Matthias Bruggmann casse les codes du photojournalisme

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Irak, de la série « A haunted world where it never shows », 2016 © Matthias Bruggmann, Agence Contact Press Images, Prix Élysée

« Je suis d’autant plus touché que c’est un travail difficile ». C’est par ces mots lucides que Matthias Bruggmann a commencé son discours de remerciement, en recevant le prestigieux prix du Musée de l’Elysée de Lausanne.



Portrait Matthias BRUGGMANN, Musée Elysée Lausanne, le 21 juin 2017, © Catherine Leutenegger


Difficile ? Surtout à contre-courant du type de photos produites sur des zones de conflit. Essentiellement parce que le projet récompensé (A haunted world where it never shows) associe, à des types de photos inscrits dans la tradition du photojournalisme, des images appartenant à un tout autre registre. Pour mieux le comprendre, entrons un peu plus en profondeur dans la démarche de Matthias Bruggmann.

MB : « C’est une photographie qui s’intéresse à deux choses. D’une part, à la photographie elle-même, car je crois que tu dois t’intéresser à ton médium ; et d’autre part, une photographie qui parle du monde autour d’elle. Le postulat de départ, c’est que la photo de guerre est une espèce de paroxysme du photojournalisme. Les enjeux y sont exacerbés.

Quand j’ai commencé, encore étudiant, on était dans la mythification du Vietnam et si tu voulais faire de la photo documentaire, l’apothéose, c’était la photographie de conflit. Donc je m’y suis plongé. »

S’ensuivent alors quinze années de travail sur le terrain (Irak, Haïti, Somalie, Tunisie, Libye), avec des photos qui ont toujours été diffusées dans la presse. Certes, inscrites dans une démarche photojournalistique, mais avec, déjà, une démarche critique.



Syrie, 2014, © Matthias Bruggmann, Agence Contact Press Images, Prix Élysée


Soyons plus explicite : sur quels aspects de l’image de guerre pourrait porter cette critique ? D’abord sur les conditions de production des photos : en refusant de faire partie des photographes embedded, c’est-à-dire, pris en charge par les forces militaires, lesquelles décident alors de ce qui doit être photographié, où et quand. Ensuite, sur une forme d’héroïsation liée à ces images : héroïsation des combattants, du danger, des valeurs humaines associées à ces moments. Enfin, sur une franche opposition entre document (le réel) et art (l’expression de l’auteur). Ce sont ces clichés liés à la photo de guerre que remettent en question les photos de Matthias Bruggmann, tout en restant, sur le plan formel et éthique, magazines-compatibles (sic).



Irak, de la série « A haunted world where it never shows », 2016, © Matthias Bruggmann, Agence Contact Press Images, Prix Élysée


Le projet A haunted world where it never shows se présente alors comme une évolution logique, déployant des ambiguités qui sont bien peu courantes dans l’écriture photojournalistique. Sont mêlées des images dites « professionnelles » (celles de Matthias Bruggmann), photographiées au format horizontal, et d’autres vernaculaires (ici récupérées auprès des protagonistes), au format vertical. Ainsi une photo de terrain, montrant les combattants en action, côtoie-t-elle la photo d’une petite fille souhaitant un joyeux anniversaire à son papa, probablement prise au smartphone par l’un des combattants. Et les deux registres, bien distincts au départ, finissent par converger de manière ambigüe dans la photo d’un soldat cagoulé réalisant un selfie devant un cadavre.



Yazan, Irak, de la série « A haunted world where it never shows », 2016 © Matthias Bruggmann, Agence Contact Press Images, Prix Élysée


La conclusion se dévoile avec limpidité : le réel ne se transmet qu’après avoir été transformé en représentation. Dès lors, chaque photo contient la mise en doute de ce qu’elle montre et de ses conditions de production. Doute aussi face à tout système d’information qui réduirait des situations complexes à des oppositions binaires.

MB : « C’est un travail très violent pour le spectateur, très désarçonnant, parce qu’il ne sait plus trop quelle est la nature de ce qu’il regarde. Et par la maquette, je casse la hiérarchie entre photo amateure et professionnelle. Alors, tout ça, c’est une question de respect du spectateur, pour qu’il ait la liberté de chercher dans l’image. »

Plus précisément encore se pose la question de l’adresse au spectateur. Car la plupart des photos vernaculaires du projet se posent comme des adresses directes au photographe, donc au spectateur. La question finale, en filigrane derrière l’ensemble du projet, c’est à nous qu’elle s’adresse : que voulons-nous voir de la guerre, que voulons-nous voir de ces conflits et de ces peuples lointains ? N’en avons-nous pas assez de ne regarder que des photos que nos pulsions et nos habitudes iconiques ont largement pré-vues ?



Matthias Bruggmann, Syrie, de la serie « A haunted world it never shows », 2014, © Matthias Bruggmann, Agence Contact Press Images, Prix Élysée


Pour finir, je demande à Matthias : « Si je te dis que je me suis plus concentré sur l’aspect théorique de ta photographie que sur le contenu documentaire, tu es embêté ? »

MB : « Je dirais que si tu as analysé les images aussi longuement, et si le spectateur fait comme toi, alors, j’ai gagné (grand éclat de rire) : j’ai capté ton attention et après, c’est à toi de réfléchir, dans cette photographie de l’entre-deux. »

Piégé par l’ambiguité…

Chroniqueur pour le magazine OAI13, critique et concepteur d’expositions, j'aime toutes sortes de photographies. Et j'explique pourquoi dans ce blog.