Peut-on mettre ses doigts sur les photos ? (2/2)

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La photo donne-t-elle trop de visible ? Raphaëlle Peria l’entame, la creuse, la recompose. Et pourtant, elle l’aime. Seconde partie de notre dossier (la première est ici).

Et puis, à un moment, la photographie s’est épuisée. Ou bien, c’est le réel qui s’est épuisé. Exténué à force d’être représenté dans sa littéralité. Ce n’était bien sûr qu’un mouvement passager, puisque les mouvements artistiques suivent ceux d’un balancier, repassant toujours par les mêmes points mais avec une variation d’amplitude de ses oscillations. La photo ? Désincarnée. Sa surface ? Trop lisse, trop transparente.

Alors, il fallait redevenir un artisan, un archéologue : fouiller de ses mains les strates de l’image. La vérité était sous la surface, dans les couches inférieures. L’image photographique avait autre chose à donner : une matérialité qui s’opposerait aux codages abstraits de la digitalisation. La voie d’une concrètude de la photo qui ouvrirait ensuite sur les noces de la photographie et de l’objet, ou de la matière (Mustapha Azeroual, Thomas Hauser, Alix Marie, Marlo Pascual, Lisa Sartorio et tant d’autres) : photo-scupture, élément d’une installation dans laquelle la photo échapperait à son statut de surface pour devenir volume.

Mais assez de théorie, laissons à Raphaëlle Peria le temps de s’assoir, de commander un chocolat chaud et de sortir quelques tirages qui vont émailler la conversation.

ViensVoir : ça fait combien de temps que tu…
Raphaëlle Peria : que je gratte (rires) ? Ça a commencé en 2014. Pendant mes études aux Beaux-Arts de Lorient, j’ai pris une année sabbatique pendant laquelle je suis partie pour un tour du monde.
Et comme je n’ai pas pu emporter mon chevalet ni ma presse à graver (je travaillais surtout peinture et gravure), j’ai pris un appareil photo et j’ai rapporté…Treize mille photos !
De retour, je me suis posé la question de la place des photos de voyage, et surtout de ces souvenirs de voyage que d’ailleurs, je commençais déjà à oublier.
Alors je me suis demandé comment déformer ma photo pour qu’elle rejoigne mon image-souvenir. Et comme, pendant le voyage, je m’étais donné pour seule contrainte de photographier tous les matins la chambre d’hôtel dans laquelle j’avais dormi, j’ai travaillé sur ces images(10 x15 cms) en y effaçant tout ce qui m’appartenait. Afin de rendre la chambre libre pour le prochain occupant.
Ce qui était aussi une façon de revivre le voyage sans travailler avec les images-clichés, les portraits, qui finalement ne m’intéressaient pas tellement.

VV: tu as pratiqué quels types de gestes sur les photos ?
RP : J’en ai testé beaucoup. Peindre par-dessus, brûler, découper, les passer au Blanco, à l’eau de Javel, tout ce qui pouvait effacer. Et puis, j’avais mes gouges à côté et un jour, j’ai commencé à gratter. Et là…Il y a eu une révélation !

VV : tu n’as travaillé que sur les chambres d’hôtel ?
RP : il y a une image que j’ai très peu montrée sur laquelle j’avais gratté les visages d’enfant. Mais elle a été ressentie comme très violente. Alors, même si je l’aime beaucoup, elle reste dans mon tiroir. Et je suis restée sur une matière qui est celle du paysage, parce qu’avec cette photo de visages grattés, je n’ai pas vraiment trouvé l’articulation du sens que je voudrais donner.

VV : tu travailles combien de temps sur une image ?
RP : en ce moment, je suis sur des formats 24×32 et ça peut prendre une dizaine de jours. A l’origine, la photo est un tirage standard, ni parfaite techniquement, ni forcément originale au niveau du point de vue (je fais les mêmes photos que les autres touristes). Je crois qu’il faut que la photo et le tirage ne soient pas trop beaux, sinon je n’oserai pas m’y attaquer.

VV : ta gestuelle est plutôt minutieuse ou furieuse ?
RP : plutôt minutieuse, parce que je dois composer avec la fragilité du papier. Des gestes trop appuyés pourraient l’entamer. J’ai de très petits outils, comme des fraises de dentiste que je glisse dans une Dremel (un petit outil de menuiserie) et qui se tient comme un crayon ; je souffle régulièrement pour ôter la poussière. Je travaille les petits formats à plat, avec une loupe rétro-éclairée.
VV : tu n’as pas mal au dos ?
RP : j’ai mal partout ! (rires)
VV : au bout de quatre heures, tu ne pètes pas les plombs ?
RP : quand c’est le cas, j’accroche une grande feuille au mur et je fais un dessin à l’encre. En fait, j’écoute la radio en travaillant et j’ai un carnet à côté de moi sur lequel je note des idées pour d’autres projets en cours. je pense à plein d’autres choses pendant que je travaille.

Vue de l’atelier de Raphaëlle Peria

Que le lecteur ne nous imagine pas confinés dans une discussion technique. Car à celle-ci, se mêlaient aussi des lieux (l’Indonésie, ou les ruines mystérieuses de l’ancienne ville khmère de Koh Ker), des essences végétales (hopea odorata ou la tetrameles nudiflora aux incroyables racines qui semblent couler le long de la pierre des ruines en même temps qu’elles maintiennent leur stabilité : préserver tout en détruisant, presque une métaphore de l’action artistique de Raphaëlle Peria) et même quelques mots savants (vous aiderai-je si je vous dis que l’ecménésie n’est qu’une forme particulière de la paramnésie ?).
Car la matière de Raphaëlle Peria, plus que celle de la photographie ou du papier, c’est celle du souvenir, de la façon dont la mémoire le travaille, le transforme, le façonne. Avec, comme évolution récente, le fait de glisser d’évènements de sa mémoire personnelle à des lieux appartenant à la mémoire collective (les sites grecs antiques, les ruines cambodgiennes).

Spelunca est templum, 60 x 45 cm, 2019, encres, pigments, dorures et grattages sur photographies ©Raphaëlle Peria

VV : il me semble qu’il y a dans tes oeuvres deux types d’images. Certaines dans lesquelles tu colles à la réalité, et ton action consiste alors à en révéler une sorte d’essence cachée, et d’autres dans lesquelles ton imagination t’entraîne totalement ailleurs.
RP : oui, parfois en cours de route, ça dévie totalement ! Mais la plupart du temps, je dessine un croquis avant de commencer et ce sont les matières (telle arbre, telle plante) qui vont susciter le type de gestes, pour retrouver cette matière et sortir de la platitude de la surface photographique : revenir en volume.
Mais la composition évolue et la photo se construit au fur et à mesure. J’accroche l’image au mur, je me recule et regarde la composition à la manière d’un peintre classique, pour apprécier les masses, les couleurs, les ombres, les lumières. C’est mon rêve : je veux être peintre.

VV : mais tu es presque une peintre de la réserve, qui fait apparaître les choses en négatif…
RP : oui, quoique sur les oeuvres récentes, je peins avec des pigments très liquides et les gestes qui consistent à ajouter ou à retirer sont plus entremêlés.
VV : ça reste profondément un travail de gravure.
RP : oui, parce que la lumière de l’image vient des motifs de lignes, du sens dans lequel elles partent. Quand tu travailles en gravure, la plaque est posée sur un petit coussin et il est très facile de la bouger : et moi aussi, je travaille la feuille dans tous les sens.

VV : tu pourrais t’affranchir totalement de la photo ?
RP : j’espère bien, parce que ma grande peur, c’est de me dire « voilà, ça marche, alors je continue à faire ça ». Mais j’expérimente toujours de nouvelles choses : en ce moment, je commence à travailler avec des polaroids. Et les dernières photos sont imprimées sur des plaques de cuivre.

VV : ton trait est finalement classique, non ?
RP : Oui, j’aime beaucoup les paysagistes classiques. Théodore Rousseau, les peintres anglais du XVIIIème, des graveurs comme Hercule Seghers, ou dans un autre genre, Félix Valloton. Et une de mes inspirations, ce sont les clichés-verre de Corot.

Forêt de feu, 2018, 40 x 30 cm, grattages et chalumeau sur photographies, ©Raphaëlle Peria

Jouer avec le réel de la photographie, le recomposer, le rééquilibrer, le faire glisser. Classique autant que joueuse, libre mais terriblement précise, obstinée comme l’enfant qui conduit sa tâche jusqu’au bout, c’est son chemin d’artiste que creuse Raphaëlle Peria avec ses gouges.

A venir : FUGUE, une exposition de Raphaëlle Peria du 14 au 24 mars 2019 à l’Abbaye de Léhon, 22100 Dinan (conseil du chroniqueur : logez dans la vieille ville de Dinan, par exemple à la Maison Pavie, ou au Logis du Jerzual, descendez cette même rue du Jerzual et longez à pied la Rance pour vous rendre à l’abbaye : dépaysement garanti), vernissage le 13 mars.
Et les dessins de Raphaëlle Peria seront à retrouver au formidable Salon Drawing Now, du 28 au 31 mars 2019.

Raphaëlle Peria est représentée par la Galerie Papillon..