Pourquoi multiplier les photos sur un sujet ?

Yuri Doc livres shoah
© Yuri Dojc

Multiplier les photos sur un sujet ne garantit pas toujours l’épaisseur du propos. Voir plus, ce n’est pas nécessairement voir mieux. Mais que cherche-t-on quand on regarde des photographies ?

Ceci n’est pas vraiment une chronique de livre puisqu’il y a déjà cinq ans que Last Folio, A photographic memory, de Yuri Dojc, est paru aux éditions Prestel. Ici, il s’agirait plutôt de prendre appui sur ce livre pour en  questionner les choix éditoriaux et les options esthétiques, afin de préciser ce qu’on peut attendre de la photographie.

Le projet photographique

Prendre des photos. Au fil des années, identifier ses sujets de prédilection. Des sujets fouillés, explorés, remis sans cesse sur le métier, quasi-vissés au corps. Comme le chemin d’une vie, avec ses voies dégagées, ses terrains vagues et ses cul-de-sac. Et si ce n’est pas exactement un sujet, disons alors un champ d’action qui génère des recherches, des pensées et des désirs d’images. Et puis, un jour, lors de l’un de ces voyages, parmi les rencontres et les expériences, tomber presque par hasard sur un lieu qui parle, retient, envoûte. Un déclencheur.

C’est peut-être l’histoire du photographe canado-slovaque Yuri Dojc, racontée dans son livre Last Folio, A photographic memory. En 2006, l’auteur se rend en Slovaquie sur les traces de son grand-père. Plus particulièrement à Bardejov, la ville d’origine de celui-ci, située à vingt kilomètres de la frontière sud de la Pologne.

© Yuri Dojc

Yuri Dojc s’y entretient avec les habitants, dont de rares survivants de la seconde guerre mondiale. Il photographie les ruines de l’ancienne synagogue, en quête des traces de la communauté juive. Le dernier soir de son séjour, un habitant insiste pour lui faire visiter un bâtiment inoccupé. Le photographe commence par refuser, mettant en avant un planning trop serré. Mais le lendemain matin, il finit par céder à cette demande. Il ne le regrettera pas.
Car les portes s’ouvrent sur une école hébraïque restée quasiment intacte depuis ce jour de 1942 où elle a été brutalement vidée de tous ses occupants. Intacte, certes, puisque tout, mobilier, matériel scolaire, livres, est resté en place : mais bien sûr, travaillée et rongée par le temps.

La fascination photographique s’exercera sur plusieurs prises de vue qui constituent la matière principale du livre.

Les types de cadrage

En le feuilletant, on trouvera quelques photos de lieux en plan large, dans une esthétique plutôt documentaire quoique fortement symbolique (chevrettes d’un blanc immaculé errant dans la synagogue, cimetière en déshérence tandis qu’en arrière-plan, passe un train de marchandises) et quelques gros plans, principalement des objets religieux. Mais l’écrasante majorité des photos est consacrée aux livres restés dans l’école et la synagogue, privilégiant des cadrages serrés sur un ou plusieurs ouvrages et de nombreuses macro-photographies pénétrant les plissements des pages : effritement, retour à la poussière, destruction. Le champ métaphorique s’avère infini.

© Yuri Dojc

Le champ métaphorique
de la photographie

Les nuances de couleurs sont subtiles et délicates. La macro, comme à son habitude, enivre par sa précision ; la faible profondeur de champ conduit à ce toucher du regard, qui flotte et vient se poser sur les points d’une extrême netteté. On rentre dans la matière jusqu’à pouvoir presque sentir la pelure du papier, dans un effet de réalisme saisissant.
Les photos de Yuri Dojc exercent une imparable séduction et s’inscrivent comme des métaphores  bien lisibles : les tranches plissées des livres évoquent les couches de l’histoire, leur forme de plissements hercyniens renvoient presque aux strates géologiques. Réflexion sur la disparition d’un monde, d’une culture. Les livres et les rouleaux émiettés sont des stèles, au même titre que les pierres tombales. L’ensemble peut évidemment constituer une vanité, comme c’est presque toujours le cas quand on est confronté à des restes de vies devenus des traces désormais muettes.
Il faut le reconnaître, les photographies sont superbes.

 

© Yuri Dojc

Mais alors qu’est-ce qui cloche ?

Est-ce le champ métaphorique qui est trop large et presque convenu ? Est-ce la photo qui révèle son incomplétude quand elle montre sans donner la parole ? Ou est-ce la constitution du livre, c’est-à-dire l’accumulation des images qui ressemble à une errance sans but ? Car on le feuillette dans une forme d’attente indéfinissable :les photographies se succèdent, récurrentes, redondantes, sans que n’évolue notre connaissance ni ne se renforce notre expérience.
Comme si ce projet photographique contenait à la fois toute la puissance et l’aporie de la démarche sérielle, depuis le déploiement d’une thématique qui lui donnerait sa pleine dimension, jusqu’à sa dilution déceptive. Ajouter des images ne donne pas nécessairement plus d’épaisseur à un projet, cela peut même en révéler la vanité.

Multiplier les photos sur un sujet devrait servir à  alimenter une construction narrative, à renforcer le propos ou à élaborer du sens. Si une photo n’a pas un rôle précis à jouer dans un editing, c’est probablement qu’elle n’y a pas sa place.

Esthétique de la macrophotographie

De dilution, il est encore question dans l’utilisation de la macrophotographie dont il faut bien questionner l’esthétique (et par voie de conséquence, l’éthique). Car qu’avons-nous à gagner à cette exacerbation du visible, à écraser notre nez contre la vitre du réel pour en détailler chaque atome ? Voir de très près, presque de l’intérieur, est-ce mieux voir, mieux comprendre ? La macrophotographie n’a plutôt pour effet que d’accentuer la décorporéisation de notre regard. Au lieu de nous rapprocher du visible, la macrophotographie nous en éloigne, accusant l’écart qui nous sépare de la matière.

© Yuri Dojc

Dans le texte de conclusion du livre, l’écrivain Steven Uhly écrit que « la beauté est partout si nous voulons bien la voir (…) même dans la souffrance liée au passé (…) ».

Alors ce serait ça la finalité de ces photos ? Transformer la souffrance en beauté ? Une idée un peu mièvre, terriblement inoffensive et, pas vraiment à la hauteur du sujet dont elle traite.

Céder aux charmes de la technique, se noyer dans ses performances est toujours susceptible de devenir un danger qui nous éloigne de ce qui demeure le plus important : le sens.

 

→ En savoir plus : site du projet Last Folio