Le réel et son trouble

in L'art au quotidien

© Petra Wunderlich, Calagio B, 1989, Konrad Fischer Galerie


La politique ne devrait pas se contenter de dessiner un futur hypothétique. Elle devrait commencer par s’astreindre à une description rigoureuse du monde présent. Car l’idéologie saute souvent cette étape allègrement : celle qui consiste à rendre compte de la complexité du monde, des tensions qui le maintiennent en équilibre précaire. Celle sans qui nous ne saurions être des citoyens responsables. C’est pourquoi je suis intimement attaché à la photographie descriptive, celle qui ne prétend pas imposer une vision simplifiée du monde, n’assène pas un discours, mais dit plutôt : « regarde, essaie de comprendre, vois à quel point toute chose (tout évènement, tout être) est solidaire des autres. Vois à quel point il est difficile et dangereux pour la pensée de réduire le monde. »

Dans la famille « Ecole de Düsseldorf », vous connaissez certainement le père et la mère (les époux Becher, châteaux d’eau, puits de mines, hauts-fourneaux), et quelques rejetons fameux : Andreas Gursky, Thomas Ruff, Candida Höfer. Mais vous connaissez certainement moins Petra Wunderlich, dont le travail a adopté la pratique et les codes de la photographie documentaire de cette école : photographie frontale, faite à la chambre, géométrie rigoureuse, lumière neutre. Photographie descriptive, dénuée de sentimentalité. Certains verront ces images comme des photos muettes, ne portant sur rien d’autre que ce qu’elles décrivent. Et pourtant …

Le style des photos de Petra Wunderlich ne se détache pas vraiment de celui des autres photographes qui travaillent avec le même protocole. Alors, qu’est-ce qui fait sa singularité ? Le sujet ? La matière de ses images ? Le propos ? Quel effet est visé, de quoi ça parle ?



© Petra Wunderlich, Compilation I », Italie 1989, Bernhard Knaus Fine Art Galerie


Carrières de marbre ou synagogues new-yorkaises, le discours sur le monde est le même. Le réel et ses apparences. Le réel comme surface trompeuse. La photo décrit ce réel avec un luxe de détails. Elle le reproduit avec tant d’efficacité, d’ampleur et de justesse qu’on croit y voir un irréfutable objet de connaissance. Voilà ce qui nous trompe : aucune vision n’équivaut à l’expérience. Le réel se présente comme une surface impossible à éprouver.

Le réel, même quand il se présente à nous avec l’exactitude la plus grande, n’est qu’un rideau de scène. Derrière lui, le souffle de la vraie vie peut le faire bouger, le gonfler et en révéler l’artifice.

La grande puissance de la photographie, c’est d’être capable de rendre au monde sa complexité. De montrer le réel tout en remettant en question toute lecture unique.



© Petra Wunderlich, Synagogue for the Arts, NYC, 2013, Bernhard Knaus Fine Art Galerie


Appréhender le monde, c’est aussi accepter la relativité de notre vision. Nous ouvrir, en confiance, à l’incertitude, au questionnement. Et donc, se préparer à dialoguer. Car voir, c’est voir avec les autres. Un geste politique.

Chroniqueur pour le magazine OAI13, critique et concepteur d’expositions, j'aime toutes sortes de photographies. Et j'explique pourquoi dans ce blog.