La photo a-t-elle sauvé Tintin ?

in Exposition/Photo et BD

Hergé, Studios Hergé, Bruxelles, 1969 © Vagn Hansen - collection Studios Hergé
Hergé, Studios Hergé, Bruxelles, 1969
© Vagn Hansen – collection Studios Hergé



L’expo Hergé au Grand Palais (attention, il ne reste que quelques jours pour la voir) est l’occasion de raviver les plaisirs de la tintinophilie. Mais au fait, est-ce que Tintin aimait la photo ?

On l’a beaucoup dit : Hergé (Georges Remi de son vrai nom : prenez les initiales, inversez, hop, ça fait Hergé) a créé un univers de papier, avec ses personnages récurrents et archétypiques. Une sorte de comédie humaine en bande dessinée. On oublie peut-être à quel point il a été un extraordinaire inventeur de figures de langage dans ce médium et à quel point son art de l’ellipse est brillantissime. Et parce que les cases des albums de Tintin ont figé son dessin dans un canon définitif, on méconnaît aussi à quel point son trait est exploratoire, aussi exigeant que souple.


Hergé Les Aventures de Tintin Tintin et l’Alph-Art, Découpage de la planche 17 1978-1982 29,7 x 21 cm Collection Studios Hergé © Hergé/Moulinsart 2016
Hergé Les Aventures de Tintin Tintin et l’Alph-Art, Découpage de la planche 17 1978-1982
29,7 x 21 cm Collection Studios Hergé
© Hergé/Moulinsart 2016



Extrêmement riche en documents, l’exposition du Grand Palais permet de se plonger dans la genèse de Tintin et de fouiller en profondeur les qualités stylistiques de l’oeuvre d’Hergé. Car l’exposition est étrangement construite à rebours : des derniers Tintin (ceux réalisés par Hergé et son studio), elle remonte jusqu’aux premières apparitions du personnage. Plusieurs salles se révèlent alors passionnantes : celle qui analyse le style du dessinateur au regard de sa confrontation avec la peinture orientale ( Tchang !) ; et très éclairante, celle qui compare certains dessins d’Hergé à ses sources d’inspiration (Rabier, Saint-Ogan et MacManus). Ailleurs, une salle entière présente les créations d’Hergé dans le domaine de l’illustration, si convaincantes que le créateur de Tintin aurait pu se consacrer avec succès à cet art, laissant le reporter à la houppe dans quelques marges griffonnées.


Hergé, Grand Palais © Rmn-Grand Palais / Photo Didier Plowy © Hergé/Moulinsart
Hergé, Grand Palais © Rmn-Grand Palais / Photo Didier Plowy © Hergé/Moulinsart



Pour prolonger les plaisirs de l’exposition, j’ai voulu me pencher sur les occurences de la photographie à travers les albums de Tintin et tenter d’en tirer quelque analyse.

Première remarque : Tintin est reporter mais il ne prend pas de photos (on ne le voit guère écrire non plus). D’ailleurs, le métier de reporter-photographe est plutôt dévalorisé dans Tintin : ainsi dans « Les bijoux de la Castafiore », les deux paparazzi de Paris-Flash correspondent-ils à l’image voyeuriste et mercantile associée à la profession. Et, à la fin de « L’île noire », les reporters s’enfuient à la vue de la tête de Ranko, le gorille, laissant leur précieux appareils abandonnés sur le quai. Pas très courageux, ces professionnels de la photographie.

Deuxième remarque : Plus qu’à la photographie, Hergé semble plutôt s’intéresser au médium cinéma (Tintin utilise une caméra pour filmer dans « Tintin au Congo ») et plus encore, à la télévision : voir les dernières page de « Vol 714 pour Sydney », la sinistre démonstration du colonel Sponsz dans « L’affaire Tournesol » ou encore les interférences psychédéliques des « Bijoux de la Castafiore ».

Trois albums me semblent porter les occurences les plus marquantes de la photographie dans l’univers de Tintin. Considérons-les dans leur ordre chronologique, qui me semble d’ailleurs faire sens.

Dans « Le Lotus Bleu » se trouve une scène impliquant un photographe de village et son appareil. Alors que Tintin et Tchang s’apprêtent à poser pour une photo-souvenir (Attention ! le petit oiseau va sortir), ce sont des balles qui sortent de l’objectif : Tintin est touché. Une vue en coupe révèle que l’appareil photo contient une mitraillette. Le photographe sera neutralisé (Bas les pattes dit Tintin, ou je vous « photographie » à bout portant) et Tchang repart avec l’appareil sur l’épaule. L’appareil photo était au service du mal.

C’est dans « Le sceptre d’Ottokar » que le rapport à la photo est le plus développé. D’abord à travers un appareil-espion caché dans une montre à gousset. S’ensuivent trois cases en chambre noire avec développement de l’image négative, laquelle se révèlera inefficace puisque mal cadrée.
Les scènes suivantes concernent monsieur Czarlitz, photographe portraitiste affublé d’une élégante lavallière ( étonnant accessoire vestimentaire : très XIXème alors que les premières planches de l’album datent de 1939). Là encore, l’appareil se trouvera être au service du mal puisqu’il sera le moyen de faire sortir le sceptre du château. Comment ? Par le truchement d’un ressort dissimulé à l’intérieur qui permettra de projeter le sceptre de l’autre côté de la rive (on retouve le même dispositif d’appareil photo à ressort dans « Objectif Lune », lorsque Haddock tente infructeusement de sortir Tournesol de sa catalepsie).
Si bien que l’appareil photo n’apparaît qu’en tant que truqué (jouet ou arme), tandis que c’est une montre qui est capable de prendre une photo.
A la fin de l’album, est détaillé le carnet contenant les photos-espionnes, et c’est l’une d’elle qui permet de donner une clef de l’énigme : la gémellité du professeur Halambique. L’image photographique cadre le double que la réalité n’avait pu assembler. Ouf, la fonction retrouve sa fonction de preuve !

Les apparences semblent donc montrer qu’Hergé n’avait pas beaucoup d’estime pour la photographie ? Ce serait ignorer la dernière occurence, peut-être la plus belle. Dans « Tintin au Tibet », c’est lui qui va sauver Tintin : alors que le Yéti s’apprête à se jeter sur lui pour l’empêcher de lui ravir Tchang, il est aveuglé par l’éclair de magnésium du flash. Et s’enfuit à toutes jambes (velues). Mais regardez bien l’image : est-ce Tintin qui se défend et appuie sur le déclencheur, devenant ainsi, enfin, photographe ? Et non, c’est le Yéti qui, se saisissant malencontreusement de l’appareil s’est auto-aveuglé (comment est-il possible d’ailleurs, que l’appareil se retrouve entre ses grosses mains, vu la position de la case précédente ?).
Une fois de plus, presque comme toujours dans l’oeuvre d’hergé, l’appareil photo a été détourné de sa fonction…

Je sais : un tintinophile expert va me dire que j’ai oublié une occurence importante. A celui-là, je veux dire, d’avance, merci pour avoir enrichi cette analyse. Mais je veux aussi qu’il sache que, dans mon for intérieur, je lui adresserai quelques jurons haddockiens.