La diapo, c’est vraiment fini ?

in Exposition


Peter Fischli, David Weiss, Eine unerledigte Arbeit- An unsettled work, 2000-2006 © Peter Fischli et David Weiss- Zürich 2017- Courtesy Sprüth Magers


Si la diapositive évoque pour vous ces interminables soirées familiales lors desquelles votre beau-frère tenait le rôle de sa vie : grand manipulateur de la vitesse de défilement (lente, trop lente) et du pointeur (ce petit point blanc qui tournoie sur l’image de manière exaspérante), l’exposition Diapositive, Histoire de la photographie projetée au Musée de l’Elysée à Lausanne, va bouleverser votre approche du médium. Et vous réconcilier avec votre beau-frère.

Une bonne exposition, c’est une exposition à thèse. Elle pose une problématique, déploie plusieurs réponses, exhume des oeuvres enfouies dans la mémoire et réveille le regard. En ce sens, l’exposition Diapositive, Histoire de la photographie projetée est passionnante puisque ce n’est pas une mais quatre idées fortes qui la guident. Quatre idées qui jettent un nouveau regard sur un médium un peu trop vite catalogué et rangé sur l’étagère aux souvenirs.




Publicité Kodak pour le film Kodachrome, 1940-1950 © Kodak / Photo Musée de l’Elysée, Lausanne


Quatre idées fortes donc :

1- Opposer la diapositive au tirage photographique, soit l’immatérialité de l’image projetée à la matérialité du papier. La réflexion ne s’arrête pas là. Car pendant longtemps (jusqu’à la fin des années soixante) le tirage est lié au noir et blanc tandis que la diapo est majoritairement liée à la couleur. D’où la double équation. Art = tirage papier = noir et blanc vs forme populaire = diapo = couleur.
Résumons : le médium diapositive subit une double ostracisation, celle du support non noble (réduit à une pratique photographique familiale, renforcée par le fait que le visionnage est assimilé à un spectacle privé) et celle de la couleur (non artistique puisque collant à la réalité au lieu de la transformer).

Mais voici la revanche de la diapositive :

2- La souplesse du médium va lui permettre d’anticiper sur les formes artistiques à venir, notamment en introduisant les premières formes d’art immersif. Sur ce point, l’exposition permet bien de comprendre que la diapositive n’est pas seulement un support, mais est tributaire de tout un dispositif de projection qui se décline et s’adapte au gré de projets d’abord fonctionnels (Salons, Expositions nationales ou universelles, publicité). Ces projets font entrer la photographie dans une nouvelle ère, la mêlant au cinéma et à ses formats géants, et permettant ainsi la multi-projection qui submerge et englobe le spectateur (globovision, polyvision, multivision, les termes fleurissent).




Josef Svoboda, Emil Radok and Miroslav Pflug, STVOŘENÍ SVĚTA (La creation du monde), vue d’installation, 1967 © Josef Svoboda Archives


3- Parce que la projection induit défilement et progression, elle renforce l’inscription de l’image fixe dans une dimension narrative. La photographie se trouve alors entraînée dans un autre type de lecture, s’éloignant de l’image autonome. Elle ne reste pas longtemps à l’écran, est vite remplacée par une autre. Elle est soumise à une forme de montage cinématographique. La séquence narrative devient une forme forte, capable de se poser en alternative à la série photographique.
Mieux même : le diaporama peut devenir sonore. Ainsi celui qui rassemble les 690 photos de de Nan Goldin, The Ballad of Sexual Dependency (1985). A ce moment-là, choisir la diapositive, produit industriel autant qu’objet populaire, c’est aussi un geste esthétique.

4- Enfin une idée plus rarement mise en avant : le rôle important qu’a joué la diapositive dans la pédagogie. Parce qu’elle se projette devant une classe entière, elle est l’outil privilégié de l’enseignement par l’image. Cette dimension inspirera aussi les artistes, ouvrant ainsi sur des performances mêlant oeuvre visuelle, discours auto-réflexif sur cette oeuvre, et échanges avec le public. Créant ainsi des formes éminemment singulières (Hôtel Palenque de Robert Smithson, en 1972, ou Non-Happening after Ad Reinhardt par Pierre Leguillon en 2011). Petit clin d’oeil personnel pour le spectacle-culte de Erick Sanka, L’Affaire Sardines, désopilante enquête politico-judiciaire sous forme de diaporama … de boîtes de sardines.




Runo Lagomarsino, Sea Grammar, vue d’installation, 2015 © Runo Lagomarsino © Photo Agostino Osio


Mais il ne faudrait pas déduire de cette présentation que l’exposition est didactique. Elle fourmille de découvertes et de documents passionnants : le diaporama complètement précurseur d’Alain Sabatier (Claustration I et II, présenté au MoMA en 1967), ou les fondus-enchaînés de Fischli et Weiss (Unsettled Work , 2000-2006). A quoi s’ajoute un mérite incontestable, celui de recréer au maximum les expériences visuelles (ou de s’en approcher au plus près).

Exposition indispensable donc, pour comprendre tout ce que notre conception actuelle de la photographie doit à ce médium dont le cycle de vie, s’il semble achevé, se prolonge toujours sous d’autres formes. L’image projetée a de belles nuits devant elle.




Dan Graham, Project for Slide Projector, 1966-2005, © Dan Graham, courtesy Marian Goodman Gallery. Collection- Astrid Ullens de Schooten – Fondation A. Stichting- Bruxelles


L’exposition Diapositive, Histoire de la photographie projetée se tient au Musée de l’Elysée à Lausanne jusqu’au 24 septembre 2017. Ici, une petite vidéo de présentation.

Et un catalogue de l’exposition très complet a été publié aux éditions Noir sur Blanc.

Un merci particulier à Anne Lacoste, (l’une des quatre commissaires de l’exposition avec Nathalie Boulouch, Olivier Lugon et Carole Sandrin) pour sa riche visite commentée.

Chroniqueur pour le magazine OAI13, critique et concepteur d’expositions, j'aime toutes sortes de photographies. Et j'explique pourquoi dans ce blog.