
Sur la base d’un fait divers tragique, Apolline Lamoril a parcouru un territoire pendant plusieurs années, à la recherche de traces dans le paysage actuel et de résonances diverses dans la peinture ou la littérature. Une forme poétique de l’enquête photographique. C’est devenu un livre : « Martine de Bandol », paru chez Classe moyenne éditions.
Martine de Bandol : un nom qui a les accents d’un mythe un peu dérisoire. Un nom que l’on peut aussi mettre dans sa poche pour arpenter un territoire et explorer sa propre adolescence. Un nom qui a accompagné Apolline Lamoril pour créer sa propre quête, sur la base d’un fait divers tragique.
A la fin des années soixante, une jeune fille de 17 ans, Martine, apprentie coiffeuse, meurt d’une overdose d’héroïne dans les toilettes du Casino de Bandol, petite ville de la Côte d’Azur. La French Connection règne alors depuis Marseille sur le trafic mondial d’héroïne. Abondamment relayé par la presse à l’époque des faits, cette affaire devient un tournant majeur de l’histoire contemporaine de la drogue en France : elle est à l’origine du vote de la très coercitive loi antidrogue de 1970, encore en application aujourd’hui.
Il y a presque dix ans, Apolline Lamoril, Olenka Carrasco, qui tenait ici la rubrique consacrée au photobook, et moi avions échangé dans un café arlésien. Apolline terminait ses études et présentait une toute première version de ce projet à travers un carnet déjà fascinant. Des années plus tard, celui-ci vient d’être publié chez Classe moyenne éditions. Nous avons voulu en savoir un peu plus sur les choix éditoriaux et sur ce qui s’était passé pendant cette longue latence.

Enquête
en cours
Le projet s’étend sur dix années et il a commencé à être montré en 2017. C’est assez long pour un tel projet et pour une jeune étudiante. Comment a-t-il évolué au cours des années ? As-tu continué à le nourrir ? T’en es-tu détachée à des moments ?
Apolline Lamoril : en effet, quand j’ai débuté ce projet, j’étais étudiante à l’école de la photographie d’Arles. Ca a été le projet principal présenté lors de mon diplôme en 2017, puis il a été exposé aux Rencontres d’Arles la même année. Le projet n’était alors pas vraiment fini mais j’avais mis sur pied une manière de le montrer, une installation de tirages, documents et objets sur table qui changeaient à chaque nouvelle exposition en fonction de l’avancée de mon « enquête ». J’avais même créé une première maquette car, dès le début, le format du livre me paraissait avoir du sens pour ce travail.
Après mes études, j’ai un peu mis de côté ce projet, tout en continuant épisodiquement à retourner à Bandol, à refaire des images, et à noter les histoires qu’on me racontait, des faits qui m’intriguaient. En 2021, j’ai reçu une bourse du Centre Photographique Marseille pour finir le projet, et à cette occasion j’y ai travaillé beaucoup plus sérieusement pendant plusieurs mois. C’était une période particulière pour tout un tas de raison, et je sentais que j’arrivais progressivement au bout de cette histoire de drame de jeunesse, probablement car en parallèle, je m’apprêtais à avoir 30 ans et j’arrivai moi-même au bout d’une certaine jeunesse.

Je pense que c’est un projet d’apprentissage, comme il existe des romans d’apprentissage, qui a profondément forgé ma démarche artistique, qui a accompagné mes vingt ans, ma vie de jeune artiste. Ce projet m’a fait réaliser que je travaillais sur des temps assez longs, que mes projets étaient une manière d’explorer des territoires géographiques spécifiques, et que ce qui m’intéressait dans les images c’était les histoires auxquelles elles étaient rattachées, et les images auxquelles elles ressemblaient.
Tentative d’épuisement
d’un lieu
As-tu refait des photos aux mêmes endroits ? Ton rapport à ce petit morceau de territoire s’est-il renforcé ou détaché au fil des années ?
J’ai souvent refait des images aux mêmes endroits au fil des années, c’est d’ailleurs un ressort narratif du livre, et je lie ces images avec d’autres images glanées dans ces mêmes lieux d’époques différentes, encore antérieures. Le livre s’ouvre sur une histoire des années 60, et je crois que j’avais besoin au départ d’aller voir ce qui persistait de cette histoire sur place, dans les espaces où ça s’était déroulé. Après, au cours des années, j’ai eu envie de retourner là où j’avais déjà enquêté, pour continuer à constater l’évolution de ces endroits, et ressentir le flux continu des évènements qui habitent les lieux.
Ça a été aussi en quelque sorte une tentative d’épuisement de Bandol : regarder inlassablement les mêmes lieux, les mêmes éléments. En 2021, j’ai fini par m’installer à Bandol et j’y suis restée 2 ans, donc ce projet a plutôt scellé mon rapport à cet endroit. J’ai eu l’impression de mieux le comprendre, de mieux percevoir sa beauté mélancolique. C’était comme si après m’être imprégnée de ce territoire, de ses mythes et de ses images, je pouvais enfin en faire un lieu à vivre.

Une réécriture constante
Le livre est-il le résultat d’une réécriture constante ?
Oui, le terme réécriture colle bien avec la démarche de ce livre. Il s’ouvre sur un fait divers figé dans le temps. Il y a dès le départ la volonté de réinvestir cette histoire différemment, d’y insuffler une émotion, une gravité qui m’est personnelle. En quelque sorte de relater cette histoire sur un autre ton, de transformer l’article de l’époque un peu manichéen, en un livre en hommage (et c’est aussi une forme de deuil) à cette « jeunesse dépravée » dont parle le journaliste.
D’un point de vue formel, il s’agit aussi d’une réécriture de l’installation originelle (la présentation sur table qui préexiste au livre) que j’ai exposée à plusieurs reprises, où le fil narratif était quelque peu différent. J’ai aussi depuis la sortie du livre créé une performance live, pour présenter le livre au cours d’évènements en librairies ou centres d’art, qui est au final elle-même une réécriture du livre, une autre manière de dire les enjeux et histoires du livre.
La réécriture est bien au centre du livre, et de ma démarche en général.

Un projet
qui résonne aujourd’hui
Petit aparté avec Marie Lamassa qui porte le projet de Classe moyenne éditions avec Romain Pruvost :
La confection du livre ouvre-t-elle de nouveaux développements dans ta pratique artistique ?
J’ai pas mal appris de chose à la fabrication de ce livre : le travail très stimulant avec le graphiste, le choix des formats, du papier, l’étape à l’imprimerie, puis tout le après, diffusion, promotion, rencontres avec le public, les libraires, etc, … Ça a pris beaucoup de temps et d’acharnement, pour le financer et finaliser les choix éditoriaux. Mais je trouve que c’est un objet de diffusion sans pareil, ce qui est vraiment un point crucial quand on est artiste. On a besoin que nos projets soient vus, circulent. C’est un objet formel génial aussi, qui permet vraiment de créer un espace intime où le lecteur, la lectrice, se retrouvent seul·es avec l’œuvre, ça me plaît beaucoup comme idée, c’est ce que j’ai toujours aimé dans la lecture. Ça me donne très envie de faire d’autres livres.
Le temps long
Quel conseil donnerais-tu à un.e jeune photographe qui voudrait s’inspirer de ton approche ?
Je dirai surtout de ne pas avoir peur du temps, qu’il faut en prendre pour mener des projets, des recherches, les laisser tomber, y revenir. Parfois que le temps fait bien les choses.

Je garde le souvenir un peu flou d’une sorte de carnet-livre d’artiste très foisonnant, l’édition est-elle restée fidèle à cet esprit ou a-t-elle beaucoup retravaillé la forme originelle ?
Dès 2017, alors que le projet commençait tout juste, j’avais travaillé à une première maquette, qui est le squelette de l’édition actuelle. Il y avait déjà un début de chapitrage, le principe de brefs textes explicatifs, mais surtout une suite d’images qui se répondaient plus ou moins entre elles. En 2022, quand j’ai fini « l’enquête » j’ai fait une deuxième maquette, seule, dans laquelle on retrouve grosso modo le même déroulement narratif, les mêmes chapitres et images que dans le livre actuel.
Maxime Delavet, le graphiste, a ensuite retravaillé cette maquette en créant une identité graphique forte dans le cadre de ce projet chapitré et littéraire. Sur la base de cette 3e maquette déjà pas mal aboutie j’ai rencontré Classe moyenne éditions.
Avez-vous imaginé d’autres formes pour ce livre ?
Bien sûr on envisage tout avant de finaliser la maquette, mais nous étions assez clairs sur la forme dès le départ : ça devait être un objet relativement petit, léger, facilement maniable, qui se lise comme un roman.
On a envisagé des formes beaucoup plus hétéroclites dans le livre, papiers différents, pages qui se déplient, jaquette amovibles, …. Mais au final le choix de la sobriété a été fait.

Le format est d’une verticalité souligne celle de certains motifs récurrents du livre : le cyprès, la figure du passeur dans L’île des Morts. Ce format s’est-il imposé comme une évidence ?
La verticalité du livre va avec mes photos qui sont presque toujours verticales, c’est vrai. C’est ainsi que j’aime composer mes images, et sûrement c’est comme ça que je regarde aussi. Il y a la référence au livre de poche également, c’est plus facile de tenir dans ses mains un livre vertical. Maxime Delavet, le graphiste a déterminé assez précisément les dimensions exactes, c’est lui qui a choisi d’allonger encore plus le livre au moment de la dernière version de la maquette, donc oui le format n’était certainement pas une question de hasard.
Un livre
à emporter avec soi
Comment aimeriez-vous que, idéalement, le livre soit « vécu » par le lecteur ?
Je l’ai construit pour qu’il soit pas bien différent d’un livre de poche, taille réduite, souple, léger, plutôt à l’opposé d’un « beau livre ». J’aimerai qu’on se laisse emporter par son contenu comme on le serait par un roman. On pourrait le lire dans l’ordre, un peu distraitement, puis revenir sur certains passages, pour scruter les images, tenter d’y déceler d’autres indices, d’autres histoires à se raconter. On peut aussi le prendre avec soi lors de son prochain passage à Bandol et se rendre sur les lieux de mon enquêtes, une carte en fin d’ouvrage permet de situer les différents endroits photographiés.
Évènement : LANCEMENT & PERFORMANCE d’Apolline Lamoril autour de son livre Martine de Bandol, à la librairie Sans titre, 143 avenue Parmentier – 75011 Paris, le mardi 16 juin à 18h.
Acheter le livre sur le site de Classe moyenne éditions.