Quand les ados apprennent à décrypter les images

in L'art au quotidien



Bonne nouvelle : l’éducation à l’image commence à être un point incontournable dans les programmes scolaires. Pas vraiment sous la forme d’une matière enseignée, avec ses phases d’apprentissage et son manuel, mais plutôt à travers des formes ouvertes (ateliers ou projets). En quoi consiste alors cette éducation à l’image ? Jusqu’où peut-elle aller ? Et comment les élèves s’impliquent-ils ? Ce sont les questions auxquelles j’ai voulu répondre en suivant pendant l’année les ateliers proposés par la « Fabrique du Regard », plateforme pédagogique du Bal, précisément consacrée à ces projets portés dans les écoles élémentaires, collèges et lycées issus pour la plupart de zones d’éducation prioritaires.

Première phase, en octobre : rencontre entre les enseignants qui participent au projet et les membres de la Fabrique du Regard (Hugo, Sarah, Charlotte et Claire). Visite commentée de l’exposition Provoke. Puis discussion autour du thème de la saison, en lien avec l’exposition : l’image-action, un concept aux accents deleuziens. Plusieurs enseignants sont déjà des familiers du programme. À entendre les échanges, je dois avouer un certain scepticisme et me demande si la barre n’est pas un peu trop haute par rapport aux centres d’intérêt de ces jeunes publics.





Deuxième étape en mars à la Femis (École nationale supérieure des métiers de l’image et du son), à Paris. Deux classes de seconde générale sont réunies pour une matinée consacrée à une analyse critique sur la façon dont différentes formes médiatiques ou artistiques traitent d’évènements sociaux et politiques. Pour les élèves, c’est une sortie et on les sent un peu excités. Bonne surprise pour moi : les enseignantes me tendent des liasses d’autorisation de droit à l’image. La très grande majorité a accepté de se prêter au jeu (avec même, parfois, une pointe de fierté). Pour les réfractaires, pas de problème, on va essayer de les regrouper pour qu’ils/elles n’apparaissent pas dans le champ et on vérifiera ensuite à l’editing. Dix heures du matin, c’est la bonne heure : les élèves sont bien éveillés et vifs intellectuellement. Seuls un ou deux profiteront du moelleux des fauteuils pour prolonger leur nuit.

Pour commencer, un film d’archive, reportage du journal télévisé à propos de la marche contre le racisme, en 1983. Les élèves sont très attentifs et leur analyse ne souffre ni de la qualité de l’image (ces bonnes vieilles cassettes VHS), ni du fait que l’évènement ait eu lieu quarante années plus tôt (moi-même, je le redécouvrais presque). À un moment du film, la foule se met à scander « Couscous chez Mitterrand ! ». Charlotte, la conférencière, pousse les élèves à décortiquer l’expression. Exigeante, elle les encourage : « sois plus précis », « fais une phrase », « reprends ta phrase », les poussant à sortir de leurs codes d’expression habituels. Et, bien sûr, ça marche : l’élocution devient plus rigoureuse, mieux construite, et l’analyse est tout à fait mature. Parfois, elle veut leur faire deviner un mot et on entre dans le jeu : « Madame, c’est quoi la première lettre ? ».





Légèrement guidés, les élèves exercent leur esprit critique : « oui, mais avec le montage, on peut faire dire ce qu’on veut aux images ». Je suis impressionné par ce départ, mais au bout d’une trentaine de minutes soutenues, le rythme se délite un peu : des rires étouffés accompagnent une réponse et des portables commencent à sortir chez les élèves les plus éloignés des profs.

La vidéo d’une manifestation en Syrie prise au smartphone et partagée sur les réseaux sociaux va relancer l’attention. Là encore, les codes sont repérés et analysés : le téléphone comme outil de contre-pouvoir, prenant le relais des journalistes absents ou muselés.

La dernière partie de la séance est consacrée au film/performance de l’artiste australienne, Mel O’Callaghan, intitulé « Ensemble » : pendant huit minutes, un homme lutte contre le jet d’une lance à incendie tenue par trois hommes habillés en pompiers. Du début à la fin (l’extinction du jet), l’action est filmée en temps réel. Au bout d’une ou deux minutes, des soupirs d’ennui commencent à monter et on s’agite dans les rangées. Charlotte n’éludera pas cet ennui et leur permettra de l’exprimer franchement : « j’en avais marre que rien n’se passe ». Et même : « m’dame, vous savez si il a été payé cher le monsieur qui lutte contre le jet ? » (la question de la valeur monétaire liée à l’art contemporain : dans tous les milieux, à tous les âges, on n’y échappe jamais).

Mais…

Mais, deux semaines plus tard, aux Lilas, quand je retrouve une des deux classes avec sa prof de français et une nouvelle conférencière, Claire, quel sera le sujet qui reviendra en débrief de la première session ? Le film de Mel O’Callaghan, bien sûr ! Ne jamais oublier : ce ne sont pas forcément les travaux les plus séduisants au premier abord qui laissent la trace la plus durable.





Cette fois-ci, les élèves sont dans leur cadre et certains comportements changent. Je retrouve les mêmes leaders (ils lèvent si vite la main pour répondre qu’ils en oublient parfois la question !), mais je sens que la géométrie du groupe est bien plus établie qu’à l’extérieur. Nulle part ailleurs que dans la classe on sent à quel point cette vie du groupe est un des éléments-clés qui conditionnent l’expression individuelle. Tel élève ne consentira à s’exprimer que quand la question lui aura été reformulée par son voisin, telle autre cherchant une réponse sera encouragée par ses camarades, lesquelles pousseront en choeur des exclamations de satisfaction.

Je dois dire que je m’attendais à plus d’inhibition. Le débat se passionnera même quand il sera question de la publicité et de ses dérives. Salve d’applaudissements quand une élève lance : « oui, mais c’est inconscient la publicité ! ».





Dans cette séance, on verra défiler les images de Muybridge (« il a pas tout mis dans une image, il a fait une chronologie d’images »), le « Nu Descendant un Escalier » de Duchamp (« ah ouais, on voit grave une silhouette »), pour terminer par un happening d’Allan Kaprow, Fluids, en 1967. Pas forcément des oeuvres faciles, n’est-ce pas ? Mais à chaque fois, la persévérance de Claire et sa capacité à orienter les débats permettront aux adolescents d’aborder les bons questionnements : « faut p’têt’ voir le contexte… », « ça peut être une métaphore pour autre chose », ou encore « c’est le cheminement qui est plus intéressant que le résultat ». On est plutôt loin des clichés qui mettent en doute, chez cette génération, sa capacité à exercercer une action critique sur les médias.





À la fin de la séance, une courte discussion s’organise avec quelques élèves qui ont courageusement renoncé à la pause de l’intercours. Je veux leur ressenti sur ces moments. Leur réaction principale ne portera pas sur les contenus mais ils/elles insisteront sur le fait que ce type de programme crée entre eux (et les profs) des formes d’échanges qui n’existent pas dans le cadre scolaire. « Ici, on peut discuter librement ». Et disent, du bout des lèvres, combien cette liberté d’expression est dépendante de l’enseignante et du cadre de confiance qu’elle installe.

Liberté d’expression, sujets de débat, développement de l’esprit critique : l’éducation à l’image apparaît alors comme une possible antichambre de la philosophie. Bientôt une matière obligatoire ?


NB : les phases décrites ici sont les premières phases du projet, qui se prolonge ensuite par l’intervention d’un artiste dans la classe et des réalisations communes avec les lycéens.


Merci aux 24 élèves du Lycée Paul Robert, Les Lilas, Seconde générale option Littérature et Société et à leurs enseignantes : Catherine Garnier, lettres, Corinne Guitonneau, histoire-géographie et Aurélie Verdier, documentaliste, ainsi qu’aux 25 élèves du Lycée Colbert, Paris 10ème, Seconde générale, option Arts visuels et à leur enseignante, Claire Le Gal, arts plastiques.

Charlotte Potot et Claire Boucharlat sont historiennes de l’art, conférencières pour La Fabrique du Regard.

Le lien vers la Fabrique du Regard : le-bal.fr et la plateforme numérique d’éducation à l’image : ersilia.fr. Toutes les images, © Bruno Dubreuil


Chroniqueur pour le magazine OAI13, critique et concepteur d’expositions, j'aime toutes sortes de photographies. Et j'explique pourquoi dans ce blog.