L’art au bord du gouffre

in Exposition

Marc Garanger, Femme algérienne,1960, tirage argentique, © Marc Garanger


Le monde de l’art est comme un trou noir, capable d’avaler et de recycler tout ce qui pourrait s’identifier de près ou de loin à ce dont il est déjà constitué. Alors, c’est un vrai défi aux lois de la nature de l’art que de bâtir une exposition avec autant d’oeuvres qui dansent au bord du gouffre. En ce sens, l’exposition Grand Trouble (à l’instigation de Frédéric Pajak et d’un petit noyau d’artistes), à la Halle Saint-Pierre, est un grand courant d’air qui fait claquer les portes et s’envoler les idées reçues sur ce qu’est l’art aujourd’hui.



Martial Leiter, Le glacier suspendu, 2016, encre et pastel, © Martial Leiter


Une exposition envoûtante. Étrange et délicieusement déstabilisante. Que cherche-t-elle ? Consonances ou dissonances, c’est comme si chaque artiste ouvrait un champ inattendu de l’art, lui imposant une redéfinition permanente, sans jamais se laisser dominer par une démarche programmatique. Mais au contraire, donnant toujours le primat au visuel et au tactile, à ce qui se touche du regard. Produisant des oeuvres presque sans âge, sans époque. Des météorites tombées d’autant de ciels singuliers.



Nour Ballouk, The Arab Spring Dance series, 2015, photomontage, © Nour Ballouk


Car ici, chaque artiste est un cosmos à lui tout seul. À tel point que pour certains, ce qui est visé embrasse des univers entiers : les peintures incandescentes (cires, suie et encres) de Jean-Paul Marcheschi, les dessins furieusement habités de Marcel Katuchevski ou l’installation hypnotique de Jérôme Cognet (une soupe primitive d’images, granuleuse et instable, qui côtoie les loups hurlants de Olivier Estoppey).



Jean-Paul Marcheschi, Visages d’abîmes, 2014, cire, suie et encres sur papier, © Jean-Paul Marcheschi


Et plonger jusqu’aux racines du monde, c’est plonger aux racines du geste artistique. Oscillant entre, d’un côté, un rapport archaïque au dessin, au tracé, à la griffure dans la matière (à cet égard, la découverte des encres de Uroch Tochkovich est un choc puissant) ; et de l’autre côté, un rapport archéologique à l’art : celui d’une quête de l’image comme trace (les dessins d’Edmond Quinche) ou comme vestige. Ainsi, on reste fasciné par la construction primitive de Edith Dufaux, maquette qu’elle photographie ensuite, pour produire des images aux lumières sourdes. Ces images semblent évoquer des lieux autrefois habités par des dieux aujourd’hui oubliés.



Edith Dufaux, Puits au linge, 2017, tirage jet d’encre pigmentaire, © Edith Dufaux


Et puis il y a le rire. Cette part d’humanité qui est parfois si difficile à assumer dans l’art, voilà qu’ici elle se décline sous ses formes les plus sarcastiques (les collages de Tomi Ungerer, les assemblages de Pavel Schmidt) ou l’humour plus discret de Léa Lund qui, dans son petit musée, retrace une généalogie entière de sculptures antiques et préhistoriques sous la formes de figurines modelées ramenées à une matière et une échelle commune. Sous sa forme ludique et presque mineure, c’est une superbe démonstration de ce qui rassemble l’humanité depuis ses origines : visage, corps, signes, formes rectilignes ou courbes, l’essence du regard traduit en gestes.



Le Petit Musée de Léa Lund, 2004, argile, © Léa Lund


Enfin, et peut-être le plus important, c’est la capacité de Grand Trouble à faire éclater les frontières d’un regard confortable, celui qui serait rassuré par la virtuosité technique. Car Grand Trouble, c’est la brocante du regard : sur la même feuille à dessin, se côtoient les mains les plus habiles et les moins « sachantes », celles dont on dira peut-être « oh, moi aussi j’peux en faire autant ». Et que toutes ces mains parlent le même langage, disent le même monde, ce n’est pas la moindre réussite de cette exposition ébouriffante.



Pavel Schmidt, Beretta, 2014, ® ADAGP


L’exposition Grand Trouble se tient à La Halle Saint-Pierre jusqu’au 31 juillet 2017 : hallesaintpierre.org

On prolongera efficacement la visite par la lecture du catalogue édité aux Cahiers Dessinés avec, entre autres, de formidables textes de Frédéric Pajak, Michel Thévoz, Philippe Garnier, Matthieu Gounelle.


Chroniqueur pour le magazine OAI13, critique et concepteur d’expositions, j'aime toutes sortes de photographies. Et j'explique pourquoi dans ce blog.