Carte blanche à Annakarin Quinto

« Charkow », par Ellen Korth, livre auto-publié en 2016, © Annakarin Quinto


Depuis quelques éditions, Annakarin Quinto anime le off du off des Rencontres d’Arles avec son boudoir2.0. Cette année, elle revient avec un nouveau projet, évidemment centré sur le livre photo, en déployant tout son pouvoir de médiation. Convictions profondes et inventivité, écoutons Annakarin.

Annakarin : Choisir un livre photographique, c’est, aujourd’hui peut-être plus que jamais, non seulement un acte poétique, mais aussi, voire surtout, un acte politique. Car l’expansion du livre photographique, avec l’immense déploiement de créativité et de quête de sens qui l’accompagne, me semble un acte de rébellion du monde organique face à la pieuvre numérique, tout en exploitant parfaitement les ressources que celle-ci lui offre.

Je viens d’un pays, l’Italie, où photographie, papier et politique ont toujours été intimement liés. La photographie, soutenue par une presse populaire abondante, a eu un impact politique énorme. C’était un pays pauvre, au taux d’analphabétisme élevé. En 1946, nous passions de la royauté à la démocratie. Il fallait trouver un moyen de communiquer avec le peuple. C’est dans ce contexte que la photographie est devenue un outil d’information, de combat, et non seulement de représentation.

La tradition du reportage y est ancienne, portée par une situation politique et sociale violente et complexe. Elle donnera naissance au néo-réalisme au cinéma. Et ce n’est pas un hasard si les paparazzi y sont nés. Mais déjà l’image devient omniprésente, surabondante, perçue comme envahissante ou mensongère : dans tous les cas, ambigüe. Dès les années 60, de Luigi Ghirri en passant par Fabio Mauri, les artistes se sont emparés de la forme du livre pour contester, décortiquer, exalter l’image. Et la transformer en langage plutôt qu’en support de réalité objective.



© Fabio Mauri – Linguaggio è guerra – Massimo Marani Editore – 1975


Aujourd’hui plus qu’hier, dans notre environnement de surabondance iconographique, et face à l’irruption des réseaux et des outils numériques dans nos espaces intimes, que peut-on encore faire dire de vrai à une photographie souvent décontextualisée ? Les photographies sont plus que jamais des images comme les autres et il semble de plus en plus salutaire de rester suspicieux quant à leur pouvoir de représentation : « Context is everything » martèle Alfredo Jaar qui en arrive à ne pas montrer les images pour qu’enfin on les regarde dans une poignante installation sur le génocide rwandais. Pendant ce temps, Joan Fontcuberta nous mène en bateau de livre en livre, d’œuvre en œuvre, nous faisant croire ce qu’on veut bien croire, secouant nos pupilles crédules.



© Joan Fontcuberta – Herbarium – Göttingen. European Photography – 1985


La photographie, portée par l’illusion de sa capacité à représenter le réel est devenue un langage qui nous est familier, à tel point que la manipulation devient à la portée de tous. En défilant nos fils d’actualités numériques, on prend conscience que l’image est devenue espace de propagande privée. Son contenu objectif importe bien moins que le sens qu’elle va prendre une fois qu’elle aura été placée dans un contexte donné et légendée à notre guise. Nos pages numériques surabondent ainsi d’images déconnectées de leur contexte originel, dont la « vérité » est fixée bien plus par le nombre de partages que par leur contenu objectif.

Dans ce contexte frénétique, le livre me semble offrir un moment de pause, de réflexion et de partage. Il ne nous tombe pas devant les yeux sans crier gare comme une image subliminale qui finira par nous convaincre d’une réalité qui n’existe pas. Il arrête le temps et le certifie. Il offre de l’espace au contexte. Le livre est avant tout une expérience, une pause de réflexion et d’émotion, une rencontre intime, un dialogue, un partage. On le prend, on le tourne dans tous les sens. On le regarde. On le lit. On le scrute. On l’inspecte. On cherche à le comprendre. On se laisse séduire. Ou pas. On le choisit. Il nous nourrit. On le rejette. On y revient. Un livre ne passe pas. Il reste. Oui. Un livre se partage et se discute. C’est un magnifique outil de médiation entre de multiples univers qui se rencontrent sans se connaître. Le décryptage du livre photographique, et donc de l’image, devrait être enseigné à l’école comme l’étude de texte.



© Annakarin Quinto


Certains, pour des raisons que j’ignore et ne comprends pas, souhaiteraient enfermer le livre photographique dans le champ étroit de la belle photographie réservé à une élite d’initiés et l’exclure du champ du livre élargi. Je pense qu’il y a de la place pour tout le monde et pour toute expérimentation, et la belle photographie ne me semble pas suffisante pour définir et englober le livre photographique tout entier.

Le livre photographique vous ouvre un univers, dans une fusion de forme, de fond et d’imaginaire personnel. Il est un objet de cinéma immobile dont le spectateur est acteur fondamental. Ouvrir un livre photographique est une expérience physique et émotionnelle, une expérimentation sensible d’autres réels possibles. Son langage devient exquis lorsqu’il s’exprime de la façon la plus fluide et précise possible. Les éléments qui participent de cette fluidité sont nombreux. Il y a bien sûr le choix et l’ordre des images, parfois l’histoire racontée, même si la narrativité n’est pas en soi un critère de qualité. Mais il y a aussi le langage du livre proprement dit : le papier, la lourdeur, le langage intrinsèque de la page, de son espace, de son déploiement, de son ordonnancement, la pliure, la reliure, l’odeur, la tranche, le bruissement du papier et tous les éléments de langage qui sont encore à inventer.

Le livre me semble ainsi devenir l’antithèse de l’expérience de l’information au quotidien, voir un acte de rébellion à celui-ci, la revanche de l’intime sur une tendance contemporaine au « tout public ». La presse d’information s’insère aujourd’hui, dans son ensemble et avec de rares exceptions, dans un flux trop rapide où le temps de réflexion et d’appréhension de l’information se réduit chaque jour un peu plus. Les Unes s’étalent sur les murs de nos villes et la Une du jour annule la Une de la veille. Devant le flux numérique, on réagit souvent sans vraiment lire et penser, portés par l’ivresse de la liberté de s’exprimer mais sans vraiment écouter ce que l’autre a à dire. La presse traditionnelle, telle qu’elle se pratique trop souvent, participe du mouvement d’hypnotisation du monde, d’endormissement de la conscience. De nombreuses tentatives de contrer cette avalanche se mettent en place avec succès. Et le livre photographique y participe en offrant à l’image sa juste place. Le livre permet la mise en perspective, crée du lien et donc de l’intelligence. Il s’incruste avec obstination dans nos paysages intérieurs. Un livre est aujourd’hui encore un choix volontaire, un acte d’autonomie, de prise de responsabilité. Le lecteur doit aller le chercher, le choisir. L’auteur peut, lui, le penser, le créer et le diffuser en toute liberté.



« Charkow », par Ellen Korth, livre auto-publié en 2016, © Annakarin Quinto


C’est dans ce contexte de passion et de pensée que s’inscrit « On my lap », un format de partage du livre, ou plus largement, de l’objet photographique, que j’ai mis au point pour la 3ème édition du boudoir2.0, qui aura lieu, sur invitation de Hans Lucas, du 4 au 9 juillet pendant les Rencontres d’Arles.

Dans ce format j’invite les auteurs ou des personnes mandatées par ceux-ci à lire leur œuvre à la manière de grands-parents qui raconteraient les histoires de famille en feuilletant l’album de famille. L’ambition non voilée est de créer un lien intime entre photographe, photographie et spectateurs. De remettre le photographe/auteur au cœur de nos sociétés ultra-médiatisées. Mon souhait le plus cher est que le public qui viendra à notre rencontre retourne chez lui avec la sensation d’avoir vécu plusieurs nouvelles vies et de les avoir fait rentrer dans son expérience charnelle du monde.

Annakarin Quinto,

Remaniement d’un article publié en avril 2015 sur Content is Art