Le blog de Bruno Dubreuil

L’oeil léger : le concept cool pour voir le meilleur des Rencontres d’Arles

in Exposition


Le meilleur best of des expositions des Rencontres d’Arles.

English version included below

Je n’aime pas toujours ce type qui entre dans une exposition avec l’idée d’en penser, puis d’en dire quelque chose. Avec ce côté pile ou face qui se joue dans les premières minutes de la visite pour savoir s’il est séduit ou déçu par ce qu’il a sous les yeux. Je n’aime pas toujours ce type parce qu’il a du mal à se laisser surprendre. Parce qu’il se repose trop sur ce qu’il sait et pas assez sur ce qu’il ignore. Ce type, c’est trop souvent moi.
Alors on va tout changer, essayer d’aérer son cerveau pour être plus léger et voir les choses avec un oeil vierge. Ou presque. Palmarès des expositions arlésiennes avec cet oeil léger.

Commençons par un aveu : j’ai reculé jusqu’au tout dernier moment pour voir l’exposition William Wegman. Presque lassé d’avance de voir défiler cette succession de photos de chiens anthropomorphisés. Un exercice brillant et drôle, certes, mais un peu vain. Et puis…
Il faut vous dire qu’artistiquement, je n’aime rien tant que me tromper. Sentir mes certitudes ébranlées, mes yeux se libérer de la gangue de la pensée. Pour voir, enfin. C’est ce qui s’est passé avec l’exposition Wegman.
Man Ray : c’est le nom du chien (!), un braque de Weimar (j’ai appris plus de choses sur les chiens en une exposition qu’en quelques dizaines d’années), remplacé ensuite à l’image par ses descendants. Man Ray, donc est un prodigieux mannequin. Il sait jouer de l’oeil fourbe, laisser pendre deux oreilles chaffouines, alanguir ses papattes comme une courtisane posant pour Manet ou se contorsionner comme un acrobate de cirque. Et convenons que son maître (mais qui est le maître de qui dans cette histoire ?) a quelques idées de mise en scène assez stupéfiantes.
Le duo peut ainsi passer de séries de portraits qui sont de véritables re-créations de la Comédie Humaine de Balzac (le curé, la grande bourgeoise) à des archétypes contemporains (incroyable Jay Z) tout en traversant l’histoire de la photographie (références à Walker Evans, Martin Parr, etc) pour atteindre une revisitation de figures de l’histoire de l’art. Simple, direct, érudit et visuellement riche. A un moment, ça devient prodigieux. Je vous l’ai dit, j’adore me tromper.

Les Rencontres ont fait une magnifique visite virtuelle de l’exposition William Wegman :

Heureusement, il me reste un peu de feeling. Et je n’allais pas passer un côté du travail de Paul Fusco, « RFK Funeral Train ».
Le pitch : nous sommes en 1968, Robert Kennedy a été assassiné, tout comme l’a été son frère John 5 ans auparavant. Son corps est transporté en train de New-York jusqu’au cimetière d’Arlington, à Washington. Paul Fusco est dans ce train et il photographie, comme en un long travelling aussi mémoriel que sociologique, les américains qui ont guetté le convoi ou se sont immobilisés à son passage. Un portrait de l’Amérique au passage, a contrario de toute image arrêtée puisque chaque image s’efface pour laisser la place à la suivante.
Projet simple et puissant qui se déploie ensuite en deux autres volets, puisque Rein Jelle Terpstra met en espace des documents d’américains anonymes liés à ce même évènement : photos amateures, extraits de journal intime, lettres ou films super 8 dévoilent un contrechamp du passage du train. S’y révèlent les émotions aussi bien que l’hommage éphémère et le sentiment communautaire. Le grand absent reste toujours le corps du mort, ou tout au moins le cercueil. Les deux points de vue (Celui de Fusco et celui des « spectateurs ») se tiennent dans une forme d’abstraction, même si on peut aussi lire en filigrane une métaphore de la mort comme passage, un instant suivie des yeux par les vivants.
Avec le troisième volet, arrivent les moyens du cinéma, à travers le film de Philippe Parreno. Même point de vue que celui de Paul Fusco, caméra embarquée à bord du train. Mais l’apport de la bande-son de cliquètements métalliques (peut-on entendre ces rythmes oppressants sans penser au Shoah de Claude Lanzmann ?) et les différentes temporalités induites par le défilement de l’image (plans fixes, travellings, ralentis) semblent caractériser chaque vie singulière apparaissant un instant à l’écran au regard du bloc de silence qui passe devant leurs yeux. Nous voyons chaque existence voyant son propre éloignement final. Une émotion envoûtante.

A propos d’oppression, on aimerait un espace un peu moins confiné pour les sélectionnés du Nouveau Prix Découverte 2018, qui constitue toujours un des moments les plus attendus des Rencontres d’Arles. Pour passer efficacement d’un univers à l’autre, il faut savoir se ménager des silences, des respirations. Plusieurs projets souffrent de manque de recul et de hauteur et évidemment, c’est aussi le spectateur qui se trouve pris dans ces accrochages trop denses.
Malgré cela, nous avions d’entrée craqué sur le travail de Paulien Oltheten (la lauréate de ce Prix), engagée dans une sorte de street photography performative dans le quartier de La Défense. Entre petites traces du quotidien (relire Michel de Certeau), étude comportementale et recherche anthropologique, le tout avec humour, dans un dispositif de monstration efficace.

Enfin, à quelques mètres, il y a « le geste Thomas Hauser » : rapprochements de matières, de textures et d’images intensément féconds. Ça frotte, ça résonne, ça murmure et … ça me parle. Un truc qu’il va falloir résoudre Thomas : j’ai terriblement envie de toucher la pierre, passer mon doigt le long de l’arête du verre, sentir la poussière de marbre. Tout cela est si tactile…

Le palmarès expos de Olenka Carrasco :

1) « Au delà de la photo, la folie » d’Adel Abdessemed, mise en scène plutôt beaux-arts, exposition qui nous plonge dans la tête d’un artiste peu conventionnel.

 

2) « Une colonne de fumée », une belle découverte, regard sur le scène contemporaine turque. Beau montage d’expo : on avait l’impression d’être à Istanbul, soit au milieu de manifestatiosn avec les vidéos du collectif Akina, soit dans la précarité sordide de la nuit grâce à Çagdas Erdogan.

 

3) L’exposition de Jonas Bendiksen, « The Last Testament », « le documentaire bien fait », un sujet aussi effrayant que fascinant.

Le palmarès expos de Silvy Crespo :

1) L’expo « projection qui te prend aux tripes »: Clément Cogitore à l’église Saint-Blaise. Quand le krump et Rameau se mélangent devant la caméra du talentueux Clément Cogitore, cela donne une expérience primitive intense qui te dresse tous les poils sur le corps. A voir et à revoir, sans fin!

2) L’expo découverte: Taysir Batniji, artiste franco-palestinien qui nous invite à découvrir sa famille éparpillée dans le monde. Il interroge la notion de foyer. Que reste-t-il du foyer dans l’exil?

3) L’expo « je ne sais pas ce que je regarde mais je kiffe »: avec Christo & Andrew,je suis déstabilisée. Je ne sais pas ce que je regarde, ni pourquoi. Je suis aux antipodes de mes zones de confort visuel mais je « kiffe ». Alors laissez-vous embarquer dans cet univers déjanté, le temps d’une visite au Ground Control.

 

English version

The light eye: the cool concept to see the best of the Rencontres d’Arles

I don’t always like this guy who walks into an exhibition with the idea of thinking about it and then saying something about it. With this coin toss that is played in the first minutes of the visit to find out if he is seduced or disappointed by what he has before his eyes. I don’t always like this guy because he has a hard time being surprised. Because he relies too much on what he knows and not enough on what he doesn’t know. This guy, it’s too often me.
So we’ll change everything, try to air our brain to be lighter and see things with a blank eye. Or almost. Arles exhibitions palmarès with this light eye.

Let’s start with a confession: I went back to the very last moment to see the William Wegman exhibition. Almost tired in advance of seeing this succession of photos of anthropomorphic dogs. A brilliant and funny exercise, certainly, but a little vain. And then…
I must tell you that artistically, I love nothing as much as to be wrong. Feel my certainties shaken, my eyes free from the thought. To see, finally. That’s what happened with the Wegman exhibit.
Man Ray: that’s the name of the dog (!), a Weimar dog (I learned more about dogs in an exhibition than in a few decades), then replaced in the image by his descendants. Man Ray is a prodigious model. He knows how to play the deceitful eye, let two chaffouine ears hang, alanguish his legs like a courtesan posing for Manet or contort himself like a circus acrobat. And let’s agree that his master (but who is whose master in this story?) has some pretty amazing staging ideas.
The duo can thus pass from series of portraits which are real re-creations of Balzac’s Comédie Humaine (the priest, the great bourgeois) to contemporary archetypes (incredible Jay Z) while crossing the history of photography (references to Walker Evans, Martin Parr, etc) to reach a revisitation of figures of art history. Simple, direct, scholarly and visually rich. At some point, it gets amazing. I told you, I love to be wrong.

Fortunately, I still have a little feeling. And I wasn’t going to miss Paul Fusco’s work, « RFK Funeral Train ».
The pitch: we are in 1968, Robert Kennedy was murdered, just like his brother John was five years ago. His body was transported by train from New York to Arlington Cemetery in Washington. Paul Fusco is on this train and he photographs, as in a long travelling as memorable as sociological, the Americans who have watched the convoy or have stopped in its passage. A portrait of America in passing, a contrario of any still image since each image fades to leave the place to the next.
A simple and powerful project that then unfolds in two other parts, since Rein Jelle Terpstra puts into space anonymous American documents linked to the same event: amateur photos, diary excerpts, letters or super 8 films reveal a reversal of the train’s passage. Emotions are revealed as well as ephemeral homage and community feeling. The great absent always remains the body of the dead, or at least the coffin. The two points of view (that of Fusco and that of the « spectators ») are held in a form of abstraction, even if one can also read in filigree a metaphor of death as a passage, a moment followed by the eyes of the living.
With the third part, comes the means of cinema, through Philippe Parreno’s film. Same point of view as Paul Fusco’s camera on board the train. But the contribution of the soundtrack of metallic clicks (can we hear these oppressive rhythms without thinking of Claude Lanzmann’s Shoah?) and the different temporalities induced by the scrolling of the image (fixed shots, travellings, slowdowns) seem to characterize each singular life appearing for a moment on the screen in front of the block of silence that passes before their eyes. We see each existence seeing its own final distance. A bewitching emotion.

Speaking of oppression, we would like a little less confined space for those selected for the New Discovery Prize 2018, which is still one of the most awaited moments of the Rencontres d’Arles. To pass effectively from one universe to another, it is necessary to know how to spare silences, breaths. Many projects here suffer from a lack of distance and height and obviously it is also the spectator who is caught in these too dense exhibitions.
Despite this, we had a crush on the work of Paulien Oltheten (the winner of this award), engaged in a kind of street performative photography in the district of La Défense. Between small traces of everyday life (reread Michel de Certeau), behavioural study and anthropological research, all with humour, in an effective installation.


Finally, a few metres away, there is « Thomas Hauser’s gesture »: bringing together materials, textures and intensely fertile images. It rubs, it sounds, it whispers and… it speaks to me. Something Thomas will have to solve: I have a terrible urge to touch the stone, run my finger along the edge of the glass, smell the marble dust. It’s all so tactile…

Olenka Carrasco’s show list :

1) « Beyond photography, madness » by Adel Abdessemed, a rather fine art production, an exhibition that plunges us into the head of an unconventional artist.

 

2) « A column of smoke », a beautiful discovery, look at the contemporary Turkish scene. Nice exhibition set-up: we had the impression of being in Istanbul, either in the middle of demontatiosn with the videos of the Akina collective, or in the sordid precariousness of the night thanks to Çagdas Erdogan.

 

3) Jonas Bendiksen’s exhibition, « The Last Testament », « the well-made documentary », a subject as frightening as it is fascinating.

 

Silvy Crespo’s exhibition list :

1) Clément Cogitore at Saint-Blaise church. When krump and Rameau mix in front of the camera of the talented Clément Cogitore, it gives an intense primitive experience that raises all the hair on your body. To see and to see again, endless!

2) The discovery exhibition: Taysir Batniji, Franco-Palestinian artist who invites us to discover his family scattered around the world. He questions the notion of home. What remains of the home in exile?

3) The exhibition « I don’t know what I look at but I like it »: with Christo & Andrew, I am destabilized. I am at the antipodes of my visual comfort zones but I love it. Then let yourself be embarked in this crazy universe, the time of a visit to Ground Control.

Chroniqueur pour le magazine OAI13, critique et concepteur d’expositions, j'aime toutes sortes de photographies. Et j'explique pourquoi dans ce blog.

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