Quand le dessin inventait l’instantané

in Exposition

André-Adolphe-Eugène Disdéri (Ateliers Chevalier), Famille de S.M. l’Empereur (Portraits de l’Empereur et de la famille impériale au format carte de visite), vers 1855-1865, © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brand, Service presse Musée d’Orsay
André-Adolphe-Eugène Disdéri (Ateliers Chevalier), Famille de S.M. l’Empereur (Portraits de l’Empereur et de la famille impériale au format carte de visite), vers 1855-1865, © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brand, Service presse Musée d’Orsay



C’était sous le Second Empire. La photographie avait vingt ans. Riche de tous les possibles, certainement, mais encore prisonnière de ses limites techniques. De ses temps de pose à rallonge. Loin, bien loin de conquérir l’instantané. Mais qui d’autre qu’elle aurait donc pu aller chercher cette instantanéité ? Le dessin bien sûr !

« Spectaculaire Second Empire » : c’est le titre de l’exposition du Musée d’Orsay. Une exposition qui permet de plonger dans une époque un peu méconnue, parce que recouverte par certains clichés qu’on a beaucoup vus ces dernières années : l’oeil masqué de la comtesse de Castiglione, ou la prise de vue du prince impérial sur son poney tandis que l’empereur observe la scène. A ce titre, l’exposition contribue à élargir le champ de nos connaissances et à ajouter d’autres images à celles que nous connaissons déjà : voir les structures éphémères de célébrations, ou l’étonnante villa pompéienne du prince Napoléon-Jérôme, cousin de l’empereur. Décidément, l’image s’appuie souvent sur d’autres images qui l’ont précédée.

Mais revenons à la photographie. Dans ces années-là, un genre domine toute autre forme de représentation : le portrait. C’est Zola qui écrit à propos du Salon (la principale institution artistique) : « le flot des portraits monte chaque année (…) Il n’y a plus guère que les personnes voulant avoir leur portrait qui achètent encore de la peinture ». C’est que la photo a envahi le marché du portrait, l’a hyper-stimulé, démocratisé, et fonde sur lui son essor. Inventant des produits nouveaux, comme le portrait-carte de Disderi ou les photos-cartes en mosaïque (à collectionner : l’ancêtre des images Panini). La peinture ne pourra pas lutter longtemps contre ce raz-de-marée.


Le Gray Gustave, Salon de 1852, Grand Salon, mur nord, © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt, Service presse Musée d’Orsay
Le Gray Gustave, Salon de 1852, Grand Salon, mur nord, © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Alexis Brandt, Service presse Musée d’Orsay



Mais où est l’instantané ? Où est la représentation du quotidien ? La surprise du geste anodin, l’humour involontaire ? Encore en germe dans les dixièmes de seconde que le médium devra gagner pour offrir des temps de pose raccourcis (patientons encore une vingtaine d’années). Seulement voilà : on croit qu’une invention sort de nulle part alors que souvent, un besoin diffus la précède. Réponse grâce au célèbre caricaturiste Honoré Daumier : c’est lui qui croque les saynettes de la vie quotidienne. Lui qui saisit ces petits riens qui fonderont une grande partie de la photo à venir : la photo humaniste et ses anecdotes humoristiques. Cette photo tendre ou grinçante, à la limite du gag.

Voyez dans l’exposition la série des croquis musicaux de Daumier. L’un d’eux est légendé l’orchestre pendant qu’on joue une tragédie. A l’arrière-plan, estompés par un trait plus clair (l’équivalent du flou ?) le bas du corps des tragédiens. Au premier plan, un tambour coupé par le cadre. Au milieu de ses collègues de dos et des partitions qui scandent l’image, un musicien, de face, baille à s’en décrocher la mâchoire. C’est fait : Daumier invente la photo instantanée.


Planche n° 17 de la série des Croquis musicaux, publiée dans Le Charivari, le 5 avril 1852. copyright BnF, Estampes et Photographie, Rés. Dc-180b (46)-Fol. La BNF est partenaire de l’exposition « Spectaculaire Second Empire » au Musée d’Orsay
Planche n° 17 de la série des Croquis musicaux, publiée dans Le Charivari, le 5 avril 1852.
copyright BnF, Estampes et Photographie, Rés. Dc-180b (46)-Fol.
La BNF est partenaire de l’exposition « Spectaculaire Second Empire » au Musée d’Orsay

Chroniqueur pour le magazine OAI13, critique et concepteur d’expositions, j'aime toutes sortes de photographies. Et j'explique pourquoi dans ce blog.