Yolocaust, le projet qui pose question

in Editorial



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Depuis mercredi dernier, le projet Yolocaust a pris une tournure virale, entraînant même une mise hors-ligne du site. Un phénomène qui a secoué le monde médiatique.

Parmi les très nombreux articles, voici celui de France Info ou celui de 20 minutes, qui entre plus particulièrement en résonance avec l’analyse que nous allons dérouler>

Le nom Yolocaust : contraction de Holocauste, terme qui désigne l’extermination industrielle de 6 millions de personnes pendant la Seconde Guerre Mondiale, et de Yolo, You Only Live Once, acronyme employé pour justifier un peu tout et n’importe quoi (exemple : « tu ne devrais pas critiquer le projet Yolocaust », réponse : « Yolo ! »).

Le projet : rappeler aux auteurs de selfies trop enthousiastes sur le lieu du mémorial de la Shoah à Berlin que leurs images semblent faire scandaleusement abstraction de ce dont le monument est la mémoire.

L’auteur : Shahak Shapira, qui se présente comme un artiste satirique israélien vivant à Berlin.

Le moyen : des photomontages peu nuancés mis en ligne sur le site de l’auteur. Un détourage rapide des protagonistes du selfie, une conversion en noir et blanc et un collage sur la photo d’une scène prise dans les camps de concentration (le plus souvent, lors de la libération de ces camps).


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En surface, le projet est plutôt inoffensif. Il moralise de façon très basique : prendre des poses rigolotes ou souriantes à cet endroit, c’est pas bien. Son nom très marketing et son efficacité visuelle lui assurent un impact rapide, lequel est favorisé par la sélection des selfies d’origine et celle des photos dans lesquelles ils vont être intégrés. Ce qui implique que les images soient sélectionnées en fonction de leurs prédispositions formelles à constituer une image-choc…

Le problème, le gros problème : l’utilisation des images des camps. Celles-ci sont recadrées et totalement décontextualisées, utilisées comme une sorte de matière première symbolique. Ainsi, des documents hautement historiques se voient-ils ôter toute leur précision documentaire et devenir des formes malléables, ne conservant pour seul contexte que celui de la catastrophe globale. Elles s’inscrivent alors dans « une stratégie visuelle qui relève davantage du spectaculaire que de l’historique » (extrait du texte de Clément Chéroux intitulé « Du bon usage des images », publié en 2001 dans le catalogue de l’exposition « Mémoire des Camps, photographies des camps de concentration et d’extermination des camps nazis »).


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Et c’est là qu’est le danger : si l’objectif de Shahak Shapira est le respect de la mémoire, il est à son tour bien peu exigeant à l’égard de lui-même, puisqu’il oblitère précisément toute la mémoire documentaire liée à chaque image qu’il utilise. Clément Chéroux, dans le texte cité ci-dessus, mettait en garde contre une telle exploitation des images, affirmant qu’elle facilitait la falsification de l’Histoire et la remise en question de ces images (par les négationnistes notamment). Ne pas utiliser ces images indifféremment mais citer à chaque fois leurs sources, c’est aussi apporter une forme de respect à l’égard des histoires individuelles qui s’y sont déroulées. Je me souviens d’un photographe qui avait critiqué un de ses (fameux) confrères en disant (je cite de mémoire) : « le problème, c’est qu’il fait des photos de LA pauvreté ». Dans ses photos, les pauvres perdent leur nom, alors que c’est peut-être tout ce qui leur reste. Voilà, dans les images de Yolocaust, victimes et lieux perdent leur nom et donc, une partie de leur histoire.


Margaret Bourke-White, visite des habitants de Weimar à Buchenwald, avril 1945 (copyright Time-Life)
Margaret Bourke-White, visite des habitants de Weimar à Buchenwald, avril 1945 (copyright Time-Life)



A la libération des camps, l’armée américaine forçait les populations civiles à visiter le camp dont elles étaient voisines, organisant de long défilés à caractère édificateur devant les monceaux de cadavres décharnés. On voit sur les photos des personnes se détournant ou portant un mouchoir devant leur bouche ou leurs yeux. La confrontation est difficile à supporter. Confrontation : c’est précisément le terme employé dans plusieurs articles traitant du phénomène Yolocaust. Or l’opération des montages effectués pour Yolocaust ne constitue nullement une confrontation mais plutôt une juxtaposition. C’est-à-dire une image qui crée du décalage dans l’espoir de provoquer une hypothétique prise de conscience.

Enfin, il y a un dernier point gênant. Ce que vise Yolocaust, c’est faire honte à ceux et celles qui réalisent ce type de selfie : en humiliant une petite poignée de personnes parmi les milliers d’auteurs de telles images, l’auteur espère ainsi dissuader les autres (notons que la FAQ du site indique la procédure à suivre pour faire disparaître le selfie honteux du site de l’artiste). Stigmatiser publiquement des individus afin de les humilier ne semble pas une démarche franchement éducatrice…

Yolocaust sert peut-être de bons sentiments mais avec des méthodes bien discutables.

Chroniqueur pour le magazine OAI13, critique et concepteur d’expositions, j'aime toutes sortes de photographies. Et j'explique pourquoi dans ce blog.