Dans la tête de Stéphane Duroy

in Rencontre

Parce que l’exposition du Bal consacrée à Stéphane Duroy m’avait semblé, entre l’espace du rez-de-chaussée et celui du sous-sol, écartelée entre deux tensions difficiles à réconcilier. Parce que l’auteur lui-même, lors de la présentation, était apparu dans un moment de forte remise en question de sa pratique photographique. Parce qu’enfin, il avait lancé cette phrase : ma méthode de travail, c’est la destruction. Pour tout cela, il était nécessaire de creuser un peu plus et de le faire parler de cette nouvelle direction (celle exposée au sous-sol). Rencontre avec un jeune homme de soixante-dix ans totalement radical.

Suite de Stéphane Duroy : le photographe qui se retourne contre ses images ?


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« En fait, mon livre Geisterbilder peut être considéré comme une sorte de signe annonciateur. J’y associe déjà, dans chaque double-page, un papier-peint, sur lequel je colle une photo d’archive vernaculaire, nécessairement datée au dos. Je la colle ensuite sur du papier peint, j’inscris la date au pochoir, et confronte le tout à une de mes photos, qui crée une résonance. » – Stéphane Duroy

Voilà qu’en 2009, Stéphane Duroy récupère, chez son éditeur, une quarantaine d’éditions de son livre « Unknown », abandonnées dans un coin parce que défectueuses. Et il va se découvrir une pratique de plasticien, commençant à intervenir sur chaque exemplaire avec des gestes simples : peinture (essentiellement par effacement d’une partie de l’image), ajout par collage de morceaux de papier peint (j’y reviendrai), de photos de presse, d’images personnelles provenant de son corpus artistique ou de sa vie privée. Une pratique qui ne peut que surprendre le spectateur.


Copyright Stéphane Duroy
Copyright Stéphane Duroy



« J’ai rapporté les bouquins chez moi et j’ai commencé à en attraper un puis à mettre en vis-à-vis mes photos entre elles ou avec des articles de presse (j’ai plein de vieux documents chez moi). Je voulais rejouer mes photos, les désacraliser, leur donner une nouvelle fonction en les modifiant ou en créant de nouveaux rapports entre elles. Je n’ai pas d’atelier, je fais ça chez moi, sur un coin de table. C’est un truc qui me passionne, qui m’habite et me demande bcp d’énergie. Des pulsions, des gestes, des idées qui viennent et repartent, tout un processus. »


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Liberté. Il n’a que ce mot à la bouche, qui vient toujours dans un sourire.

Il me dit : « J’ai fait sept ou huit livres en toute liberté puis j’ai eu l’idée de faire correspondre chaque livre à un thème très simple. En lui donnant un titre : home, real estate, one nation, death, god. Chaque livre a un déroulement et forme un ensemble autour de ce thème. »

N’en déduisez pas qu’il y aurait là un côté programmatique, une exploration minutieuse des concepts liés à l’humain. Rien n’est plus étranger à l’univers de Stéphane Duroy que cette idée de programme, lui qui revendique une approche totalement pulsionnelle (mais néanmoins signifiante) de ce travail plastique.

Désignant les longues bandes de double-pages sous vitrine, je demande :
« Ça, c’est plus fort que la photo ?


Copyright Stéphane Duroy
Copyright Stéphane Duroy



– Ah oui ! Là, vous êtes à l’intérieur de ma tête. Ce que vous voyez, c’est tout ce qui m’habite, tout ce qu’il y a derrière les images, derrière les photos que vous connaissez.
– Est-ce une forme de crise par rapport à votre pratique de photographe ?
– Oui, parce que c’est une vraie remise en question. Et parce que c’est le résultat d’une accumulation de frustrations : je n’arrive pas à dire toutes mes émotions à travers une photo. Et ça, je l’avais déjà depuis longtemps et très très profondément. Je suis frustré par l’aspect figé de la photo. Mais cette nouvelle pratique, c’est aussi un enrichissement. Mes gestes ne rendent de compte à personne, je suis totalement libre, personne ne m’attend (l’enthousiasme fait briller ses yeux tandis qu’il répète cette dernière expression). »

Mais ne déduisez pas de cette frustration qu’il n’aime plus la photographie.

Stéphane Duroy revient à ses débuts : « J’éprouvais pour la vie une sensation d’ennui très forte. La photo s’est présentée comme un moyen de dépasser ça par le voyage et par l’évènementiel. C’est une occupation qui m’a laissé assez de liberté dans ma vie et m’a aidé à entrer chez les gens. Le médium me plaisait : j’aimais bien ce résultat rapide. Je crois beaucoup à l’aspect documentaire de la photographie, mais peu de photos remplissent ce rôle. J’ai travaillé pendant plus d’un an en Pologne et de cela, il reste deux ou trois images. Car en photo, l’épreuve du temps est essentielle. La plupart des photos que vous voyez dans cette exposition ont passé cette épreuve : après trente ou quarante années elles n’ont rien perdu de leur pouvoir d’évocation. »


Copyright Stéphane Duroy
Copyright Stéphane Duroy



Nous regrettons ensemble que les visiteurs n’aient pas la possibilité de manipuler les livres. Il me montre une double-page sur laquelle il a bricolé un système d’images coulissantes. Je lui suggère qu’il est presqu’un artiste brut, il acquiesce en avançant son besoin de toucher la matière, de se laisser traverser par ses pulsions : « Je suis aussi quelqu’un de très solitaire, et sur ce plan, la pratique de la photo m’a comblé. »

Pas tout à fait convaincu par les murs d’exposition recouverts de papier peint, je le questionne.

« Oui, le papier peint, c’est mon idée. Il y a plusieurs années, j’avais visité la maison d’Anne Frank, à Amsterdam. Il y a là un morceau de papier peint d’époque, préservé par un plexiglas. On y voit des déchirures, des petites images, des cartes postales collées à même le papier, des clous qui ne soutiennent plus aucun cadre, des parties décolorées par le soleil. C’est très lourd d’émotions. Le papier peint raconte l’histoire de manière incroyable, c’est une façon de comprendre le temps. Il garde toutes les choses du quotidien, qu’elles soient gaies ou tristes.Pour l’humain, il porte de multiples fonctions : réconfort, quiétude, souvenir ; c’est pour ça qu’il y en a souvent dans mes photos. »


Vue de l’exposition Stéphane Duroy au Bal, copyright Anne Pichon - Le Bal
Vue de l’exposition Stéphane Duroy au Bal, copyright Anne Pichon – Le Bal



Avant de partir, je lui demande s’il doit choisir entre continuer à photographier ou devenir plasticien.

« Non, bien sûr, je continue à faire des photos, avec la même exigence qu’avant. Mais ça (il désigne ses livres déconstruits-reconstruits)… j’en ai besoin, ça a une potentialité extraordinaire. Et je sens que je peux aller encore plus loin. »

Épilogue

Rendez-vous est pris dans l’appartement de Stéphane Duroy pour quelques photos de sa table de travail et des documents qui constituent sa matière première. Nous replongeons dans les livres, les images, dans le passé historique de l’Allemagne autour de ce moment fondateur, selon lui, que constitue la Shoah. Au mur, quelques images. Des pages du New-York Times scotchées sur une étagère. Deux ou trois cartons contenant livres, journaux, papier peint.

Stéphane me montre la maquette de son livre, Geisterbilder, qu’il continue à augmenter et enrichir de nouvelles photos d’archives, ajoutant des pages aux pages. Le livre grossit comme un organisme, un peu comme Proust étirait son manuscrit avec ses paperolles. L’ensemble est puissant. Le meilleur de Stéphane Duroy est peut-être encore à venir…


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