Gordon Gekko et les algorithmes

in Découvertes et tendances

La photographie peut-elle parler efficacement des algorithmes ? Silvy Crespo relève le défi et nous présente le travail d’Eline Benjaminsen .

© Eline Benjaminsen

English version included below

Les nuits hivernales étant longues et froides, je me suis récemment surprise à passer ma soirée en compagnie d’une barquette d’olieballen, spécialité néerlandaise de saison, et de Gordon Gekko, investisseur sans scrupules incarné par le charismatique Michael Douglas, dans le film Wall Street, d’Oliver Stone.

Alors que je savourais chaque bouchée d’huile en m’extasiant sur les cheveux gominés de Michael Douglas, je n’ai pu m’empêcher de penser au projet « Where the money is made, Surfaces of algorithmic capital » d’Eline Benjaminsen, photographe basée aux Pays-Bas.

© Eline Benjaminsen

Le projet d’Eline nous plonge au cœur du trading à haute fréquence, THF pour les initiés. Mais qu’est ce qui se cache sous cet acronyme qui vous fera briller en soirée, ou vous vaudra d’être cloué au pilori ?

Le THF est une technique d’achat et de vente de titres qui consiste à utiliser des algorithmes mathématiques complexes et des ordinateurs ultra-puissants, afin de détecter et d’exploiter les micromouvements de marché dans le but de réaliser des transactions financières. Plus précisément, disons que les sociétés spécialisées dans le THF cherchent à multiplier, le plus rapidement possible, des transactions présentant des petites différences de prix, différences qui misent bout à bout sont susceptibles de générer d’importants profits. Finalement, c’est tout simple : il s’agit de gagner plus !

Deux éléments définissent ainsi le THF. D’une part, les arbitrages ne sont plus le fait d’hommes, dans une salle de marché, mais celui d’algorithmes : avec le THF, plus de Gordon Gekko, mais des ordinateurs et des lignes de codes. D’autre part, la vitesse à laquelle les arbitrages ont lieu (puisque l’échelle de temps nécessaire à la réalisation d’une opération est de l’ordre de la dizaine de millisecondes, soit une vitesse proche de celle de la lumière). Gagner plus, plus vite, de plus en plus vite !

Le THF et les questions qu’il soulève sont analysés dans la publication accompagnant le projet de Eline Benjaminsen. Cette publication se présente sous la forme d’un journal, imprimé sur le même papier que le célèbre Financial Times, et qui nous fait profiter des contributions des chercheurs Alexandre Laumonier et Sophie Dyer (Goldsmiths), ainsi que du journaliste Joost Dobber (Dutch Financial Daily).

Alors, à ce stade, me demanderez-vous, comment traiter photographiquement un tel sujet, lequel n’a en apparence rien de photographique ? La question se pose d’autant plus que l’on comprend que, matériellement et physiquement, l’œil humain n’est pas capable de reconstruire le mouvement de l’algorithme, eu égard à la vitesse à laquelle ce dernier intervient.

© Eline Benjaminsen

Mais c’est là que réside une grande partie de l’intérêt de ce projet. Comment rendre visible ce qui est hors de la portée de notre perception ?

Compte tenu du sujet, et des tendances photographiques actuelles, nous aurions pu nous attendre à des images abstraites, augmentées, alléchantes, qui auraient tenté de matérialiser l’algorithme. Au lieu de cela, Eline nous donne à regarder des clichés représentant des paysages, tantôt urbains, tantôt ruraux, où tout paraît normal, pour ne pas dire banal, où rien ne semble se passer.

Mais pourquoi photographier des lieux, en apparence insignifiants, alors qu’il est question d’algorithmes et de transactions financières ?

Le travail d’Eline consiste à étudier les structures du pouvoir qui existent en dehors de notre environnement physique. Elle m’explique qu’il s’agit de nous confronter aux limites de notre vision en nous livrant des images qui ne nous montrent pas les algorithmes de la finance, mais seulement des lieux par lesquels transitent ces ondes invisibles.

J’apprends ainsi que depuis plusieurs années, les sociétés de trading se sont lancées dans une véritable course à la vitesse ; c’est à celle qui arrivera à avoir un pylône, et par conséquent un émetteur potentiellement plus rapide que le concurrent, sur une ligne droite de 669 kilomètres reliant Londres à Francfort et traversant la France et la Belgique.

Aussi, pendant plus d’un an, Eline a effectué plusieurs allers et venues entre les Pays-Bas et ces différents pays afin de documenter ces lieux où se situent ces marchés immatériels. Et en effet, lorsque l’on observe une nouvelle fois les photographies qui composent ce projet avec plus d’attention, on constate la présence dans le paysage de points blancs, comme des pustules plus où moins grosses. Ce sont eux qui matérialisent la présence de ces algorithmes invisibles.

© Eline Benjaminsen

Le projet réalisé par Eline illustre donc, par le biais d’une démarche documentaire directe et sans fioritures, un changement de paradigme amorcé depuis un certain temps. Ainsi, à la célèbre phrase de Benjamin Franklin « le temps c’est de l’argent », s’est substituée l’expression « la vitesse c’est de l’argent ». La création de richesses, est verticale ; elle a lieu au dessus de nos têtes, à la vitesse de la lumière. Ce qui la rend invisible et donc, quasiment, incontrôlable.

Finalement, Gordon Gekko a en partie raison en disant que le bien le plus précieux qu’il connaisse est l’information puisque, comme nous pouvons le comprendre à l’aune du projet d’Eline, cette information, qu’elle traite de la connaissance du micromouvement de marché où de l’ordre d’achat ou de vente est précieuse aux sociétés de trading. Mais aujourd’hui l’information n’est rien sans la vitesse.

Il y a donc fort à parier que dans un futur remake, Gordon ajoutera que les biens les plus précieux qu’il connaisse sont l’information et la vitesse !

PS: en cette période de fin d’année, je vous souhaite de passer de joyeuses fêtes, quoi que vous fêtiez !

Silvy Crespo est passionnée par la photographie, l’architecture et les chats. Pour ViensVoir, elle ira dénicher des coups de cœur photographiques aux quatre coins de l’Europe (et même encore plus loin).

Pour plus d’informations :
Vous pouvez vous procurer la publication « Where the money is made, Surfaces of algorithmic capital » (rédigée en anglais) ici. Elle coûte 10 euros.

© Eline Benjaminsen

English version

Gordon Gekko and the algorithms

Silvy Crespo

The winter nights being long and cold, I recently spent my evening, to my own surprise, with olieballen, a Dutch seasonal specialty, and Gordon Gekko, an unscrupulous investor embodied by the charismatic Michael Douglas in Oliver Stone’s movie Wall Street.

Whereas I was enjoying every bite of my oily ball while at the same admiring Michael Douglas’ sleek hair, I couldn’t help but to think about the project « Where the money is made, Surfaces of algorithmic capital » by Eline Benjaminsen, a photographer based in the Netherlands.

Eline’s project plunges us into the heart of high-frequency trading, better known by the insiders as HFT. But what is covered by this acronym that will either make you shine in cocktails, or have you nailed to the pillory?

HFT is a securities buying and selling technique that uses complex mathematical algorithms and ultra-powerful computers to detect and exploit micro market movements in order to realize financial transactions. Specifically, put simply companies specializing in HFT are seeking to multiply, as quickly as possible, transactions with small price differences that are likely to generate large profits. In the end it is quite simple: the goal is to try to earn more money.

Two elements define the HFT. On the one hand, arbitrations are no longer made by men in a trading room, but by algorithms: with HFT, no more Gordon Gekko but instead computers and lines of code. On the other hand, the speed at which arbitrations take place since the timescale required to perform an operation is about ten milliseconds, a speed close to the speed of light.

The HFT and the questions it raises are analyzed in a publication accompanying the project of Eline Benjaminsen. This publication takes the form of a newspaper, printed on the same paper as the famous Financial Times, and which allows us to benefit from the input from the researchers Alexandre Laumonier and Sophie Dyer (Goldsmiths) and from Joost Dobber (journalist at the Dutch Financial Daily).

So, now, you will ask me how to deal with such a topic, which does not seem to have anything to do with photography ? The question arises all the more as we understand that, materially and physically, the human eye is not capable of reconstructing the movement of the algorithm given the speed at which it intervenes.

But this last aspect, in my opinion, is where the heart of this project lies. How can we render visible what is beyond the reach of our perception?

Given the subject and the current photographic trends, we could have expected abstract, augmented, tempting images that would have attempted to materialize the algorithm. Instead, Eline offers to our gaze images representing landscapes, sometimes urban, sometimes rural, where everything seems normal, not to say banal, where nothing seems to happen.

But why take pictures of seemingly insignificant places when it comes to algorithms and financial transactions?

Eline’s work consists in studying the power structures that exist outside our physical environment. She explains to me that the work aims at confronting us with the limits of our vision by presenting images which instead of depicting the algorithms of finance only show the places through which these invisible algorithmic waves circulate.

I learnt that for several years now, trading companies have been in a real race for speed; the winner is the one that will manage to get a pylon, and therefore a potentially faster transmitter than its competitor, on a 669 kilometers straight line connecting London to Frankfurt and crossing France and Belgium.

Also, for more than a year, Eline has travelled back and forth between the Netherlands and these countries to document where these intangible markets are located. And indeed, when we look again at the photographs that compose this project, with more attention, we notice the presence in the landscape of white dots, like pustules more or less large. The latter materialize the presence of these invisible algorithms.

The project carried out by Eline illustrates, through a direct and uncomplicated documentary approach, a paradigm shift initiated some time ago. Thus, Benjamin Franklin’s famous quote « time is money » has been replaced by the expression « speed is money ». The creation of wealth is vertical; it takes place above our heads, at the speed of light. This makes it invisible and consequently, hardly if not almost, uncontrollable.

Eventually, Gordon Gekko is partly right in saying that the most valuable commodity he knows is information since, as we can understand from Eline’s project, this information, be it the knowledge of the micro market movements or of the order to buy or sell, is valuable to trading companies. But today information is nothing without speed.

It is therefore highly probable that in a future remake, Gordon would add that today the most valuable commodities he knows are information and speed!

PS:

At this time of the year, I wish you a happy holiday, no matter what you celebrate!

For more information:/

You can buy the publication « Where the money is made, Surfaces of algorithmic capital », which is written in English, via http://www.elinebenjaminsen.com
Price: 10 euros.