 2012, it seemed quite obvious to us to create a prize that could address women photographers. When we started thinking about it, we conducted a study of the main photo awards over the past 25 years. The figures revealed that only 22 women had been awarded out of 487 applications. That was eloquent! It would be time to repeat this study, and we can hope that the figures would be slightly different, since there are now several initiatives aimed at rebalancing the representation of women.

Marie Descourtieux: but we must be clear, this is not a feminist prize. The subjects dealt with are not particularly militant.

Sylvia Schildge: we also wanted that, contrary to many prices, ours be without age limit.

Viens voir: is there a particular artistic orientation?

Sylvia Schildge: it’s very open, even if we’re looking for less photojournalism (there are already several awards dedicated to it); the award isn’t for fashion or advertising photography either. It is not necessary to have a very long career behind you: Sian Davey, who won the award in 2016, only started photography 5 years ago.

Marie Descourtieux: and this is an international prize since 45 to 50 countries are represented through 500 applications.

Viens voir: I always wonder about art and gender. Do you think it is possible to tell, by looking at a work, if it was made by a man or a woman?
Marie Descourtieux: certainly not. It is very clear from the applications: there are completely different sensitivities. What we defend is a highlighting of the work of women photographers, but we must not essentialize photography and think that there would be a specificity of the female or male gaze.

Viens voir: I would like to talk a little more about the application file, and in particular the accompanying text.
Marie Descourtieux: this is a declaration of intent. It is not a literary text, written by an art critic. It must be written by the artist herself. It will not be judged on the quality of the writing and besides, the selection is made first on the images. Let us say that it supports, if necessary, the series presented. I must say that we receive texts that are quite profound.For instance, I am thinking here of the text about her daughter with Down syndrome that Sian Davey sent us the first year she applied for the price.

Viens voir: and now, what are the next steps?

Sylvia Schildge: applications will close on 7 May 2018 (date of submission), then the jury will meet in mid-September and the winner will be announced on 9 October.

Thank you both and, of course, Viensvoir will be following the announcement of the next winner very closely.

The prize money and the complete rules can be found on the Virginia Prize website. It should be noted that, in addition to the winner, ten applications will be selected and will benefit from a publication unveiled each month on the site.
And the beautiful Sian Davey series, winner 2016 is here.

Le photobook comme exhausteur sensoriel, l’édition selon Claire Jolin ! (3/3)

in oh my photobook !
FENSCH © Claire Jolin

Troisième et dernier volet de l’étude consacrée au photobook par Olenka Carrasco (premier volet, deuxième volet), partie à la rencontre de Claire Jolin, une éditrice passionnée.

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below)

Quand j’ai pensé à la création de cet article, le nom de Claire m’est venu inévitablement à l’esprit.
Il y a quelques mois, alors que nous partagions un café, nous avons évoqué la question de la durabilité des livres photos ; nous étions d’accord pour dire que le pouvoir de la création de livres réside dans la relation directe qui est établie avec le lecteur : dans les livres photos nous sommes capables de constituer des mini-expositions reliées. Puis Claire m’a raconté sa théorie sur la façon dont nous sommes capables d’utiliser et d’activer tous nos sens lorsque nous parcourons un livre. Sa contribution m’a semblé d’autant plus précieuse qu’elle a su donner vie à FENSCH, d’abord comme créatrice, puis comme éditrice.
Les moyens alternatifs pour éditer un livre, les astuces et la réalisation de l’objectif : Claire nous dit tout sur son approche de l’édition.

OLEÑKA: Depuis combien de temps travailles-tu sur la création, l’édition et la publication de photobooks ?

CLAIRE: Je travaille dans le monde de l’édition (surtout de la presse) depuis plus de vingt ans. Mais j’ai lancé les Éditions Orange Claire seulement en 2017. La réflexion sur le rôle que je voulais jouer en tant qu’éditeur n’a pas été facile. Il m’a fallu 8 mois pour clarifier le fait que je voulais deux choses : promouvoir les artistes que j’aime en produisant pour eux leur première édition et faire en sorte que cela ne leur coûte rien. Avant de me lancer comme éditeur, j’ai travaillé sur deux cas concrets dont un livre pour moi-même et j’ai vite vu les limites de l’auto-édition : c’est très chronophage ! Pendant que j’endossais le rôle de l’auto-éditeur, une grande partie de mon énergie était totalement absorbée par les multiples contraintes techniques et le stress financier. Je n’ai créé aucune nouvelle photographie pendant toute cette période.

Une fois ce point éclairci, j’ai travaillé avec une amie sur un cas concret : le livre de Véronique L’Hoste dont nous connaissions bien le travail. Nous avons beaucoup discuté avec d’autres éditeurs comme ARP Editions, Filigranes, d’ailleurs très ouverts lors des échanges, avec des auteurs ayant déjà publié, et des libraires à Paris et en province. Pour finir par trouver le bon concept, la collection « PhotosMots ». Des petits livres où se côtoient l’univers de deux auteurs, l’un photographe, l’autre écrivain et où je peux expérimenter des rencontres photos-littéraires improbables (je rêve de mélanger heroic fantasy, SF ou théâtre avec photographie !). « PhotosMots » fait le grand écart entre les attentes des amateurs de photographies d’auteur, qui apprécient le livre-objet, et la clientèle plus large des libraires plutôt amateurs de littérature. Cette double entrée se veut aussi pédagogique car elle laisse percevoir aux lecteurs que les images se lisent comme des mots.

FENSCH © Claire Jolin

OLEÑKA: Quelle est ta relation avec le livre comme objet ?

CLAIRE: Un livre c’est la matérialisation des idées du photographe en un objet physique, palpable, tactile ! Le livre est un fabuleux exhausteur sensoriel : en plus des yeux, nous le touchons, le soupesons, nous le palpons, en caressons les pages, nous sentons l’odeur du papier, de l’encre, nous entendons le bruit des pages qui tournent… Tous nos sens sont en action. Le livre agit comme une madeleine de Proust, il éveille des souvenirs d’autant plus puissants qu’ils ne sont pas conscients. Le livre met le lecteur dans les conditions idéales pour lire les images. Quand le sens de la série photographique et l’objet s’accordent, c’est réussi.

OLENKA:Qu’est-ce qu’un livre photo a de plus qu’une exposition?

CLAIRE: Bon, je crois que j’ai déjà pas mal répondu à cette question car une exposition ne met pas autant de sens en éveil (on a rarement le droit de toucher un tirage, quel dommage !). Il reste deux autres différences pour moi. La position du lecteur déjà : on est penché au dessus du livre, le regard vers le bas, on baisse la garde. Enfoncé dans son canapé on s’isole du monde extérieur. Ce qui m’amène à la deuxième différence, une exposition est vécue comme une expérience collective, on est entouré de gens. Pour moi, l’exposition est plus du registre du spectacle vécu à plusieurs (comme le cinéma).
Mais il n’y a pas de plus ou de moins, c’est juste une expérience différente pour le lecteur-spectateur.

FENSCH © Claire Jolin

OLEÑKA: Parles-moi de ton projet Fensch, c’est un projet de collaboration qui est maintenant une réalité grâce au crowdfunding…

CLAIRE: « Fensch » est une fiction photographique sur la vallée des anges, une vallée sidérurgique au nord de Metz, là où je suis née, où je vis et travaille encore aujourd’hui. C’est un prétexte pour réfléchir sur les images collectives que nous forgeons pour affronter un monde pas toujours facile. J’ai confié mes images à un ami graphiste-poète avec pour mission d’écrire non pas un texte les illustrant mais seulement pour s’en imprégner, libre à lui de créer ce qu’il voulait. L’univers qui se dégage des multiples petits poèmes qu’il a écrit est rempli d’impressions, celles du noir de l’encre des caractères et des paysages industriels, rempli d’ombres fugitives et de personnages qu’il a croisé… Comme aucun texte n’était lié à une photo en particulier, j’ai imaginé d’en faire un cadavre exquis, un livre-sculpture dont les ailes s’ouvrent au milieu du livre.

FENSCH © Claire Jolin

Pour le crowdfunding de Fensch : J’avais besoin de 1.600 € (130 € de frais de gestion + 170 € de cadeaux et affranchissement + 1.300 € d’impression) pour 300 exemplaires. Avec 59 souscripteurs notre objectif atteint à 109 %

OLEÑKA: À ton avis, le crowdfunding est-il un moyen efficace de permettre aux photographes l’autoédition des photobooks ?

CLAIRE: Oui, tout à fait, le crowdfunding est un bon moyen pour pré-vendre les livres. Mais ce n’est pas nouveau. Tous les éditeurs utilisent depuis très longtemps la levée de fonds par souscription. Les lecteurs intéressés achètent avant parution des exemplaires à un prix avantageux. Ce qui est nouveau, c’est de le faire sur des plateformes web… et d’utiliser un mot anglais. Dans le modèle économique des éditions Orange Claire, le crowdfunding finance la moitié des frais, à savoir les frais d’impression, le plus gros poste de dépense pour moi.

Si on touche plus de monde avec le crowdfunding, il faut aussi tenir compte des frais de gestion que la plateforme facture (8%) mais aussi des cadeaux aux souscripteurs en plus des exemplaires. Ces frais n’existent pas si vous e-mailez votre souscription vous-même car dans ce cas les gens ne s’attendent pas à des cadeaux mais juste à ne pas payer les frais postaux. Et les retours sont très bons. Bref, il faut absolument utiliser ces deux vecteurs complémentaires.

FENSCH © Claire Jolin

Photographe, éditeur, galeriste et lecteurs, chacun d’entre eux génère une relation unique et spécifique avec le livre qui finit par impliquer les autres. Je suis d’accord avec Habourdin pour dire que c’est une erreur d’opposer le livre photo à l’exposition, en sachant que les résultats de la conjonction des deux peuvent être profondément plus riches et plus stimulants. Mais je partage aussi l’idée que le livre a une capacité supérieure ou peut-être supplémentaire : l’appartenance d’un dialogue. Le dialogue qui s’établit non seulement avec le contenu mais aussi entre le lecteur et l’auteur. Avec un livre, nous sommes capables de pénétrer le monde de l’auteur à notre guise, il nous appartient, nous l’avons acheté, nous l’avons fait signer, peut-être connaissons-nous l’histoire de ses pages, et même si nous n’arrivons même pas à connaître l’auteur, c’est comme si nous pouvions entamer une conversation avec lui/elle par le biais des papiers. Très franchement, cela se produit très rarement dans une exposition.

Vive le livre et toutes ces merveilleuses expositions en A5, A4, A3 qui nous parviennent grâce aux créateurs et éditeurs !

Où trouver les livres d’Éditions Claire Orange :
– sur Facebook : LesEditionsOrangeClaire
– par mail : claire@orangeclaire.com
– en librairies à Paris : Le29, Le Monte en l’air

En savoir plus :
– sur Fensch paru en décembre 2017
– sur Cycle paru en mars 2017

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

ESPAGNOL

El fotolibro como sublimador de los sentidos, la edición según Claire Jolin !

Tercer y último capítulo del estudio consagrado al fotolibro realizado por Oleñka Carrasco, que en este episodio parte al encuentro de Claire Jolin, una editora apasionada.

FENSCH © Claire Jolin

Cuando pensaba en la creación de este artículo, inevitablemente el nombre de Claire vino a mi cabeza. Hace unos cuantos meses, mientras compartimos un café, la cuestión sobre la perdurabilidad de los libros de foto ambas coincidimos en que la potencia de la creación de libros radica en la relación directa que establecemos con el lector, en los libros de fotos somos capaces de constituir miniexposiciones encuadernadas. Acto seguido, Claire me contó su teoría sobre cómo somos capaces de utilizar y activar todos nuestros sentidos cuando hojeamos un libro. Su aporte me pareció aún más valioso al conocer la forma cómo logró darle vida a FENSCH, en principio como creadora y luego como editora. Los caminos alternativos para lograr editar un libro, las astucias y el logro del objetivo.

OLEÑKA: ¿Cuánto tiempo lleva trabajando en la creación, edición y publicación de álbumes de fotos?

CLAIRE: He trabajado en el mundo editorial (especialmente en la prensa) durante más de veinte años. Pero sólo lancé el Editons Orange Claire en 2017. No fue fácil reflexionar sobre el papel que quería desempeñar como editor. Me llevó 8 meses aclarar el hecho de que quería dos cosas: promocionar a los artistas que me encantan produciendo para ellos su primera edición y asegurarse de que no les cueste nada. Antes de empezar como editor, trabajé en dos casos concretos incluyendo un libro para mí mismo y rápidamente vi los límites de la autoedición: ¡es muy largo ! Mientras asumía el papel de autoeditor, gran parte de mi energía estaba totalmente absorbida por las múltiples limitaciones técnicas y el estrés financiero. No hice ninguna fotografía nueva durante este período.

Una vez aclarado este punto, trabajé con un amigo en un caso concreto: el libro de Véronique L’ Hoste, cuyo trabajo conocíamos bien. Hemos tenido muchas discusiones con otras editoriales (incluso muy abiertas durante los intercambios como ARP Editions, Filigranes…), con autores que ya han publicado y con libreros en París y en las provincias. Finalmente, para encontrar el concepto adecuado, la colección « PhotosWords ». Pequeños libros en los que dos autores, un fotógrafo y el otro escritor, se entrenaron mutuamente en el mundo de los otros y donde puedo experimentar encuentros foto-literarios improbables (soñé con mezclar la fantasía heroica, el SF o el teatro con la fotografía). ». PhotosMots « marca una gran diferencia entre las expectativas de los fotógrafos que aprecian el libro de objetos y la amplia clientela de los libreros de literatura más bien aficionados. Esta doble entrada también pretende ser educativa porque permite a los lectores percibir que las imágenes pueden ser leídas como palabras.

OLEÑKA: ¿Cuál es su relación con el libro como objeto?

CLAIRE: Un libro es la materialización de las ideas del fotógrafo en un objeto físico, tangible y táctil ! El libro es un fabuloso extensor sensorial: además de los ojos, lo tocamos, las sopas, lo sentimos, tocamos las páginas, sentimos el olor del papel, el olor de la tinta, escuchamos el sonido de las páginas que giran… Todos nuestros sentidos están en acción. El libro actúa como una magdalena de Proust, despierta recuerdos tanto más poderosos cuanto que no son conscientes. El libro pone al lector en las condiciones ideales para leer las imágenes. Cuando el sentido de la serie fotográfica y el objeto coinciden, tiene éxito.

OLEÑKA: Pensando en el público, ¿qué ofrece un libro de fotos que una exposición no tiene?

CLAIRE: Bueno, creo que ya he respondido bastante bien a esta pregunta, porque una exposición no tiene tanto sentido para despertar (¡no tenemos derecho a tocar una huella, qué pena !). Hay otras dos diferencias para mí. La posición del lector ya: uno se inclina sobre el libro, mirando hacia abajo, bajando la guardia. Dormimos en su sofá, nos aislamos del mundo exterior. Lo que me lleva a la segunda diferencia es que una exposición se vive como una experiencia colectiva, estamos rodeados de personas. Para mí, la exposición es más bien el registro del espectáculo vivido por muchos (como el cine).
Pero no hay más o menos, es sólo una experiencia diferente para el lector-espectador.

OLEÑKA: Háblame de tu proyecto Fensch, es un proyecto de colaboración que ahora es una realidad gracias a la financiación masiva… (¿hay un video del folleto del libro?)

CLAIRE: »Fensch » es una ficción fotográfica sobre el valle de los ángeles, un valle siderúrgico al norte de Metz, donde nací, donde vivo y trabajo hoy en día. Es un pretexto para reflexionar sobre las imágenes colectivas que estamos forjando para enfrentarnos a un mundo que no siempre es fácil. También habla de las imágenes que creamos en nuestra primera infancia cuando todavía no existen las palabras, esta vez cuando las imágenes vividas, soñadas e imaginadas son una y la misma.

Confié mis imágenes a un amigo mío, un poeta gráfico, cuya misión no era escribir un texto que las ilustrara, sino sólo absorberlas, libre para crear lo que él quería. El universo que emerge de los muchos poemas pequeños que ha escrito está lleno de impresiones, las del negro de la tinta de los personajes y los paisajes industriales, lleno de sombras y personajes fugitivos que cruzaba… Como ningún texto estaba ligado a una foto en particular, me imaginé convirtiéndola en un cadáver exquisito, un libro de esculturas cuyas alas se abren en medio del libro.

OLENKA: En tu opinión, ¿el crowdfunding es una manera efectiva para que los fotógrafos publiquen sus propios álbumes de fotos?

Sí, absolutamente, la financiación colectiva es una buena manera de pre-vender libros. Pero esto no es nuevo. Todos los editores han estado utilizando la financiación de suscripciones durante mucho tiempo. Los lectores interesados compran copias antes de la publicación a un precio ventajoso. Lo nuevo es hacerlo en plataformas web… y usar una palabra en inglés. En el modelo de negocio de Orange Claire, la financiación masiva financia la mitad de los costes, es decir, los costes de impresión, el mayor gasto para mí.

Si se llega a más personas con financiación masiva, también hay que tener en cuenta las tarifas de gestión que cobra la plataforma (8%) pero también los regalos a los suscriptores además de las copias. Estas tarifas no existen si usted mismo envía su suscripción porque en este caso la gente no espera regalos pero simplemente no paga los gastos postales. Y los beneficios son muy buenos. En resumen, estos dos vectores complementarios deben ser utilizados.

Fotógrafo, editor, galerías, festivales y lectores cada uno genera una relación única y específica con el libro que termina implicando al resto. Estoy de acuerdo con Habourdin en que es un error contraoponer el libro de fotos a la exposición a sabiendas de que los resultados de la conjunción de ambos pueden ser profundamente más ricos y estimulantes. Pero también comparto la idea de que el libro tiene una capacidad superior o quizás adicional, la pertenencia de un diálogo, ese que se establece no sólo con el contenido si no entre el lector y el autor. Con un libro somos capaces de penetrar en el mundo del autor a nuestro antojo, nos pertenece, lo hemos comprado, lo hemos hecho firmar, quizás conocemos la historia de sus páginas, y aún si nisiquiera llegamos a conocer al autor, es como si de alguna forma pudiéramos entablar una conversación con él / ella mediados por el papel. Francamente, eso, en muy pocas oportunidades se produce en una exposición.
¡Larga vida entonces al objeto libro y a todas esas maravillosas exposiciones en A5, A4, A3 que llegan hasta nosotros gracias a creadores y editores !

Dónde encontrar los libros de Claire Orange :
-Facebook : LesEditionsOrangeClaire
-e-mail : claire@orangeclaire.com
-librerías en París : Le29, Le Monte en l’air

Fensch
Cycle

ENGLISH

The photobook as sensory enhancer, the edition according to Claire Jolin !

Third and last part of the study devoted to the photobook by Olenka Carrasco, who met Claire Jolin, a passionate editor.

When I thought about creating this article, Claire’s name inevitably came to mind. A few months ago, when we were sharing a café, we talked about the sustainability of photo books; we agreed that the power of creating books lies in the direct relationship that is established with the reader, in photo books we are able to build mini bound exhibitions. Then Claire told me her theory about how we are able to use and activate all our senses when we read a book. Her contribution seemed all the more precious to me because she was able to give life to FENSCH, first as a creator, then as an editor. Alternative ways to publish a book, tips and achieving the goal.

OLEÑKA: How long have you been working on creating, editing and publishing photobooks?

CLAIRE: I have worked in the publishing world (especially the press) for over twenty years. But I only launched Orange Claire Publishing in 2017. Thinking about the role I wanted to play as a publisher was not easy. It took me 8 months to clarify that I wanted two things: to promote the artists I love by producing their first edition for them and to make it cost them nothing. Before I started as an editor, I worked on two concrete cases including a book for myself and I quickly saw the limits of self-publishing: it’s very time-consuming! While I was taking on the role of the self-editor, much of my energy was totally absorbed by the multiple technical constraints and financial stress. I didn’t create any new photographs during this whole period.

Once this point was clarified, I worked with a friend on a concrete case: Véronique L’Hoste’s book whose work we knew well. We talked a lot with other publishers (very open during exchanges like ARP Editions, Filigranes…), with authors who have already published and booksellers in Paris and in the provinces. To finally find the right concept, the « PhotosMots » collection. Little books where the universe of two authors, one photographer, the other writer, rub shoulders and where I can experience improbable photo-literary encounters (I dream of mixing heroic fantasy, SF or theatre with photography) ». PhotosMots » makes the big gap between the expectations of the amateurs of author photographs and who appreciate the book-object and the larger clientele of the booksellers rather amateur of literature. This double entry is also intended to be educational because it lets readers perceive that images are read like words.

OLEÑKA: What is your relationship with the book as an object?

CLEAR: A book is the materialization of the photographer’s ideas into a physical, palpable, tactile object! The book is a fabulous sensory enhancer: in addition to the eyes, we touch it, we weigh it, we feel it, we caress the pages, we smell the paper, the ink, we hear the sound of the pages turning… All our senses are in action. The book acts like a madeleine de Proust, it awakens memories all the more powerful as they are not aware. The book puts the reader in the ideal conditions to read the images. When the meaning of the photographic series and the object agree, it is successful.

OLENKA: What does a photo book have more than an exhibition?

CLEAR: Well, I think I’ve already answered this question quite well because an exhibition doesn’t make as much sense (you rarely get to touch a print, what a pity!). There are two other differences for me. The reader’s position already: you lean over the book, look down, lower your guard. Deep in your sofa you isolate yourself from the outside world. Which brings me to the second difference, an exhibition is lived as a collective experience, we are surrounded by people. For me, the exhibition is more like a show experienced by several people (like cinema).
But there is no more or less, it’s just a different experience for the reader-looker.

OLEÑKA: Tell me about your Fensch project, it is a collaborative project that is now a reality thanks to crowdfunding…

CLAIRE: « Fensch » is a photographic fiction about the Valley of the Angels, a steel valley north of Metz, where I was born, where I live and still work today. It is a pretext to reflect on the collective images that we forge to face a not always easy world. I entrusted my images to a graphic designer-poet friend with the mission of writing not a text illustrating them but only to soak up them, free to him to create what he wanted. The universe that emerges from the many little poems he has written is filled with impressions, those of the black of the ink of the industrial characters and landscapes, filled with fleeting shadows and characters he met… As no text was linked to a particular photo, I imagined to make an exquisite corpse, a book-sculpture whose wings open in the middle of the book.

For Fensch crowdfunding: I needed 1.600 € (130 € management fee + 170 € gifts and postage + 1.300 € printing) for 300 copies. With 59 subscribers, we achieved our objective of 109%.

OLEÑKA: In your opinion, is crowdfunding an effective way for photographers to self-publish photobooks?

CLAIRE: Yes, absolutely, crowdfunding is a good way to pre-sell books. But this is nothing new. All publishers have been using subscription-based fundraising for a very long time. Interested readers buy copies before publication at an advantageous price. What is new is to do it on web platforms… and to use an English word. In the business model of Orange Claire Publishing, crowdfunding finances half of the costs, i.e. printing costs, the biggest item of expenditure for me.

If we reach more people with crowdfunding, we must also take into account the management fees that the platform charges (8%) but also gifts to subscribers in addition to copies. These fees do not exist if you e-mailez your subscription yourself because in this case people do not expect gifts but just not to pay the postage. And the feedback is very good. In short, it is absolutely necessary to use these two complementary vectors.

Photographer, publisher, gallery owner and readers, each of them generates a unique and specific relationship with the book that ends up involving the others. I agree with Habourdin that it is a mistake to oppose the photo book to the exhibition knowing that the results of the conjunction of the two can be profoundly richer and more stimulating. But I also share the idea that the book has a superior or perhaps additional capacity: belonging to a dialogue. The dialogue that is established not only with the content but also between the reader and the author. With a book, we are able to enter the author’s world at will, it belongs to us, we bought it, we made it sign, perhaps we know the history of its pages, and even if we do not even get to know the author, it is as if we could start a conversation with him/her through the papers. Quite frankly, this rarely happens in an exhibition.

Long live the book of objects and all these wonderful exhibitions in A5, A4, A3 which reach us thanks to the creators and publishers!

Where to find Éditions Claire Orange’s books :
on Facebook : OrangeClearEditions
by e-mail: claire@orangeclaire.com
in bookshops in Paris: Le29, Le Monte en l’air

Learn more..:
on Fensch published in December 2017
on Cycle published in March 2017

Writer and photographer, Oleñka Carrasco will put her emphasis on the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.

Edouard Taufenbach ou la saccade décisive

in Exposition
SPECULAIRE, Edouard Taufenbach (2018), courtesy Galerie Binome

Rapprochements artistiques autour de l’oeuvre d’Edouard Taufenbach.

(English version included below)

Oui, les oeuvres d’Edouard Taufenbach présentées à la Galerie Binome (d’après le fonds de photographies de la Collection Sébastien Lifshitz) ont un aspect cinématographique. Oui, elles se présentent comme un jeu formel de manipulation, voire de destruction de l’image photographique, qui impressionne par sa virtuosité technique autant qu’il ravit par ses audaces.
Mais il y a plus, et ce plus parle de ce que produisent ces manipulations, de la représentation qu’elles opèrent. Revoilà ma question favorite : qu’est-ce que ça produit ?

SPECULAIRE, Edouard Taufenbach (2018), courtesy Galerie Binome

Pour répondre à cette question, procédons par rapprochements. Cherchons des formes artistiques qui auraient en commun cette fragmentation, cette démultiplication de l’instant qui aboutissent à une forme de dilatation du temps.
La littérature a largement exploré cette approche. Et particulièrement les écrivains du Nouveau Roman : Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet mais peut-être plus encore Claude Simon (icile manuscrit du plan de montage de La route des Flandres, couleurs et signes symbolisant la manière dont les différentes scènes s’emboîtent). Avec eux, le temps se glace, se revit à l’infini, se revisite. Et surtout, le souvenir se dilate jusqu’à occuper une existence entière.

C’est ce même bégaiement de l’instant qui est à l’oeuvre dans les images d’Edouard Taufenbach, comme s’il y avait là une scène fondatrice (plutôt que primitive), condamnée à se répéter à l’infini. L’espace représenté n’est alors même plus celui du temps, mais celui de la mémoire. Impossible de dépasser ces instants : nous voilà condamnés à ressasser l’éblouissement de ces souvenirs comme le fait Krapp, le protagoniste de La dernière bande, de Beckett.

SPECULAIRE, Edouard Taufenbach (2018), courtesy Galerie Binome

Mais à propos des oeuvres d’Edouard Taufenbach, qui ressemblent à des photogrammes tressautants, ou à une sorte de mise à plat du montage, on s’attend probablement plus à des références cinématographiques.
La plus évidente est peut-être à chercher du côté d’Alain Resnais. Muriel ou le temps du retour, ou L’année dernière à Marienbad présentent ces caractéristiques de fragmentation du récit, de coupures brutales et de retour en arrière.
Mais c’est surtout un film plus mineur dans la filmographie d’Alain Resnais qui résonne avec les expérimentations d’Edouard Taufenbach : Je t’aime, je t’aime, sorti en 1968 (en voilà un bel anniversaire à célébrer).

Dans Je t’aime, je t’aime, le héros se prête à une expérience scientifique qui lui permet de plonger dans son passé afin de le revivre. Le film est scandé par plusieurs scènes récurrentes. Ainsi, ces quelques secondes de Technicolor qui voient le personnage principal sortir de l’océan et se diriger vers sa compagne, étendue sur la plage, tandis qu’il énumère les espèces animales croisées pendant sa plongée. La scène revient avec insistance, totalement identique et pourtant jamais totalement perçue de la même façon puisque sa tonalité se trouve légèrement infléchie par les flashes-back qui la précèdent.
C’est avec délice que l’on succombe au pouvoir hypnotique de ces œuvre animées par une sorte de mouvement interne pendulaire (pour les fans de série, voir aussi Westworld, série western d’anticipation aussi passionnante au début qu’elle devient indigeste ensuite.

SPECULAIRE, Edouard Taufenbach (2018), courtesy Galerie Binome

Enfin il y ces jeux d’échelle dans lesquels alternent des bandes verticales d’une même image tirée à deux formats différents : un même personnage semble alors se dédoubler.
Soit de manière démesurément agrandie : la scène, plus petite donc plus lisible, semblant alors être une scène intérieure se déroulant dans la tête du personnage.

SPECULAIRE, Edouard Taufenbach (2018), courtesy Galerie Binome

Soit moins amplifiée, plutôt comme une forme de dédoublement, projection de ce que deviendra le personnage dans le futur (photo ci-dessus). Une image emboîtée qui n’est pas sans rappeler la pièce de Guiseppe Penone, Arbre porte-cèdre (2012) dans laquelle l’artiste dégage, à l’intérieur d’un cèdre, un état antérieur de l’arbre. En suivant les cernes et les départs de branches, il fait ainsi apparaître l’enfant dans le corps de l’adulte. L’art doit toujours viser l’impossible…

© Giuseppe Penone

Le pouvoir de fascination de ces oeuvres n’est rien d’autre que l’expression d’un désir : celui de plonger dans le dédale de la mémoire et de le parcourir à l’infini.

Spéculaire, une exposition d’Edouard Taufenbach : 16/​03 – 05/​05/​18
Le site de la Galerie Binome

English version

Artistic connections around Edouard Taufenbach’s work.

Yes, Edouard Taufenbach’s works presented at the Binome Gallery (based upon the photographic collection of the Sébastien Lifshitz Collection) have a cinematographic aspect. Yes, they present themselves as a formal game of manipulation, even destruction of the photographic image, which impresses by its technical virtuosity as much as it delights by its audacity.
But there is more, and this more speaks of what these manipulations produce, of the representation they operate. Here’s my favorite question again: what does it produce?

To answer this question, let’s proceed by similarities. Let’s seek artistic forms which would have in common this fragmentation, this multiplication of the instant which lead to a form of dilation of time.
The literature has explored this approach extensively. And especially the writers of the Nouveau Roman: Marguerite Duras, Alain Robbe-Grillet but perhaps even more Claude Simon. With them, time freezes over, relives itself ad infinitum, revisits itself. And above all, the memory expands until it occupies an entire existence.
It is this same stuttering of the moment that is at work in Edouard Taufenbach’s images, as if there were a founding (rather than primitive) scene, condemned to endless repetition. The space represented is no longer even that of time, but that of memory. It is impossible to go beyond these moments: we are condemned to dwell on the dazzlement of these memories as Krapp, the protagonist of Beckett’s The Last Tape, does.

But about Edouard Taufenbach’s works, which resemble jumping photograms, or a kind of flattening of the montage, one probably expects more cinematographic references.
Perhaps the most obvious is Alain Resnais. Muriel or the Time of a Return, or Last year in Marienbad present these characteristics of fragmentation of the narrative, brutal cuts and going back.
But it is above all a more minor film in Alain Resnais’s filmography that resonates with Edouard Taufenbach’s experiments: I Love You, I Love You, filmed in 1968 (here is a beautiful birthday to celebrate).

In I Love You, I Love You, the hero lends himself to a scientific experiment that allows him to dive into his past in order to relive it. The film is scattered by several recurrent scenes. Thus, those few seconds of Technicolor who see the main character come out of the ocean and head towards his girlfriend, lying on the beach, while he lists the animal species crossed during his dive. The scene returns with insistence, totally identical and yet never totally perceived in the same way since its tone is slightly inflected by the flashes-back which precede it.
It is with delight that one succumbs to the hypnotic power of these works animated by a kind of internal pendular movement.

Finally there are these games of scale in which alternate vertical bands of the same image drawn in two different formats: the same character then seems to split.
Enlarged disproportionately: the scene, smaller and therefore more legible, then seems to be an inner scene taking place in the character’s head.
Either less amplified, rather as a form of duplication, projection of what the character will become in the future (see the second photo of the article). A nested image that is reminiscent of Guiseppe Penone’s piece, Arbre porte-cèdre (2012), in which the artist finds, inside a cedar, an anterior state of the tree. By following the rings and the branches, it makes the child appear in the adult’s body. Art must always aim for the impossible…

The power of fascination of these works is nothing other than the expression of a desire: that of plunging into the maze of memory and roam it forever.

Binome Gallery website

Lea Habourdin, le photobook en totale expérimentation (2/3)

in oh my photobook !

p>Après un premier article consacré au photobook comme substitut possible de l’exposition (à lire ici), Olenka Carrasco est allée rencontrer une créatrice de livres photos très singuliers : Lea Habourdin.

Survivalistes ©Léa Habourdin

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below)

La carrière de Léa Habourdin est bien cohérente sur la scène photographique française. Elle a été exposée dans différents festivals : Rencontres d’Arles, Photo Phnom Penh – Cambodge, Festival de Kaunas – Lituanie, Festival de Lianzhou – Chine. Associée à Thibault Brunet elle remporte la Carte Blanche PMU en 2014 et son œuvre fait désormais partie des collections publiques et privées. Elle dirige aussi l’atelier 104 de Photo Gravure des Ateliers de Beaux-Arts de la Ville de Paris.

Mais ce qui m’intéresse le plus chez Habourdin, c’est la relation étroite qu’elle entretient avec la création, la conception et l’univers du livre. En plus de créer et d’éditer ses propres livres, Léa génère autour de ses propres livres un univers riche où la performance est incluse. La retrouver aux festivals quand elle dédicace ou parle de ses livres est une expérience intéressante. Elle est capable de mettre le livre au centre de l’univers de son œuvre, ou de déconstruire un de ses livres pour le disséminer parmi 32 lecteurs différents qui devraient se réunir pour pouvoir le rassembler.

Survivalistes ©Léa Habourdin

OLEÑKA: Depuis combien de temps travaillez-vous sur la création, l’édition et la publication de photobooks ?

LÉA: Quand j’y repense, j’ai commencé à travailler le livre-photo à l’envers. En 2010, j’avais donc reproduit en fac-similé tout un carnet de recherches, notes et croquis pour le mettre au mur page à page : c’est le livre qui est devenu une image encadrée plutôt que l’inverse. Par la suite, en 2013, déconcertée par un isolement certain (j’habitais alors une petite ville d’Angleterre), j’ai commencé à imprimer de petits objets assez simples (une feuille 20×30 pliée en 4) qui étaient envoyés chaque mois à une communauté d’abonnés. C’est une expérience qui a duré plusieurs années, je recevais de nombreux retours, des mots, les gens m’en parlaient comme de petits trésors perdus dans leur boîte aux lettres entre deux factures. Je pense que c’est vraiment là que tout est devenu possible, simple et amusant pour moi.
Par la suite, j’ai publié deux monographies en 2015, Les Immobiles (avec Thibault Brunet) avec Filigranes et Chiens de fusil chez le Bec en l’air. Tous deux ont vu le jour grâce à des prix (Carte Blanche PMU et La photographie Marseille). J’ai continué mon travail envoyé aux abonnés, j’envoie le dernier numéro du projet appelé « Protocole » ce mois-ci. J’ai auto-publié un livre fou, qui me prend 10 heures de façonnage par exemplaire et qui est un objet mouvant : And everything becomes nothing again. Enfin, l’année dernière est sorti Survivalists avec Fuego Books, et je prépare deux expositions personnelles de ce travail pour cet automne ; encore une fois c’est le livre qui existe avant l’exposition.

OLEÑKA: Quelle est votre relation avec le livre (l’objet) ?

LÉA: C’est la relation aux matériaux qui m’inspire. Le papier a une résistance, une transparence et le pli qu’il forme pour devenir livre est toujours émouvant. J’ai la chance de savoir façonner des livres, et ce savoir artisanal me donne une liberté de création qui est précieuse. J’ai chez moi une boîte dans laquelle je range mille et une maquettes. Je ne parle pas de dummies, mais de morceaux de papiers pliés, cousus, découpés, des façons de faire différentes et surprenantes que j’ai apprises ou inventées sur un coin de table. Parfois même j’ai envie de faire un projet uniquement parce que je sais exactement comment je veux que le « livre » soit. J’écris « livre » entre guillemets car il faut imaginer ces idées et ces maquettes comme des objets où quelquefois aucune page ne se tourne. C’est une façon de créer qui est très proche du jeu ou de la résolution de problèmes mathématiques ; ce faisant on se rend compte instantanément des limites et des points de liberté, le résultat est immédiat et la maquette tient dans une main.

Les premiers exemplaires de PROTOCOLE, un projet disponible sur abonnement. ©Léa Habourdin

OLEÑKA: En ce qui concerne le public, qu’est-ce qu’un livre photo a de plus qu’une exposition?

LEA: Je n’ai pas le réflexe de penser dans ce sens, je pense que c’est assez stérile de les opposer alors que de les mettre ensemble sur un même bateau est une question qui me passionne en ce moment. Comme je vous l’ai dit, Survivalists va être présenté dans la galerie du Musée GoEun en Corée du Sud cet automne, grâce à une programmation de l’Alliance Française et je suis en train de concevoir une scénographie intégrant le livre au centre. Je pourrais aussi parler d’ And everything becomes nothing again, un livre que j’ai exposé chez Deyrolle grâce à une installation convoquant caméra de vidéo surveillance et isoloir…

OLEÑKA: Parlez-moi de votre projet Deconstructing Léa’s photobook…

LÉA: And everything becomes nothing again est un livre-oiseau de 1030 pages ; comme je vous l’ai raconté, je mets près de 10 heures à le façonner. A l’automne dernier il a fait partie de la programmation de Photo Saint Germain et a été exposé chez Deyrolle. Nous avons programmé une performance Relier-Délier où j’invitais la maison d’édition Charlotte Sometimes et trois écrivains pour créer un objet en regard de ce livre. Lors de la performance j’ai entièrement déconstruit la reliure de And everything becomes nothing again c’était un moment très intense. Ainsi les 32 cahiers qui constituent le livre sont maintenant aux mains de 32 personnes différentes, et ils faudrait les convoquer dans une même pièce pour avoir le livre dans son ensemble.

And everything becomes nothing again, livre publié à 24 exemplaires ©Léa Habourdin

OLEÑKA: Est-ce que le fait d’avoir déconstruit votre livre nous donne la possibilité d’avoir une mini exposition de Léa Habourdin dans notre salon, si nous accrochons simplement les folios au mur ?

LÉA: Je n’y ai pas pensé mais si vous voulez !

Chez Léa Habourdin on trouve aussi un changement de paradigme. Le livre est souvent pensé avant l’exposition, il peut devenir le centre, il peut se déconstruire pour se transformer, mais aussi sa maquette peut exister avant même de trouver un contenu qui la remplisse. Je finis mon entretien avec Léa en lui demandant si elle croit que l’autoédition est un moyen de sortir du circuit classique et fermé des expositions en permettant aux photographes en début de carrière de se montrer, de s’exposer eux-mêmes. Je trouve dans sa réponse une certaine clarté par rapport à cette espèce de devoir-faire : choisir un format adéquat quand on se trouve au début de carrière, “ça dépend bien sûr de la sensibilité du photographe et de son projet. Pour ma part, je pense que, quoi qu’il arrive, il faut explorer vers ce qui nous amuse. C’est une erreur, lorsqu’on est en début de carrière, de tenter à tout prix de suivre des chemins qu’on pense obligés.”

Pour connaître un peu mieux le travail de Léa Habourdin : site / instagram

Par la suite, rendez-vous avec Claire Jolin, son projet éditorial Éditions Orange Claire et la sortie de son dernier ouvrage appelé FENSCH :
“FENSCH est une fiction photographique sur la vallée des anges, une vallée sidérurgique au nord de Metz, là où je suis née, où je vis et travaille encore aujourd’hui.” Une collaboration entre la photographe (ici également éditrice) et un graphiste-poète. Projet qui a vu le jour fin 2017 parce qu’il a atteint l’objectif de 109% lors d’un crowdfunding lancé pour la réalisation de l’édition de ces 300 exemplaires…

À vendredi prochain pour la troisième et dernière partie de ce dossier.

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco mettra son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

ESPAÑOL

Léa Habourdin: el fotolibro en experimentación total

Después de publicar un primer artículo consagrado al photobook como posible sustituto de la exposición (puedes leerlo aquí ), Oleñka Carrasco va al encuentro de una creadora de libros de foto muy singular: Léa Habourdin

Survivalistes ©Léa Habourdin

La trayectoria de Léa Habourdin es bastante consecuente en la escena fotográfica francesa. Ha sido expuesta en distintos festivales: Rencontres d’Arles, Photo Phnom Penh – Cambodge, Kaunas festival – Lituanie, Lianzhou festival – Chine. Ganó junto a Thibault Brunet la Carte Blanche PMU en 2014 y su trabajo ya forma parte de colecciones públicas y privadas, además de llevar el Taller 104 de FotoGrabado en los Ateliers de Beaux Arts de la Ciudad de París. Pero sobre todo lo que más me interesa de Habourdin es la relación estrecha que tiene con la creación, concepción y el universo del libro. Además de configurar y autoeditar libros propios, Léa genera alrededor de sus propios libros un rico universo donde la performance está incluida. Toparse con ella firmando o hablando de sus libros en los Festivales es una experiencia interesante, ella es capaz de poner al libro en el centro del universo de su obra, como ella misma explica con respecto a su próxima exposición en Corea.

Survivalistes ©Léa Habourdin

OLEÑKA: ¿Cuánto tiempo lleva trabajando en la creación, edición y publicación de álbumes de fotos?

LÉA: Cuando lo pienso, empecé a trabajar en el álbum de fotos al revés. En 2010, había reproducido en facsímil un libro entero de investigación, notas y bocetos para ponerlo en la pared página por página, es el libro que se convirtió en imagen enmarcada en lugar de al revés. Entonces, en 2013, desconcertada por un cierto aislamiento (vivía en un pequeño pueblo de Inglaterra), empecé a imprimir pequeños objetos simples (una hoja de 20×30 doblada en 4 hojas) que se enviaban cada mes a una comunidad de suscriptores. Fue una experiencia que duró varios años, recibí muchos comentarios, la gente me hablaba de mis envíos como pequeños tesoros perdidos en su buzón entre dos facturas. Creo que ahí es donde todo se hizo posible, sencillo y divertido para mí…

OLEÑKA: ¿Cuál es su relación con el libro (el objeto)?
LÉA: Es una relación con los materiales lo que me inspira. El papel tiene resistencia, transparencia y el pliegue que forma para convertirse en libro siempre se mueve. Tengo la suerte de saber cómo hacer libros de moda, y este conocimiento artesanal me da una libertad creativa que es preciosa. Tengo una caja en casa en la que guardo mil y un modelos. No estoy hablando de muñecos, sino de trozos de papel doblados, cosidos, cortados, diferentes y sorprendentes formas de hacer cosas que aprendí o inventé en una esquina de la mesa. A veces incluso quiero hacer un proyecto sólo porque sé exactamente cómo quiero que sea el « libro ». Escribo un libro entre comillas porque hay que imaginar estas ideas y modelos como objetos donde a veces no hay páginas. Es una forma de crear que está muy cerca de jugar o resolver problemas matemáticos, al darse cuenta instantáneamente de los límites y puntos de libertad, el resultado es inmediato y el modelo se sostiene en una mano.

Les premiers exemplaires de PROTOCOLE, un projet disponible sur abonnement. ©Léa Habourdin

OLEÑKA: Pensando en el público, ¿qué ofrece un libro de fotos que una exposición no tiene?
LEA: No tengo el reflejo de pensar en esta dirección, creo que es lo suficientemente estéril como para oponerme a ellos mientras que ponerlos juntos en el mismo barco es una pregunta que me apasiona ahora mismo. Como les dije, Survivalistas se presentarán en la galería del GoEun Museum de Corea del Sur este otoño, gracias a un programa de la Alianza Francesa y estoy diseñando una escenografía que integra el libro en el centro. También podría hablar de Y todo vuelve a ser un libro que expuse en la casa de Deyrolle gracias a una instalación de videovigilancia con cámara y aislador…

OLEÑKA: En cuatro líneas, cuéntame sobre tu proyecto de desconstrucción del libro de fotos de Léa…
LÉA: Y todo se convierte en nada otra vez es un libro de pájaros de 1030 páginas, como te dije me lleva casi 10 horas hacerlo. El otoño pasado formó parte del programa de Photo Saint Germain y fue expuesto en Deyrolle. Programamos una representación Relier-Délier donde invité a la editorial Charlotte Sometimes y a tres escritores a crear un objeto para este libro. Durante la actuación deconstruí completamente la encuadernación de Y todo se convierte en nada otra vez fue un momento muy intenso. Así que los 32 cuadernos que componen el libro están ahora en manos de 32 personas diferentes, y tendrían que ser convocados juntos en una habitación para tener el libro como un todo.

And everything becomes nothing again, livre publié à 24 exemplaires ©Léa Habourdin

OLEÑKA: ¿El hecho de haber deconstruido su libro nos da la posibilidad de tener una mini exposición de Lea Habourdin en nuestro salón, si simplemente colgamos folios en la pared?
LÉA: ¡No lo pensé, pero si quieres !

En Léa Habourdin encontramos un cambio de paradigma. En ella a menudo el libro sucede antes de la exposición, él puede convertirse en el centro, él puede deconstruirse para transformarse, pero también puede existir en su maqueta antes incluso de encontrar un contenido que la complete. Termino mi entrevista con Léa preguntándole si cree que la autoedición es una forma de salir del circuito tradicional y cerrado de exposiciones, permitiendo que los fotógrafos al principio de su carrera se muestren/expongan. Encuentro en su respuesta una cierta claridad con respecto a este tipo de cuestiones: « depende por supuesto de la sensibilidad del fotógrafo y de su proyecto, por mi parte creo que, pase lo que pase, tenemos que explorar hacia lo que nos divierte. Es un error, cuando estás en el comienzo de tu carrera, intentar a toda costa seguir caminos que crees que debes seguir ».

En la próxima edición, conoceremos a Claire Jolin, su proyecto editorial Éditions Orange Claire y el lanzamiento de su último libro titulado FENSCH.
FENSCH « es una ficción fotográfica sobre el valle de los ángeles, un valle siderúrgico al norte de Metz, donde nací, donde vivo y trabajo hoy ». Una colaboración entre la fotógrafa (aquí también editora) y un diseñador-poeta. Un proyecto que nace a finales de 2017 gracias a haber alcanzado el objetivo del 109% de una financiación masiva (crowdfunding) lanzada para producir la edición de estos 300 ejemplares…

Para saber un poco más sobre la obra de Léa Habourdin: sitio / instagram

Escritora y fotógrafa, Oleñka Carrasco pondrá su acento al servicio de Viens Voir una vez al mes para descubrir fotolibros, libros de artistas, libros de foto-texto, así como editores independientes y festivales. Su principal interés: las tendencias del libro como objeto. Fanática de contar historias, ella se volverá nuestra guía de exploración en el descubrimiento del mundo de los libros.

English

Léa Habourdin: the photobook in total experimentation
After a first article devoted to the photobook as a possible substitute for the exhibition (here), Olenka Carrasco met a very unique photo book creator: Lea Habourdin.

Survivalistes ©Léa Habourdin

Léa Habourdin’s career is quite consistent on the French photographic scene. She has been exhibited in various festivals: Rencontres d’ Arles, Photo Phnom Penh – Cambodia, Kaunas Festival – Lithuania, Lianzhou Festival – China. With Thibault Brunet, he won the Carte Blanche PMU in 2014 and his work is now part of the public and private collections. She also directs the studio 104 of Photo Gravure des Ateliers de Beaux-Arts de la Ville de Paris. Above all, what interests me most about Habourdin is his close relationship with the creation, design and universe of the book. In addition to creating and editing her own books, Léa creates a rich universe around her own books where performance is included. To find her at the festivals when she dedicates or speaks about her books to the Festivals is an interesting experience, she is able to put the book at the center of the universe of her work, as she explains it about her next exhibition in South Korea, or to deconstruct one of her books to disseminate it among 32 different lectores who should gather to be able to constitute the book again.

Survivalistes ©Léa Habourdin

OLEÑKA: How long have you been working on creating, editing and publishing photobooks?

LÉA: When I think about it, I started working on the photo book backwards. In 2010, I had reproduced in facsimile a whole book of research, notes and sketches to put it on the page by page wall, it is the book that became framed image rather than the other way around. Then, in 2013, disconcerted by a certain isolation (I was living in a small town in England at the time), I started to print small simple objects (a 20×30 sheet folded in 4) that were sent each month to a community of subscribers. It was an experience that lasted several years, I received many returns, words, people spoke to me like little treasures lost in their mailbox between two invoices. I think that’s really where everything became possible, simple and fun for me. Then I published two monographs in 2015, Les Immobiles (with Thibault Brunet) with Filigranes and Dogs of rifle at the Bec en l’ air. Both were born thanks to prizes (Carte Blanche PMU and La photographie Marseille). I have continued my work sent to subscribers, I am sending the latest issue of the project called « Protocol » this month. I have self-published a crazy book, which takes me 10 hours of shaping per copy and which is a moving object, And everything becomes nothing again. Finally, last year released Survivors with Fuego Books, I’m preparing two solo exhibitions of this work for this fall, again it’s the book that exists before the exhibition.

OLEÑKA: What is your relationship with the book (the object)?
LÉA: It’s a relationship with materials that inspires me. The paper has resistance, transparency and the fold it forms to become a book is always moving. I am fortunate to know how to fashion books, and this craft knowledge gives me a creative freedom that is precious. I have a box at home in which I store a thousand and one models. I’m not talking about dummies, but pieces of paper folded, sewn, cut, different and surprising ways of doing things that I learned or invented on a table corner. Sometimes I even want to do a project only because I know exactly how I want the « book » to be. I write a book in quotation marks because you have to imagine these ideas and models as objects where sometimes no pages turn. It is a way of creating that is very close to playing or solving mathematical problems, by instantly realizing limits and points of freedom, the result is immediate and the model holds in one hand.

Les premiers exemplaires de PROTOCOLE, un projet disponible sur abonnement. ©Léa Habourdin

OLEÑKA: As far as the public is concerned, what more does a photo book have than an exhibition?
LEA: I don’t have the reflex to think in this direction, I think it’s sterile enough to oppose them while putting them together on the same boat is a question that I’m passionate about right now. As I told you, Survivalists will be presented in the GoEun Museum gallery in South Korea this fall, thanks to a program of the Alliance Française and I am designing a scenography that integrates the book in the centre. I could also talk about And everything becomes nothing again a book that I exposed at Deyrolle’s house thanks to an installation summoning video surveillance camera and isolator…

OLEÑKA: Tell me about your project Deconstructing Léa’s photobook…

LÉA: And everything becomes nothing again is a bird book of 1030 pages, as I told you it takes me almost 10 hours to make it. Last autumn, he was part of Photo Saint Germain’s program and was exhibited at Deyrolle. We programmed a Relier-Délier performance where I invited publishing house Charlotte Sometimes and three writers to create an object for this book. During the performance I completely deconstructed the binding of And everything becomes nothing again it was a very intense moment. So the 32 notebooks that make up the book are now in the hands of 32 different people, and they would have to be summoned together in one room to have the book as a whole.

And everything becomes nothing again, livre publié à 24 exemplaires ©Léa Habourdin

OLEÑKA: Does the fact of having deconstructed your book give us the possibility to have a mini exhibition of Lea Habourdin in our living room, if we simply hang folios on the wall?
LÉA: I didn’t think about it, but if you want!

Léa Habourdin also has a paradigm shift. The book is often thought of before the exhibition, it can become the center, it can deconstruct to transform itself, but also its model can exist before even finding a content that fills it. I end my interview with Léa by asking her if she believes that self-publishing is a way to get out of the traditional and closed circuit of exhibitions by allowing photographers at the beginning of their career to show/exhibit themselves. I find in his answer a certain clarity with regard to this kind of homework: choosing a suitable format when we are at the beginning of our career, »it depends of course on the sensitivity of the photographer and his project, for my part I think that, whatever happens, we have to explore towards what amuses us. It’s a mistake, when you’re at the beginning of your career, to try at all costs to follow paths you think you have to. »

Then, meeting with Claire Jolin, her editorial project Éditions Orange Claire and the release of her latest book called FENSCH.
FENSCH « is a photographic fiction about the valley of angels, a siderurgical valley north of Metz, where I was born, where I live and work today. » A collaboration between the photographer (here also editor) and a graphic-poet artist. A project that was born at the end of 2017 thanks to having reached the 109% target of a crowdfunding launched to produce the edition of these 300 copies…

To learn a little more about the work of Léa Habourdin: website / instagram

Writer and photographer, Oleñka Carrasco will put her emphasis on the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.

Plongée en photographies profondes

in L'art au quotidien

Noces ou les Confins sauvages : un livre de photos pas comme les autres et une rencontre au BAL mercredi soir, 14 mars, avec l’auteur Hélène David, et son éditrice, Céline Pévrier.

© Hélène David

Certaines photos nous renvoient aux émerveillements de l’enfance. Quand le temps n’avait pas pris encore l’épaisseur de l’ennui ou son avancée menaçante. Quand les choses ne se détachaient pas de leur expérience. Quand les images et le monde se confondaient dans un printemps éternel.

© Hélène David

C’est en voyant cette photo d’Hélène David que je me suis souvenu d’une scène qui avait marqué ma jeune paternité. J’avais conduit mon fils aîné dans un aquarium de la côte bretonne. A la fin de la visite, nous avions chaussé des lunettes pour assister à une séance de cinéma en 3D. Hippocampes, tortues de mer et poissons-lunes semblaient flotter dans la salle tandis que mon petit garçon lançait les deux mains en avant pour les attraper, n’attribuant ses échecs répétés qu’à son manque d’habileté.

L’image était vivante.

Cette vie, elle est au coeur du projet photographique d’Hélène David : Noces, le très beau récit photographique édité par Céline Pévrier, publié aux Editions sun/sun, avec un texte foudroyant du poète Donatien Garnier.

© Hélène David

Si on voulait trancher les choses, on pourrait distinguer deux types d’approches photographiques. D’un côté, celle qui consiste à s’inscrire dans une esthétique dite documentaire : rigoureusement descriptive, frontale, riche en détails et parfaitement définie. Une photo objective. A l’opposé (quoique, les deux types gagnent à s’interpénétrer), une image qui revendique la subjectivité de l’auteur, à tel point que celle-ci se transfuse directement au spectateur. J’appelle ça une photographie perceptive, utilisant plus ou moins sciemment des registres techniques renforçant cette idée d’image perçue plutôt que construite : le flou, le bougé, les éblouissements lumineux, les traînées de lumière. Une photographie axée sur une sensualité affirmée qui se prolonge, dans l’ouvrage, dans les superbes impressions sur papier gaufré que l’on parcourt à l’aveugle, du bout des doigts : la nature écrit en braille, et c’est une autre façon de la voir.

Un ouvrage aux editions sunsun
© Hélène David[/caption]

Mais Noces, c’est surtout une écriture photographique qui plonge dans la mythologie (les Métamorphoses d’Ovide) et la littérature (Noces à Tipsa, d’Albert Camus). Une photographie pas seulement faite avec l’oeil ou le cerveau, mais avec le corps tout entier (basée sur l’engagement physique expérimenté dans l’apnée et la danse contemporaine) et un vécu intime de l’environnement naturel.

Alors, autant qu’à la découverte d’un livre, c’est à l’exploration d’une démarche et d’une écriture que je vous convie ce mercredi 14 mars, à la librairie du BAL, à Paris, à 20H. J’aurai le plaisir d’interviewer Hélène David et ce qui m’intéresse, c’est d’entrer dans la cuisine de l’artiste, de connaître ses secrets de fabrication, ses moteurs intimes, son arrière-monde, ses influences. Et pour détailler l’editing et la fabrication du livre, Céline Pévrier nous sera infiniment précieuse.

Tous les détails sur cet évènement sont ici.

© Hélène David

Le photobook va-t-il bientôt remplacer l’exposition ? (1/3)

in oh my photobook !

Sur Viensvoir, on s’intéresse beaucoup au photobook. Et c’est la spécialité d’Olenka Carrasco qui s’interroge ici sur le photobook comme substitut à l’exposition.

Expo : Fenómeno Fotolibro © Thomas Sauvin – CCCB

(Versión española al final del artículo en francés, english version included below)

Le livre est mort, plus aucun livre ne sera publié !
Dans le cas de la littérature, j’ai l’impression que, depuis que j’ai commencé à écrire mes premières lignes, écrivains, éditeurs et lecteurs répètent toujours la même rengaine.
Et voilà longtemps que nous traversons une crise du livre, bien avant que la lecture sur un kindle ne soit à la mode.
Pourtant, la rengaine n’est pas tout à fait fausse : le livre n’est pas mort, mais il a dû être réinventé. Bien qu’il soit vrai que les livres de littérature continuent à être publiés de manière classique, les tendances des ventes indiquent chaque année que les lecteurs veulent investir au-delà du format traditionnel. Certains éditeurs doués ont parfaitement compris cette situation et transforment leurs livres en objets.

Expo : Fenómeno Fotolibro © Sieber Stuker – CCCB

Dans le cas des livres de photographie, cette réinvention a été fascinante.
De l’explosion de la photographie numérique à la saturation des images générées et consommées dans le monde grâce aux réseaux sociaux, nous sommes entrés, depuis quelques années, dans un retour de la photographie argentique. Exploitant intelligemment ce renouveau des techniques photographiques anciennes et un besoin de repenser les limites de l’impression en série, le livre photo a réussi à se frayer un chemin dans l’une des tendances actuelles des acheteurs de livres: nous voulons acheter des livres uniques ! Une édition surprenante, signée, numérotée, avec un petit plus, voire un tirage original,… et en bonus rencontrer l’éditeur ou le photographe en question qui nous fera une démonstration en direct, ou mieux encore, si le livre se comporte comme un croisement entre la photographie, la littérature, l’art, la musique.

Expo : Fenómeno Fotolibro © Sieber Stuker – CCCB

Tout cela ne se traduit pas nécessairement par une augmentation massive des ventes de livres. Cependant, ce qui a augmenté, c’est l’accès du public à un type de livre qui sort de la chaîne d’édition et de distribution classique. Tandis que dans la littérature, l’autoédition est plutôt mal jugée, en photographie, l’autoédition de livres est devenue une plateforme, une opportunité pour les photographes qui commencent à peine leur carrière et pour le public qui peut acquérir un livre pratiquement fait main.

De cette façon, les festivals de livres photos se multiplient constamment, des initiatives les plus grandes aux plus modestes, en passant par l’augmentation des concours de maquettes qui, dans de nombreux cas, récompensent l’originalité non pas du contenu de l’œuvre, mais de l’édition. Et c’est là, dans tous ces festivals plus ou moins improvisés, où l’essentiel des ventes de livres photos est généré. Pourquoi ? parce qu’en fin de compte, c’est là que le livre se transforme en œuvre d’exposition, parce que, tout comme l’éditeur et le photographe ont changé d’angle et de stratégie, le lecteur et le consommateur de livres photos sont aussi devenus plus exigeants, et viennent se promener autour des tables et de ces objets comme s’ils se rendaient à une exposition. Ce n’est que dans ces endroits, peut-être, que vous pouvez ramener chez vous une de ces œuvres à un prix accessible pour votre bourse, quelque chose qui est inconcevable dans une exposition.
Voici la pointe de ma réflexion.

Soyons clairs, les excentricités des éditions de livres photos ne sont pas nouvelles. C’est un terrain que les Japonais dominent depuis des années. Par exemple, le premier livre photo de Nobuyoshi Araki, Xerox Photo Album, une compilation de soixante-dix cahiers, fait à la main à l’aide de ses photocopieurs de bureau (photos du carnet #1 ici ). Mais d’innombrables livres japonais, dont les numéros de Provoke Magazine ici (en 2016 Le Bal à consacré un exposition à la photographie japonaise ici et spécifiquement à ce magazine), ont été publiés dans des cahiers, carnets, facsimilés, fanzines…

Expo : Fenómeno Fotolibro © Ryuichi Kaneko – CCCB

Rien de nouveau non plus si on parle de l’Amérique latine, continent où le livre photo est fait à la main depuis 1920. L’édition rudimentaire est presque imposé par l’énorme manque de ressources qui inonde les pays d’Amérique latine en matière culturelle; un manque inversement proportionnel à la créativité pour faire d’authentiques bijoux éditoriaux, presque toujours centrés sur la dénonciation sociale. Une vue d’ensemble complète de ces pièces a été compilée par RM en 2010 ici .

Alors, allons au-delà du sujet de l’originalité editoriale et revenons à l’épicentre : à quel moment le livre photo cesse d’être le catalogue d’une exposition pour devenir une exposition en soi. Les livres photos ne sont plus visibles uniquement dans les magasins ou les festivals, les livres photos sont exposés.
L’année dernière, le Centre pour la Culture Contemporaine de Barcelone (site) a présenté cette question, inaugurant Fenómeno Fotolibro ici, une exposition dans laquelle plus de 500 exemplaires de livres photographiques du monde entier ont été présentés. L’exposition était organisée en huit thèmes et commissarisée par de grandes personnalités de l’univers photolibro: Gerry Badger, Horacio Fernández, Ryuichi Kaneko, Erik Kessels, Irene de Mendoza, Moritz Neumüller, Martin Parr, Markus Schaden, Frederic Lezmi. Il n’est pas surprenant que l’exposition ait lieu en Espagne, un pays où le livre photo se régénère et se recompose constamment, avec de magnifiques représentants dans le collectif Blank Paper ici , Julián Barón ici , ou les maisons d’édition Fuego Books (site) , Ediciones Anómalas (site) , Chaco Books (site) , entre autres.

Expo : Fenómeno Fotolibro © Thomas Sauvin – CCCB

À ne pas rater le catalogue de l’exposition qui fait honneur au sujet évoqué (à voir ici).

Mais à présent il faut se demander ce que les visiteurs attendent d’une telle exposition. Comment voyons-nous les livres exposés ? Avons-nous encore le sentiment de pouvoir nous approprier un objet qu’on est habitué à manipuler, toucher, emporter n’importe où, quand il est exposé sur un mur ?

En tant que consommatrice de livres photos, ces questions ont commencé à hanter mon esprit en découvrant l’un des livres photos les plus beaux et les plus rares que j’aie jamais vu. Je vous parle de Metus (à voir ici) du photographe catalan Lluc Queralt (site).

Metus. © Lluc Queralt-Apart Ediciones

J’ai découvert ce travail à la fin de l’année dernière, dans FotoFever, après avoir fait un pèlerinage dans toutes sortes de festivals d’édition de livres photos. J’ai été captivée par le contenu, basé sur un poème ; la photographie de Lluc devient un symbole, une empreinte, un mot inexprimé; mais j’ai été définitivement conquise par le continent. L’édition de Metus ne fait rien de plus que valoriser ce que l’artiste veut dire. Une boîte grise sobre, en carton rigide, avec 25 photographies d’encres pigmentées, imprimées sur papier coton et emballées dans du papier de soie.

Metus. © Lluc Queralt-Apart Ediciones

Il n’ y a que 30 exemplaires du livre et ils coûtent 800€ chacun. Il pourrait être catalogué comme un livre d’artiste, mais il ne l’est pas, ce n’est pas un spécimen unique car il est reproductible même si chaque spécimen a le sceau du presque fait main. Pour la première fois, depuis longtemps, j’ai senti qu’un lecteur devant ce livre était devant un livre créé pour être exposé avec ce petit plus fourni par les livres, l’appartenance, la manipulation. En discutant avec l’éditeur Jordi Vilella Fontelles, je me suis rendu compte que c’est le genre de livre qu’ils aiment éditer. Bien qu’un seul exemplaire soit vendu, (voir ici) préfère imprimer à la demande plutôt que d’abandonner ce type de perles. Et “aux festivals, nous emportons ces livres avec nous pour qu’ils fassent partie de notre exposition.”
Puis, en tant que lecteur, acheteur ou visiteur de l’exposition, nous jouons le jeu, parcourons le livre et si nous avons la capacité économique de l’acheter, nous sentons que nous avons un objet unique.

Metus. © Lluc Queralt-Apart Ediciones

Mais quelque chose me manque encore, qu’est-ce que le dispositif de livre photo offre à un photographe et qui ne peut pas être atteint dans une exposition ? Quelle est la relation qui s’établit entre le livre et le processus créatif ? Qu’y a-t-il de plus entre le photographe et son public dans un livre photo ?

Et, au niveau éditorial, on pourrait se demander ce qui valorise les livres par rapport aux expositions ou comment soutenir les modèles originaux dans les petites maisons d’édition ? Comment peut-on gérer le fait d’être éditeur-créateur de notre propre travail ?

Pour répondre à ces questions, je suis allée à la rencontre de deux femmes: une figure prometteuse dans le domaine de la photographie et du livre photo contemporain en France, Léa Habourdin (site) , qui travaille depuis 2010 dans la création de livres photos; et Claire Jolin (site) , rédactrice en chef de la maison d’édition récemment née Orange Claire (site) , dont le travail éditorial consiste à « promouvoir les artistes que j’aime en produisant pour eux leur première édition et faire en sorte que cela ne leur coûte rien », étant elle-même photographe et artiste.

Mais ça, ce sera dans la deuxième partie. A vendredi prochain !

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco mettra son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre. Fanatique de la création d’histoires, elle sera notre guide d’exploration dans le monde des livres.

ESPAÑOL

¿El fotolibro remplazará muy pronto a las exposiciones?
En Viensvoir estamos muy interesados en los fotolibros. Y, esa es la especialidad de Oleñka Carrasco que este artículo se cuestiona sobre el fotolibro como un sustituto de la exposición.

¡El libro ha muerto, ya no se publicarán más libros !
En el caso de la literatura, tengo la impresión que, desde que comencé a escribir mis primeras líneas, escritores, editores y lectores se están repitiendo la misma frase.
Hemos estado atravesando una crisis del libro desde mucho antes de que leer en un kindle se volviera un boom.
Y puede que la frase no sea del todo incorrecta.
El libro no ha muerto, ha tenido que reinventarse; si bien es cierto que todavía los libros de literatura continúan siendo editados de una forma clásica, cada año las tendencias de venta marcan que los lectores quieren invertir en algo más que en el formato tradicional; existen editores hábiles que entienden esta coyuntura y hacen de sus libros: objetos.

Expo : Fenómeno Fotolibro © Sieber Stuker – CCCB

En el caso de los libros de fotografía esta reinvención ha sido fascinante.
De la explosión de la fotografía digital a la saturación de imágenes generadas y consumidas en el mundo gracias a las redes sociales, desde hace un par de años, hemos entrado en una vuelta al cosmos artesanal de la fotografía. Un repunte en los estudios de las técnicas fotográficas antiguas y una necesidad de replantearse los límites de la impresión de los tirajes, el libro de fotografía ha sabido apertrecharse en una de las tendencias actuales de los compradores de libros: ¡Queremos comprar más libros únicos ! Firmados, numerados, que incluyan algo más, que tengan una historieta detrás, que la edición nos sorprenda, pero además, se cuenta como un plus si podemos conocer al editor, al fotógrafo en cuestión, si nos hace una demostración en vivo y directo, o incluso más allá, si el libro se comporta como un entrecruzamiento entre la fotografía, la literatura, el arte, la música.

Expo : Fenómeno Fotolibro © Sieber Stuker – CCCB

Y, en efecto, esto no necesariamente se traduce en un aumento masivo en la venta de libros, cualquier editorial nos hablaría de la eterna crisis. Sin embargo, lo que sí ha aumentado es el acceso del público a un tipo de libro que sale de los cánones regulares de publicación. Mientras en la literatura la autoedición está bastante mal vista, en fotografía, la autoedición de photobooks se ha vuelto una plataforma, una oportunidad para los fotógrafos que están iniciando su carrera y para el público de adquirir un libro artesanal.
Es así como, las ferias de libros de fotos no cesan de proliferar, desde los grandes salones, hasta las iniciativas más modestas, pasando por el aumento de los concursos de maquetas que premian en muchos casos la originalidad no del contenido de la obra, sino de la edición. Y es allí, en todos esos festivales más o menos improvisados, donde se genera el grueso de las ventas de photobooks, ¿por qué? porque, a final de cuentas, es allí donde el libro se transforma en una obra de exposición; porque así como el editor y el fotógrafo han cambiado de ángulo y estrategia, el lector y consumidor de libros de fotos se ha vuelto también más exigente, y viene a pasearse entre las mesas de esos objetos como quien va a una exposición, sólo que, en este caso, quizás pueda llevarse a casa una de esas obras a un precio accesible a su bolsillo, cosa impensable en una exposición.

En este punto se centra el meollo de mi reflexión.

Seamos claros, las excentricidades en las ediciones de libros de fotos no son nuevas. Este es un terreno que los japoneses han dominado por años. Para muestra, el primer photobook de Nobuyoshi Araki, Xerox Photo Album (1970), una compilación de setenta cuadernos, realizados artesanalmente utilizando las fotocopiadoras de su oficina (Imágenes del cuaderno #1 (aquí ). Pero un sinfín de libros japoneses, entre los que se incluyen los números de la Revista Provoke aquí , han sido editados en cuadernos, libretas, facsímiles, fanzines…

Expo : Fenómeno Fotolibro © Ryuichi Kaneko – CCCB

Nada nuevo tampoco si hablamos de Latinoamérica, continente en el que el fotolibro está siendo artesanalmente creado desde 1920. La edición rudimentaria es una imposición de la ingente falta de recursos que en materia cultural inunda los países latinoamericanos. Una carencia que es inversamente proporcional a la creatividad para crear auténticas joyas editoriales, casi siempre enfocadas en la denuncia social. Un amplio recorrido sobre estas piezas fue compilado por RM en el año 2010. Aquí.

Entonces, sobrepasamos el tema de la originalidad editorial y volvemos al epicentro, en qué momento el libro de fotos deja de ser el catálogo de una exposición para volverse una exposición en sí mismo. Los photobooks ya no son visibles sólo en tiendas o festivales, los photobooks se exponen. El año pasado el Centro de Cultura Contemporánea de Barcelona puso sobre el tapete esta cuestión, inaugurando Fenómeno Fotolibro aquí, una exposición en la que se presentaban más de 500 ejemplares de fotolibros de todos los países del mundo. La exposición estaba organizada en ocho temáticas y fue comisariada por grandes personalidades del universo del fotolibro: Gerry Badger, Horacio Fernández, Ryuichi Kaneko, Erik Kessels, Irene de Mendoza, Moritz Neumüller, Martin Parr, Markus Schaden, Frederic Lezmi. Tampoco es de extrañar que la exposición se realice en España, un país en el que el el fotolibro se regenera y recompone constantemente, con magníficos representantes en el colectivo Blank Paper, Julián Barón, Juanan Requena, Álvaro Laiz o las editoriales Fuego Books (sitio) , Ediciones Anómalas (sitio) , Chaco Books (sitio) , entre otros.

Expo : Fenómeno Fotolibro © Thomas Sauvin – CCCB

Ahora me pregunto, ¿qué se espera el visitante de esa exposición? ¿cómo consideramos a esos libros que están expuestos? ¿siguen generando una sensación de pertenencia, de objeto que puedo manipular, tocar, llevar a donde quiera, cuando se encuentran en un muro?

Como consumidora de libros de fotografía, estas preguntas comenzaron a rondarme la mente al descubrir uno de los photobooks más hermosos y raros que he hojeado. Se trata de Metus (aquí) del fotógrafo catalán Lluc Queralt. (sitio)

Metus. © Lluc Queralt-Apart Ediciones

Descubrí esta obra a finales del año pasado, en FotoFever, luego de peregrinar en todo tipo de salones de edición de photobooks. Me cautivó el contenido, basado en un poema, la fotografía de Lluc se vuelve símbolo, huella, palabra no dicha; pero, definitivamente, me conquistó el continente. El formato de Metus no hace más que poner en valor lo que el artista quiere decir. Una caja gris sobria, de cartón rígido, con 25 fotografías de tintas pigmentadas, tiradas en papel de algodón y envueltas en papel de seda.

Metus. © Lluc Queralt-Apart Ediciones

Sólo hay 30 ejemplares del libro y cuestan 800€ cada uno. Podría catalogarse como un libro de artista, pero no lo es, no se trata de un ejemplar único, es reproductible aunque cada ejemplar tenga el sello de hecho prácticamente a mano, es fotografía, es reproductible. Por primera vez, en mucho tiempo, sentí que un lector frente a este libro, ya sea por su precio, ya sea por la posibilidad de exponerlo en casa, se encuentra frente a un libro que se creó para exponerse con ese plus que nos proporcionan los libros, la pertenencia, la manipulación. Al conversar con el editor, Jordi Vilella Fontelles, me doy cuenta de que éste es el tipo de libros que ellos disfrutan editando. Aunque se venda solo un ejemplar, en Appart Ediciones https://apartedicions.com/es/ prefieren imprimir a demanda que renunciar a este tipo de perlas. “Y a los festivales nos llevamos esos libros para que formen parte de nuestra exposición”.
Entonces, como lector, comprador, o visitante de la exposición, jugamos el juego, hojeamos el libro y si tenemos la capacidad económica lo compramos, sintiendo que tenemos un objeto único.

Metus. © Lluc Queralt-Apart Ediciones

Pero aún se me escapa algo, ¿qué es eso que le ofrece el dispositivo photobook a un fotógrafo y que no es capaz de encontrarlo en una exposición? ¿qué relación se establece entre el libro y el proceso creativo? ¿qué límites se cruzan entre el fotógrafo y su público en un photobook?
Y, a nivel editorial, podríamos preguntarnos qué es aquello que potencia los libros frente a las exposiciones, ¿de qué manera pueden sustentarse las maquetas originales en las pequeñas editoriales? ¿cómo se gestiona el hecho de ser editor-creador de tu propia obra?

Para responder a estas pregunta fui al encuentro de dos mujeres: una figura prometedora en el ámbito de la fotografía y el photobook contemporáneo en Francia, Léa Habourdin (sitio) , quien desde el año 2010 trabaja en la confección de photobooks; y Claire Jolin,(sitio) editora de la recién nacida editorial Orange Claire, (sitio) cuyo trabajo de edición gira en torno a “promocionar a los artistas que me gustan produciendo su primera edición y asegurarme de que no les cueste nada”, siendo ella misma fotógrafa y artista.

No os vayáis muy lejos, la próxima semana conoceremos a estas dos artistas y seguiremos buscando respuestas a nuestras preguntas sobre el fotolibro!

Escritora y fotógrafa, Oleñka Carrasco pondrá su acento al servicio de Viens Voir una vez al mes para descubrir fotolibros, libros de artistas, libros de foto-texto, así como editores independientes y festivales. Su principal interés: las tendencias del libro como objeto. Fanática de contar historias, ella se volverá nuestra guía de exploración en el descubrimiento del mundo de los libros.

ENGLISH

The book is dead, no more books will be published!
In the case of literature, I have the impression that since I started writing my first lines, writers, editors and readers are repeating the same sentence.
We have been going through a book crisis for a long time before reading in a kindle became a boom.
And the phrase may not be entirely incorrect.
The book has not died, it has had to be reinvented; although it is true that books of literature continue to be published in a classical way, every year sales trends indicate that readers want to invest in more than just the traditional format; there are skilled editors who understand this situation and make their books into objects.

In the case of photography books, this reinvention has been fascinating.
From the explosion of digital photography to the saturation of images generated and consumed in the world thanks to social networks, for a couple of years, we have entered in a coming back to the analogue photography. A rebound in the study of ancient photographic techniques and a need to rethink the limits of print run printing, the photo book has managed to find its way into one of the current trends of book buyers: We want to buy more unique books! Signed, numbered, including something else, with a comic strip behind them, the edition that surprises us, but also counts as a bonus if we can know the publisher, the photographer in question, if he shows us a live and direct demonstration, or even more, if the book behaves like a cross between photography, literature, art, music.

And, in fact, this does not necessarily translate into a massive increase in book sales, any publisher would tell us about the eternal crisis. However, what has increased is public access to a type of book that comes out of the regular publication fees. While in the literature the selfpublishing is pretty much frowned upon, in photography, the selfpublishing of photobooks has become a platform, an opportunity for photographers who are just beginning their career and for the public to acquire an artist book.

In this way, photo book fairs are constantly proliferating, from the big fairs to the most modest initiatives, as well as the increase in scale model competitions that in many cases reward the originality not of the content of the work, but of the edition. And it is there, in all those more or less improvised festivals, where the bulk of photobook sales are generated, why? because, in the end, it is there that the book becomes an exhibition work; because, just as the publisher and photographer have changed their angle and strategy, the reader and consumer of photo books has also become more demanding, and comes to stroll around the tables of these objects as one who goes to an exhibition, only in this case, perhaps one of these works can take home at a price accessible to his pocket, something unthinkable in an exhibition.
This is the focus of my reflection.

Let’s be clear, the eccentricities in photo book editions are not new. This is a terrain that the Japanese have dominated for years. For example, Nobuyoshi Araki’s first photobook, Xerox Photo Album (1970), a compilation of seventy notebooks, handmade using his office photocopiers. But countless Japanese books, including the issues of Provoke Magazine https://en.wikipedia.org/wiki/Provoke_ (magazine), have been published in notebooks, notebooks, facsimiles, fanzines…

Nothing new either if we talk about Latin America, a continent in which the photobook is being handmade since 1920. The rudimentary edition is an imposition of the enormous lack of resources that floods Latin American countries in cultural matters. A lack that is inversely proportional to creativity to create authentic editorial jewels, almost always focused on social denunciation. An extensive overview of these pieces was compiled by RM in 2010.

Then, we go beyond the subject of editorial originality and return to the epicenter, at what point the photo book ceases to be the catalogue of an exhibition to become an exhibition in itself. Photobooks are no longer visible only in shops or festivals, photobooks are displayed. Last year, the Centre for Contemporary Culture of Barcelona presented this question, inaugurating Fenómeno Fotolibro here, an exhibition in which more than 500 copies of photobooks from all over the world were presented. The exhibition was organized in eight themes and was curated by great personalities of the photobook universe: Gerry Badger, Horacio Fernández, Ryuichi Kaneko, Erik Kessels, Irene de Mendoza, Moritz Neumüller, Martin Parr, Markus Schaden, Frederic Lezmi. It is not surprising that the exhibition takes place in Spain, a country in which the photobook constantly regenerates and recomposes itself, with magnificent representatives in the collective Blank Paper, Julián Barón, Juanan Requena, Álvaro Laiz or the publishing houses Fuego Books, Ediciones Anómalas, Chaco Books, among others.

Now I ask myself, what do visitors expect from this exhibition? how do we view those books that are on display? Do they still generate a sense of belonging, of an object that I can manipulate, touch, take anywhere, when they are on a wall?

As a consumer of photo books, these questions began to haunt my mind as I discovered one of the most beautiful and rare photobooks I have ever browsed. This is Metus by Catalan photographer Lluc Queralt.

I discovered this work at the end of last year, in FotoFever, after going on pilgrimage in all kinds of photobook publishing halls. I was captivated by the content, based on a poem, Lluc’s photography becomes a symbol, print, unspoken word; but I was definitely conquered by the continent. The Metus format does nothing more than value what the artist means. A sober grey box, made of rigid cardboard, with 25 photographs of pigmented inks, printed on cotton paper and wrapped in silk paper.

There are only 30 copies of the book and they cost 800€ each. It could be catalogued as an artist’s book, but it is not, it is not a unique specimen, it is reproducible even if each specimen has the stamp of fact practically at hand, it is photography, it is reproducible. For the first time, in a long time, I felt that a reader in front of this book, either for its price or for the possibility of exposing it at home, is in front of a book that was created to be exhibited with this plus provided by books, belonging, manipulation. As I converse with the publisher, Jordi Vilella Fontelles, I realize that this is the kind of book they enjoy editing. Although only one copy is sold, at Appart Ediciones they prefer to print on demand rather than give up this type of pearls. And to the festivals we take these books with us so that they form part of our exhibition.
Then, as a reader, buyer, or visitor of the exhibition, we play the game, browse the book and if we have the economic capacity we buy it, feeling that we have a unique object.

But I still miss something, what does the photobook device offer to a photographer and what is not able to find in an exhibition? What relationship is established between the book and the creative process? What limits are crossed between the photographer and his audience in a photobook?
And, at the editorial level, we could ask ourselves what is it that enhances books over exhibitions, in what way can the original models be sustained in small publishing houses? How do you manage the fact of being editor-creator of your own work?

To answer these questions I went to meet two women: a promising figure in the field of photography and contemporary photobook in France, Léa Habourdin, who since 2010 has been working in the making of photobooks; and Claire Jolin, editor of the recently born Orange Claire publishing house, whose editing work revolves around « promoting the artists I like producing their first edition and making sure they don’t cost them anything », being herself a photographer and artist.
Don’t go too far, next week we’ll meet these two artists and keep looking for answers to our questions about the photobook!

Writer and photographer, Oleñka Carrasco will put her emphasis on the service of Viens Voir once a month, for the discovery of photobooks, artists’ books, photo-text books, but also independent publishers. In short, all trends of the book object. Fanatic about creating stories, she will be our guide to exploring the world of books.

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