Le petit théâtre de la photographie

Noon in the Desert. ©Annabel Elgar

→ English version
→ Versión española

Photographie, menace nucléaire et maison de poupée : c’est le mix détonnant d’Oleñka Carrasco, notre photobookista à la découverte de Noon in the desert, le dummy d’Annabel Elgar.

Vous vous rappelez la fascination que produisent les livres pop-ups ? Ces livres qui nous surprennent à chaque page pour nous transporter vers l’expérience 3D de la manière la plus artisanale possible. Si vous vous en rappelez, vous devez m’accompagner dans ce nouveau voyage.

Le photobook que je vais vous faire découvrir aujourd’hui (au plutôt le dummy, une maquette pour être plus explicite) possède autant de dimensions que de pages ; dans ses images, nous nous reconnecterons avec un symbole infantile qui pourrait nous délecter et en même temps nous produire une certaine gêne. Nous entrerons dans une maison de poupées pour feuilleter cet exemplaire artisanal de Noon in the desert, de la photographe et artiste britannique Annabel Elgar.

Première heure du matin – ouverture de la Mécanique Générale, l’atelier où cette année ont été exposées les maquettes du Luma Rencontres Dummy Book Award. C’est le deuxième jour du festival et comme d’habitude, j’entreprends ma balade au milieu des pages de maquettes venues du monde entier. L’offre est très riche, mais les livres paraissent désormais achevés, pratiquement comme des produits d’une maison d’édition, jusqu’à ce que j’arrive à Noon in the desert – et voici la première raison pour laquelle je me suis intéressée à cette maquette. Complètement faite à la main, les doubles pages sont unies par du scotch et me rappellent mes propres constructions de maquette de livre. Une image iconique nous donne la bienvenue, puis se répète à plusieurs reprises : le champignon produit par une explosion nucléaire. Ensuite, une danse de photos qui déstabilisent un peu : photos d’enfance, photos documentaires d’archives, publicité, une carte postale… la maquette se veut mystérieuse et invite à en examiner chaque recoin. Pages pliées, doubles pages avec du contenu à découvrir, une carte… et en fond, une constante : l’image de poupée d’argile, et de ce qui semble être leur maison. Des poupées qui semble acquérir une vie et qui nous montrent le chemin… mais vers où ?

Pendant notre entretien, Elgar m’explique que tout commence quand elle trouve la carte postale dans un marché aux puces. Dans la luminescente Las Vegas, au fond, une explosion nucléaire, comme faisant partie de ce décor de néons incandescents. Le projet commence à vivre en elle. Vous rappelez-vous de l’explosion d’une bombe nucléaire à Las Vegas, au Nevada ? Et pourtant…

Carte postale originale qui inspire le projet d’Annabel Elgar

Les investigations d’Annabel Elgar

De ses propres mots, «Noon in the Desert explore les répliques de quartiers, construites sur les sites d’essais nucléaires du Nevada dans les années 1950, afin de mesurer les effets de la détonation nucléaire. Les deux localités, connues sous les noms de Doom Town et Survival Town, ont été conçues pour refléter une image générique de la banlieue américaine d’après-guerre et étaient peuplées d’une série de mannequins costumés placés dans des maisons fictives, le tout avec des caméras placées stratégiquement pour capturer les effets des explosions.»

Noon in the Desert. ©Annabel Elgar

 

Avant le livre, Elgar explore la question de l’existence de ces villes et entreprend le projet de construire un modèle à l’échelle d’une maison de poupées pour reproduire Doom Town et Survival Town. Elgar aime construire des maquettes et trouve une source d’inspiration très riche dans “Comment l’utilisation médico-légale de la miniature bouleverse l’innocence de l’esthétique de la maison de poupées pour recréer des histoires complexes” dans The Nutshell Studies of Unexplained Death de Frances Glessner Lee. Pour qui ne connaît pas cette dame, c’est une pionnière de l’étude de la médecine médico-légale : de nombreuses bases de cette médecine aux Etats-Unis existent grâce à ses travaux encore aujourd’hui. Entre 1940 et 1950, Glessner Lee configure 19 dioramas rassemblés dans le projet The Nutshell Studies of Unexplained Death, où des scènes de crime sont reproduites.

The Red Bedroom. Nutshell Studies of Unexplained Death de Frances Glessner Lee

Inspirée par le travail méticuleux de Glessner Lee et prenant comme source les photographies des archives trouvées sur les deux villes du lieux des essais, Annabel Elgar construit six chambres séparées qui deviennent “une recréation de ses espaces intérieurs et extérieurs, reproduits en miniatures aux côtés de figures d’argile qui reflètent les posturent des mannequins d’où elles proviennent.”

Une fois créés par Elgar, les dioramas sont minutieusement photographiés. Le résultat photographique : la documentation d’un univers étrange, post apocalyptique, où le temps semble s’être arrêté.

Le travail a été exposé à plusieurs reprises entre 2017 et 2018, et c’est en 2019 qu’Elgar entreprend de construire une maquette de livre qui montre d’une forme différente le projet qui se transforme à son tour en une maquette d’une maquette, nous délivrant dans chaque page un livre de diverses dimensions.

Noon in the Desert. ©Annabel Elgar

Je découvre dans Noon in the desert une maquette de livre qui m’invite à pénétrer dans un univers unique et mystérieux dans lequel les maisons de poupées se transforment pour me raconter l’histoire d’une hécatombe qui n’a jamais eu lieu, où seulement dans les villes de carton Doom et Survival Town. Dans ces villes, les mannequins représentent la terreur indomptable d’une explosion nucléaire, cachés sous un escalier, avec une expression inamovible sur le visage.

Pour feuilleter Noon in the desert, il faut se rapprocher de la Bibliothèque des Dummies des Rencontres d’Arles ou attendre qu’un éditeur tombe amoureux de ce magnifique projet pour qu’il arrive au grand public.

Study for a doll’s house # 6. Noon in the Desert. ©Annabel Elgar

 


Annabel Elgar

Annabel Elgar by herself

Annabel Elgar est une artiste photographe qui vit à Londres. Une grande partie de son travail photographique chevauche le fossé entre le construit et le documentaire, le conte de fées et le quotidien et s’intéresse de plus en plus à des projets particuliers ou  » études de cas  » qui examinent les nuances entre la réalité et la fiction.

En 2014, elle a été l’une des huit nominées pour le Prix Elysée inaugural, avec sa série Cheating the Moon, qui a ensuite été exposée au Musée de l’Elysée à Lausanne au printemps 2015. Le travail d’Elgar a fait l’objet d’expositions en Europe et en Amérique du Nord (Fotomuseum Antwerpen, Belgique) ; Fondazione Fotografia Modena, Italie ; Galleria Civica di Modena, Italie) ; Aperture, New York, USA, commissaire Charlotte Cotton), ainsi que deux expositions personnelles au Wapping Project, Londres, Royaume-Uni et à Metronom, Modène, Italie. Les œuvres d’Elgar font partie de plusieurs collections publiques dont le Musée de l’Elysée à Lausanne, la Fondazione Fotografia Modena et le Museum of Fine Arts Houston.  Son livre, Noon in the Desert, a été sélectionné pour les Rencontres LUMA Rencontres Dummy Arles Book Award 2019 et le Istanbul PhotoBook Festival 2019.

Internet : annabelelgar.com


Oleñka Carrasco

Écrivaine et photographe, Oleñka Carrasco met son accent au service de Viens Voir une fois par mois, pour la découverte de photobooks, livres d’artistes, livres de photo-texte, mais aussi des éditeurs indépendants. Bref, toutes les tendances de l’objet livre.
Fanatique de la